02 Au-delà de la Bible
14. Son apparence extérieure
« Même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi », écrit l’apôtre Paul vers l’an 57 (2 Co 5,16). « L’apparence charnelle de Jésus nous est inconnue », confirme, dans la seconde moitié du IIe siècle, Irénée, condamnant les disciples du hérétique Carpocrate, qui possédaient « des images, certaines peintes, d’autres faites d’une autre matière », en disant que « l’image du Christ avait été faite par Pilate du temps où Jésus vivait avec les hommes » (Iren.Haer.I.20:4[25:6] ; cf. Epiph.Haer.XXVII.6). « Nous ignorons complètement son visage », répète Augustin Saint Augustin (354-430), théologien chrétien, principal représentant de la patristique occidentale. (Augustinus. De trinitate.8:4-5). « Le visage du Christ diffère chez les Romains, les Grecs, les Indiens et les Éthiopiens, car chacun de ces peuples affirme que le Seigneur est apparu aux hommes sous une forme qui lui est propre », dit le patriarche Photius. Origène, de son côté, affirme : « Tout en étant lui-même, il apparaissait aux hommes comme s’il n’était pas lui-même […]. Il n’avait pas un seul aspect, mais le changeait selon la manière dont chacun pouvait le voir. » « Gloire à toi, Jésus aux multiples formes (πολύμορφε Ἰησοῦ) ! » lit-on dans les Actes de Thomas Acta Thomae.153. .
Quel fut donc réellement l’aspect de Jésus ? À cet égard, l’opinion de Celse, auteur du Discours véritable (Ἀληθὴς λόγος), est intéressante. Voici ce qu’il écrit, dans le résumé d’Origène : « Si l’esprit de Dieu était dans [le corps de Jésus], il aurait dû se distinguer nettement par la taille, la beauté, la force, la voix, la capacité d’impressionner ou de convaincre ; car il est impossible que ce qui renferme davantage de divin ne se distingue en rien des autres ; or [le corps de Jésus] ne différait en rien des autres et, dit-on, il était petit, disgracieux et sans noblesse » (μικρὸν καὶ δυσειδὲς καὶ ἀγεννὲς ἦν) (Orig.CC.VI.75).
C’est là une manière de voir typique du païen de l’Antiquité, formé par la mythologie grecque et romaine. Pour Celse, le manque de beauté physique de Jésus réfute à lui seul l’hypothèse de sa nature divine.
Dans ses dialogues polémiques, Tertullien décrit Jésus de la manière suivante : « Dans sa chair terrestre, il n’y avait rien de remarquable ; elle montrait seulement combien les autres propriétés étaient admirables, car on disait : “D’où lui viennent cette doctrine et ces miracles ?” (Mt 13,54). Cela, même ceux qui regardaient son apparence avec mépris le disaient, tant son corps était dépourvu de grandeur humaine, sans parler d’un éclat céleste. Bien que nos prophètes taisent son aspect sans beauté, ses passions et ses outrages en parlent d’eux-mêmes : les passions témoignent en particulier de la chair humaine, et les outrages, de sa laideur. Qui donc aurait osé même du bout de l’ongle égratigner un corps d’une beauté céleste ou couvrir de crachats un front qui ne l’eût pas mérité ? » (Tert. De carne Christi.9 ; cf. Tert. Adversus Iudaeos.14).
Tertullien « enlaidit » délibérément le visage de Jésus afin de le faire correspondre aux versets du Deutéro-Isaïe tenus pour des prophéties messianiques : « Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards » (Is 53,2). Et plus haut : « Son visage était défiguré plus que celui de tout homme » (Is 52,14).
C’est pourquoi Origène, en polémique avec Celse, voit précisément dans cette absence d’attrait une preuve de la nature divine de Jésus (Orig.CC.I.32 sqq., 69).
D’un autre côté, l’Église affirme que le visage de Jésus est beau. Jérôme remarque ainsi que, s’il n’y avait pas eu dans l’apparence du Fondateur et dans son regard quelque chose de céleste, jamais les apôtres ne l’auraient suivi aussitôt, et ceux qui vinrent l’arrêter n’auraient pas été saisis de stupeur (Hier.Epist.65[146]:8). Cette tradition a trouvé son expression la plus éclatante dans l’art figuratif.
« Le Seigneur fut vu tantôt jeune, tantôt vieux », lit-on dans les Actes de Pierre (Actus Petri cum Simone.20). Devant nos yeux se dressent alors deux images non faites de main d’homme du Sauveur : l’image romaine, sur le voile de Véronique, où il apparaît comme le serviteur souffrant ; et l’image byzantine, orientale, sur le voile d’Abgar, où il apparaît comme le Roi triomphant. Lequel de ces visages correspond davantage au Jésus historique ?
