04 Christ
32. Messie
On ignore à quel moment précis le Sauveur attendu commença à être désigné par le mot hébreu Mashiah (Oint) D’où le mot grec Christos (Χριστός), du verbe chrio (χρίω), oindre, enduire. . Dans le Tanakh, cette appellation est attribuée exclusivement aux prêtres (Ex.28:41 ; Lév.4:3 ; cf. Ps.104:15), aux prophètes (1 R.19:16) et aux rois, notamment Saül (1 S.10:1 ; 12:3 ; 24:7,11), David (2 S.19:21), Salomon (2 Ch.6:42), Hazaël (1 R.19:15), Jéhu (1 R.19:16) et Cyrus (Is.45:1).
Mais à l’époque du Christ, on appelait Messie celui sur qui reposerait « l’Esprit du Seigneur, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de piété ; il sera rempli de la crainte du Seigneur, il ne jugera pas d’après l’apparence, il ne décidera pas d’après ce qu’il aura entendu, mais il jugera les pauvres avec justice » (Is.11:2-4). On appelait Mashiah celui à qui serait « donnée domination, gloire et royauté, afin que tous les peuples, nations et langues le servent ; sa domination est une domination éternelle » (Dan.7:14).
Les anciennes prédictions prophétiques devinrent l’objet d’un examen passionné, et le livre préféré fut celui de Daniel, où l’on croyait trouver des indications sur le temps de la venue du Christ : « Soixante-dix semaines ont été fixées sur ton peuple et sur ta ville sainte […] depuis le moment où la parole a annoncé que Jérusalem serait rebâtie jusqu’au Christ-Prince, il y aura sept semaines et soixante-deux semaines […] et après les soixante-deux semaines, le Christ sera retranché » (Dan.9:21-27).
Ces semaines ont reçu d’innombrables interprétations. La plupart les rapportent à Jésus.
Les croyants en Jésus-Messie affirment aux judaïsants, qui tiennent Jésus pour un faux Messie et attendent encore le véritable, que cette prophétie enseigne que le vrai Christ devait venir et être mis à mort avant la destruction du Second Temple, donc avant 70 apr. J.-C.
L’apologète orthodoxe A. P. Lopoukhine écrit : « Durant ces semaines (70 x 7 = 490 ans), devaient avoir lieu la libération de Jérusalem et du Temple, ainsi que la rédemption du monde par la mort du Christ-Prince. Cette prophétie s’est accomplie exactement, car du second et définitif décret de reconstruction de Jérusalem (457 av. J.-C.) à la mort du Christ (33 apr. J.-C.), il s’est écoulé exactement quatre cent quatre-vingt-dix ans » Lopoukhine A. P. Histoire biblique de l’Ancien Testament. Montréal, 1986, p. 337. .
La Watch Tower (Témoins de Jéhovah) modifie légèrement la date du décret et arrive à un autre résultat : « Au VIe siècle av. n. è., le prophète Daniel annonça que le “Messie le Guide” apparaîtrait après 69 “semaines” […] après la publication du décret concernant la reconstruction de Jérusalem (Daniel 9:24,25). Chacune de ces “semaines” équivalait à sept ans […] Selon l’histoire biblique et universelle (? — Iesu 0), le décret fut publié en 455 av. n. è. (Néhémie 2:1-8). Le Messie devait donc apparaître 483 ans après 455 av. n. è., soit en 29 de n. è., l’année même où Jéhovah oignit Jésus de l’esprit saint » La connaissance qui mène à la vie éternelle, trad. de l’anglais. Watch Tower, 1995, p. 36. .
Les adventistes du septième jour reviennent eux aussi à la date de 457 av. J.-C., mais obtiennent encore un autre calcul : le Messie serait apparu en 27 apr. J.-C., puis aurait été mis à mort au milieu de la soixante-dixième semaine, au printemps 31 apr. J.-C., mettant fin par sa mort au système des sacrifices Au commencement était la Parole…, trad. de l’anglais. Zaokski : « Source de vie », 1993, p. 49-50. .
