00 Général
Ad notam
Qu’un grand nombre de logia n’appartiennent pas à Jésus ne fait guère de doute. Un demi-siècle de tradition orale avait déjà accompli son œuvre, et aux paroles authentiques de Jésus commencèrent à se mêler des logia qui n’étaient pas du Fondateur, mais qui troublaient l’âme des premiers chrétiens et qu’ils pensaient naïvement, avec un cœur aimant, que Jésus lui-même aurait pu prononcer. C’est pourquoi ceux qui croyaient au Christ et l’aimaient, « comme en état d’ivresse », allèrent jusqu’à remanier et retravailler « trois, quatre fois et davantage » la première rédaction de l’Évangile (Celse chez Origène. — Orig.CC.II.27 ; Denys chez Eusèbe. — Eus.HE.IV.23:12), croyant naïvement et désintéressément que cela plaisait au Christ et à Dieu. L’authenticité des prédications de Jésus souffrit particulièrement de l’hellénisme et, en particulier, du gnosticisme, car, on le sait, le christianisme se répandit très vite au-delà de la Palestine.
Jésus, chose étrange, n’a pratiquement pas élaboré de système théologique. La charte du christianisme repose essentiellement sur la Loi de Moïse, corrigée par l’apôtre Paul, et sur les écrits de toutes sortes de Pères de l’Église. Jésus, en principe, n’institua aucun acte sacré. Même le baptême d’initiation, les chrétiens l’empruntèrent aux Juifs (Mishna. Pessahim.8:8 ; Bav. Talm. Yebamot.46b ; Aboda Zara.57a). Toutes les fêtes et tous les sacrements chrétiens furent élaborés après la mort de Jésus, et même pas par la première génération de chrétiens, à l’exception du baptême et de l’eucharistie. Jésus, au contraire, se montrait à bien des égards adversaire de toute réglementation. Sa « théologie », si l’on peut parler ainsi, consistait avant tout dans son rapport à Dieu comme à un père. L’amour, et avant tout l’amour (ἀγάπη), ainsi que la croissance morale de la personne, telle était la fin de l’enseignement de Jésus. Tout l’aspect rituel, qui accompagne presque toutes les religions du monde, fut au contraire l’objet de sa critique ; peu d’hommes ont même approché une telle compréhension de la religion pure. C’est précisément pour la petitesse religieuse et l’hypocrisie que le Fondateur s’opposait aux écoles orthodoxes du judaïsme, avant tout aux pharisiens, et qu’il fut contraint de chercher appui auprès de ceux que ces écoles rejetaient comme impies : les publicains et les prostituées.
Quels critères devons-nous donc suivre dans l’analyse ? Avant tout, nous tiendrons pour inauthentiques les logia qui sont des interpolations, établies par la comparaison des anciens manuscrits Kurt A. Kurzgefasste Liste der griechischen Handschriften des Neuen Testaments. Berlin: De Gruyter, 1963. . Deuxièmement, nous regarderons comme inauthentiques les paroles où se manifestent des tendances gnostiques et spirites, car, comme nous l’avons déjà montré Voir § 28. , elles sont étrangères à Jésus. Toutes se sont glissées dans les Évangiles sous l’influence de l’hellénisme. Certes, au chrétien moderne, ce genre de logia est très proche ; il ne conçoit guère la théologie sans spiritualisme et croit fermement que l’âme continue à vivre après la mort du corps. Mais notre tâche est de montrer non ce qui fait partie intégrante du christianisme, mais ce qui faisait partie de l’enseignement de son Fondateur. Je le répète, le chrétien moderne sera plus proche de paroles telles que : « Si la chair est venue à cause de l’esprit, c’est une merveille. Si l’esprit est venu à cause du corps, c’est merveille des merveilles. Mais moi, je m’étonne de voir une si grande richesse enfermée dans une telle pauvreté » (Thom.34) ; ou bien : « Malheur à la chair qui dépend de l’âme ; malheur à l’âme qui dépend de la chair » (Thom.116) ; mais, pour le bonheur ou le malheur, elles n’ont pas pu appartenir à Jésus. Le Fondateur s’attacha l’amour des hommes précisément parce que ses prédications étaient dépourvues de cette gnose obscure ; il conquit les cœurs parce que ses discours « étaient brefs et persuasifs, car il n’était pas sophiste » (Just.Apol.I.14).
Enfin, nous rejetterons du point de vue de l’authenticité les logia qui contredisent les événements historiques connus par la littérature non évangélique.
D’un autre côté, nous tiendrons pour particulièrement dignes de confiance, quant à l’authenticité, les logia qui, premièrement, sont proches de l’esprit du Sermon sur la montagne ; deuxièmement, n’ont pas d’orientation hellénistique ; troisièmement, se répètent dans d’autres Évangiles ; et quatrièmement, ne contredisent ni les faits historiques ni d’autres sentences de grande autorité. À cette catégorie appartiennent naturellement au premier chef les logia des Évangiles synoptiques.
Ainsi donc, comme on dit, cum Deo !