À ce propos, il est intéressant d’examiner la soi-disant Lettre de Lentulus, publiée en 1474 et censée être un rapport du proconsul de Palestine au Sénat romain Voir : Khitrov M. Le vrai visage du Sauveur. Moscou, 1894, p. 18. . On y lit au sujet de Jésus : « Son aspect est expressif, si bien que quiconque le voit l’aime ou le craint. Ses cheveux, châtain foncé, presque lisses jusqu’aux oreilles, ondulent ensuite et deviennent plus clairs à leurs extrémités, avec un éclat de feu ; ils tombent sur les épaules et sont séparés au milieu de la tête, selon la coutume des Nazaréens (in morem Nazareorum). Son front est lisse et sereinement lumineux ; les lignes du nez et de la bouche sont irréprochables. Sa barbe, fournie, de la même couleur que les cheveux, n’est pas très longue et se partage au milieu. Son regard est direct, pénétrant ; ses yeux, bleu-vert Coerulei peut signifier en style poétique bleu sombre, vert sombre, glauque, c’est-à-dire de la couleur des profondeurs marines. , changeants. Terrible dans la colère, doux et paisible dans l’exhortation ; joyeux avec dignité. On a remarqué qu’il pleure parfois, mais ne rit jamais. Il se tient noble et droit ; ses mains et ses épaules sont pleines de grâce. Dans la conversation, il est élevé et bref. Le plus beau des fils des hommes. »
Voilà donc le panégyrique qu’un haut fonctionnaire romain aurait envoyé au Sénat, et qui, circonstance étrange, cite même l’Ancien Testament (Ps 44,3), qui lui serait étranger. Dès le XVe siècle pourtant, Lorenzo Valla a établi que cet apocryphe n’était pas antérieur au XIIe siècle.
Il existe encore deux autres apocryphes sur l’apparence de Jésus : l’un chez Jean Damascène (v. 675-749), dans Trois discours contre ceux qui rejettent les icônes (730), l’autre chez le dernier historien ecclésiastique, Nicéphore Calliste Xanthopoulos (XIVe siècle).
« Il avait le visage de nous tous, fils d’Adam », dit Jean Damascène, qui relève des sourcils très rapprochés, comme soudés, une barbe noire, un nez fortement courbé, et ajoute un trait de plus : « Il ressemblait à sa Mère. »
Nicéphore Calliste Xanthopoulos donne lui aussi quelques particularités dans son Histoire ecclésiastique : « Des cheveux légèrement bouclés, blonds malgré des sourcils sombres ; un teint mat ; des yeux clairs, rayonnant d’une bonté inexprimable, pénétrants […]. Un peu voûté des épaules […]. Calme, doux et miséricordieux […]. En tout semblable à sa divine Mère » (Historia ecclesiastica.I.40).
Malgré toutes les différences entre ces portraits verbaux, Jean Damascène et Calliste ont un détail essentiel en commun : Jésus ressemblait à sa mère.
Fils de Marie, Bar-Miryam (בַּר־מִרְיָם), c’est ainsi qu’on appelait Jésus à Nazareth (Mc 6,3). Il est fils de Marie, et non de Joseph, apparemment parce qu’on le jugeait ressemblant non au père, mais à la mère. Il est possible que Jésus lui ressemblât tellement de visage que tous ceux qui avaient connu Marie, en le regardant, oubliaient spontanément le père pour ne se souvenir que de la mère.
À nous qui vivons au XXe siècle, il est difficile d’imaginer que le visage de Jésus ait été « défiguré plus que celui de tout homme ». Sans cela, une femme du peuple aurait-elle pu s’écrier en le voyant : « Heureux le sein qui t’a porté et les mamelles qui t’ont nourri ! » (Lc 11,27) ? Ou bien son visage aurait-il pu resplendir à la Transfiguration « comme le soleil » (Mt 17,2) ?
« Pour nous qui désirons la vraie beauté, lui seul est beau », dit de Jésus, au nom du monde chrétien, Clément d’Alexandrie.
On peut lire encore quelques indices entre les lignes des Évangiles. Renan a déjà noté Renan E. Vie de Jésus. Paris: Michel Lévy frères, 1863. P. 425. que Jésus était probablement de constitution fragile, puisqu’il mourut en croix beaucoup plus vite que ne mouraient d’ordinaire les autres crucifiés (Mc 15,44).
L’opinion selon laquelle Jésus ne se distinguait extérieurement en rien de particulier des autres Israélites mérite attention. On peut en voir une confirmation dans le fait que Judas Iscariote dut l’embrasser pour le désigner (Mt 26,48), que les voyageurs d’Emmaüs ne le reconnurent pas immédiatement (Lc 24,13-31), et que Marie Madeleine le prit pour le jardinier (Jn 20,14-15).
Tout cela, toutefois, reste hypothétique, car, comme nous le verrons plus loin, il existe de sérieuses raisons de douter du caractère historique des récits de la Transfiguration, du baiser de Judas et des apparitions du Christ ressuscité. En somme, il nous faut constater avec regret que nous ne savons pratiquement rien de l’apparence extérieure de Jésus. Le visage de Jésus est un vultus ambiguus.