D’autres chrétiens reconnaissent cependant plus lucidement que l’ordre de rebâtir Jérusalem fut donné bien plus tôt, sous le roi perse Cyrus. Ainsi, Josèphe rapporte une lettre de Cyrus aux satrapes de Syrie, autorisant les Juifs à retourner dans leur patrie et à rebâtir la ville ainsi que le Temple à Jérusalem (Jos.AJ.XI.1:3). Ces chrétiens continuent néanmoins d’appliquer la prophétie à Jésus et invoquent, pour sauver leur calcul, un ajustement entre calendrier lunaire et solaire. Mais les Juifs ne vivaient pas selon un calendrier purement lunaire comme les musulmans d’aujourd’hui : ils suivaient un calendrier luni-solaire, ajoutant un treizième mois afin de rattraper l’année solaire Voir § 8. . Il n’existe donc pas, pour le calcul des « semaines », d’écart pertinent entre année solaire et année luni-solaire.
Essayons donc d’examiner ces « semaines ». D’abord, ont-elles réellement quelque rapport avec Jésus-Christ ?
Revenons à l’original hébreu. Le passage parle de « soixante-dix semaines » déterminées pour le peuple et pour la ville sainte, jusqu’à l’expiation du péché, à l’accomplissement de la justice et à l’onction du Saint des saints. Puis vient la formule : « depuis la sortie de la parole concernant le retour et la reconstruction de Jérusalem jusqu’à un oint-chef (מָשִׁיחַ נָגִיד), il y aura sept semaines et soixante-deux semaines […] et après les soixante-deux semaines, un oint sera retranché » (Dan.9:24-26, texte hébreu).
Ces « soixante-dix semaines » doivent évidemment se compter à partir du commencement du châtiment infligé aux Juifs pour leurs péchés, c’est-à-dire depuis la destruction de Jérusalem en 587 av. J.-C. Après « sept semaines », soit 49 ans, on arrive à 538 av. J.-C., date à laquelle les Juifs reçurent bien l’autorisation de revenir à Jérusalem (Jos.AJ.XI.1:3). Puis, après 62 semaines supplémentaires (= 434 ans), fut « retranché » un certain « oint ». Tout indique qu’il s’agit ici d’Onias III, grand prêtre, c’est-à-dire précisément un oint.
Le Second livre des Maccabées raconte qu’Onias III, petit-fils d’Onias II, fut grand prêtre sous le roi séleucide Séleucos IV Philopator (187-175 av. J.-C.) et se distingua par sa grande piété. En 175 ou 174 av. J.-C., il fut déposé ; son frère Jason reçut la grande prêtrise et se mit aussitôt à pousser ses compatriotes vers les mœurs grecques (2 Macc.4:7-10). Bientôt Ménélas le remplaça et pilla les trésors du Temple. Onias dénonça cela puis se retira à Daphné, près d’Antioche. Là, sur la demande de Ménélas, Andronique le fit sortir par ruse de son refuge et le tua. Le texte souligne l’indignation suscitée par ce meurtre et la punition ultérieure d’Andronique (2 Macc.4:33-38). L’assassinat d’Onias III eut lieu en 171 ou 170 av. J.-C.
