03 Histoire de Jésus avant son ministère public
25. Jésus à douze ans au Temple
« Chaque année, ses parents allaient à Jérusalem pour la fête de la Pâque » (Lc 2,41). Il n’y a pas de raison de mettre en doute cette affirmation. La Torah prescrit : « Trois fois par an, tous les mâles se présenteront devant le Seigneur ton Dieu » aux fêtes de Pessa’h, de Shavouot et de Soukkot Voir § 8. . Or nous avons déjà noté Voir § 19. que la famille de Jésus vivait probablement dans une atmosphère d’orthodoxie juive ; il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il ait visité le Temple avec ses parents à l’âge de douze ans (Lc 2,42).
Luc raconte que Jésus, monté à Jérusalem « selon la coutume de la fête », y demeura lorsque ses parents repartirent, sans que Joseph et Marie s’en aperçussent. Pensant qu’il se trouvait dans la caravane, ils firent une journée de marche avant de le chercher parmi leurs proches ; ne le trouvant pas, ils retournèrent à Jérusalem. Trois jours plus tard, ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant ; tous étaient frappés de son intelligence et de ses réponses L’Évangile de l’Enfance pousse ce détail jusqu’au grotesque : l’enfant y réduit au silence les anciens et les maîtres du peuple. . Marie lui dit alors : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Ton père et moi, nous te cherchions dans l’angoisse. » Il répondit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » Mais ses parents ne comprirent pas L’Évangile de l’Enfance remplace ce passage par un éloge appuyé de Marie et de l’enfant par les scribes et les pharisiens. . Puis Jésus revint avec eux à Nazareth et leur était soumis ; et Marie gardait toutes ces choses dans son cœur (Lc 2,42-51).
Lorsque ses parents le retrouvent, Jésus leur répond d’une manière assez sèche, comme pour confirmer qu’il suit une voie supérieure. Luc atténue toutefois cette dureté en précisant que Jésus revint à Nazareth et « leur était soumis ». Ici encore, l’enfant Jésus est moins rude qu’à Cana, où il dit à sa mère : « Qu’y a-t-il entre toi et moi, femme ? » (Jn 2,4).
Peut-on considérer comme historique ce récit où les anciens reçoivent Jésus comme leur égal ? Certainement pas. Luc dépasse ici la limite du vraisemblable : Jésus, à douze ans, n’est pas assis aux pieds des maîtres, comme l’exigeait l’usage juif (Ac 22,3), mais au milieu d’eux, comme leur pair. Peut-on sérieusement imaginer que les sages juifs admiraient les réponses de l’enfant, alors qu’ils n’acceptèrent pas sa doctrine lorsqu’il devint adulte ? Il est aussi historiquement invraisemblable que Jésus de douze ans appelle Dieu son Père en ce sens plein, sauf à supposer qu’il connût déjà l’histoire de sa conception surnaturelle ; or Marie appelle ici père non pas Dieu, mais Joseph (Lc 2,48). De même, il est difficile de penser qu’à douze ans Jésus ait déjà atteint le niveau de conscience religieuse qui fut le sien vers la trentaine. Enfin, Marie, en tant que femme, n’avait pas sa place dans la cour intérieure réservée aux hommes, là où siégeaient les anciens Voir § 9. .
Luc viole cependant moins brutalement la vraisemblance que l’auteur de l’Évangile de l’Enfance. Son Jésus n’est pas si éloigné, par exemple, du jeune Josèphe, qui se vantait déjà à quatorze ans d’étonner les gens par son savoir (Jos.Vita.2).
D’où vient donc cette légende ? On trouve des récits analogues sur les talents précoces de grands hommes dans bien des traditions (cf. Hérodote, Suétone). O. Pfleiderer signalait ainsi qu’au temps du Christ circulait une histoire sur la sagesse du jeune Gautama, futur Bouddha : ses parents l’auraient perdu pendant une fête et retrouvé parmi des saints personnages, plongés dans la méditation, tandis que l’enfant invitait son père étonné à s’occuper de choses plus élevées Kautsky Karl. Der Ursprung des Christentums. Stuttgart: Dietz, 1908. S. 175-176. .
Mais il n’est même pas nécessaire de chercher des parallèles en dehors d’Israël. Josèphe dit que Moïse était d’une intelligence précoce, et Philon raconte qu’enfant déjà il préférait le travail sérieux aux jeux, au point de dépasser bientôt ses maîtres. Samuel aussi fut consacré très jeune au sanctuaire de Silo. Josèphe rapporte même que Samuel commença à prophétiser à douze ans. Tout indique que l’histoire de Samuel a servi de modèle à Luc : il commence par dire que les parents de Jésus montaient chaque année à Jérusalem, comme ceux de Samuel allaient chaque année à Silo ; et sa conclusion, selon laquelle Jésus « croissait en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les hommes » (Lc 2,52), reproduit presque mot pour mot ce qui est dit du jeune Samuel (1 S 2,26) Strauß D. F. Das Leben Jesu für das deutsche Volk bearbeitet. 3te Auflage. Leipzig: Brockhaus, 1874. S. 387-390. .
Arrêtons-nous enfin à un dernier détail. Dans une Bible commentée, à propos du verset disant que les parents de Jésus « ne comprirent pas » ses paroles (Lc 2,50), on lit que Dieu n’avait pas encore tout révélé à Joseph et Marie au sujet de sa mission.
Je ne sais pas ce que les exégètes chrétiens mettent dans ce vague « pas tout ». Mais si l’on prend vraiment la Bible au sérieux, Joseph et Marie auraient dû comprendre que Jésus était un être d’origine céleste. L’archange Gabriel avait dit à Marie qu’elle concevrait du Saint-Esprit et enfanterait un fils à qui Dieu donnerait le trône de David ; un ange avait expliqué à Joseph que Marie avait conçu du Saint-Esprit et que l’enfant sauverait son peuple de ses péchés. Les chants des anges, l’adoration des bergers et des mages, les songes de Joseph, la prophétie de Siméon sur les souffrances futures de Jésus et l’illumination des nations : tout cela, selon les récits évangéliques eux-mêmes, informait pleinement Joseph et Marie de la destinée de l’enfant.
Et pourtant ils ne comprirent pas ses paroles.
Par une seule phrase, Tercius ruine donc l’historicité de ses propres récits sur l’annonciation de Gabriel, le chant des anges, l’adoration des bergers et la prophétie de Siméon, ainsi que des récits de Primus sur les apparitions angéliques et l’adoration des mages. Ce verset de Luc exclut en outre la possibilité même d’une conception virginale telle qu’elle a ensuite été dogmatisée.