Certes, les « 62 semaines » ne s’ajustent pas parfaitement aux dates exactes du règne, de la déposition et de la mort d’Onias III. Mais l’essentiel est ailleurs : le livre de Daniel n’a pas été écrit au VIe siècle av. J.-C., mais bien plus tard, vers 164 av. J.-C. Cette datation est admise par la majorité des savants, y compris nombre de chercheurs confessionnels. Nous n’avons pas ici la place d’en donner toute la démonstration ; rappelons seulement quelques arguments : l’auteur connaît très mal l’époque de l’exil babylonien dont il prétend parler, mais connaît fort bien l’époque hellénistique jusqu’aux violences d’Antiochos Épiphane Remarquer la description détaillée des Perses et des Grecs (Dan.10), du partage de l’empire d’Alexandre (Dan.11:3-4), des guerres entre Ptolémées et Séleucides (Dan.11:5-19), d’Antiochos Épiphane (Dan.11:21 et suiv.) et de la profanation du Temple (Dan.11:31). ; aucun écrivain antérieur à 164 av. J.-C. ne connaît ce livre ; plusieurs chapitres sont écrits dans l’araméen courant de l’époque ; l’auteur évite le Tétragramme, déjà cessé d’être prononcé ; enfin, les canonisateurs juifs n’ont pas admis Daniel parmi les Prophètes, mais seulement dans les Ketouvim (Écrits) Voir Annexe 2. .
Précisément parce qu’il est un auteur tardif, dont les « prophéties » s’accomplissent en fait après coup, il commet de nombreuses erreurs, notamment chronologiques. Il aurait fallu compter moins de « semaines » que 62 ; mais le nombre 70 (7 + 62 + 1), soit une semaine sacrée multipliée par dix, lui plaisait sans doute trop pour qu’il y renonce (cf. 2 Ch.36:21 ; Jér.25:11). Il est d’ailleurs peu probable qu’il sût exactement combien d’années s’étaient écoulées entre la destruction de Jérusalem et le meurtre d’Onias III.
Il n’existe aucune raison sérieuse de douter que, par « l’oint-chef » (Dan.9:25), l’auteur de Daniel entende précisément le grand prêtre Onias III. Toute la construction du livre y conduit. Surtout, cette identification permet d’expliquer la dernière « semaine », tandis que l’application de cette prophétie à Jésus-Christ rend impossible de déterminer le sens de cette semaine, en particulier de sa seconde moitié.
Trois ans et demi après la mort d’Onias III, en décembre 168 ou 167 av. J.-C., les sacrifices réguliers furent interrompus dans le Temple de Jérusalem et l’on égorgea sur l’autel un porc en l’honneur de Zeus Olympien. Les livres des Maccabées décrivent ce moment : Antiochos voulut imposer à tout le royaume l’uniformité religieuse, abolir les prescriptions juives, suspendre les holocaustes et les libations, profaner le sanctuaire, élever des autels païens et sacrifier des porcs ; le quinzième jour de Kislev de l’an 145 fut dressée sur l’autel « l’abomination de la désolation » (1 Macc.1:41-54 ; 2 Macc.6:2). Cette impiété dura trois ans (cf. 1 Macc.1:54 et 4:52 ; cf. aussi 2 Macc.10:3). En 164 av. J.-C., survint ce que l’auteur de Daniel prenait pour la victoire définitive de la justice : Antiochos IV Épiphane mourut (1 Macc.6:1-16 ; 2 Macc.9:1-28) et les Juifs purifièrent le Temple (1 Macc.4:36-58 ; 2 Macc.10:1-9 ; cf. Dan.7:25).
Notre enquête conduit donc inévitablement à cette conclusion : la prophétie de Daniel sur les « semaines » n’a aucun rapport avec Jésus. Même au début du IIIe siècle apr. J.-C., les chrétiens ne l’appliquaient pas encore au Fondateur (Eus.HE.VI.7). Nous ne nous appuierons donc en aucun cas sur cette prophétie par la suite, notamment pour fixer la date de la mort de Jésus, comme le font de nombreux clercs en contradiction avec les données astronomiques, mathématiques, historiques et même évangéliques.
Parmi les Juifs, l’attente du Messie atteignait un degré de tension extrême. Les Psaumes de Salomon lui prêtent les espérances suivantes : « Regarde, Seigneur, et suscite pour eux leur roi, le fils de David […] qu’il règne sur Israël […] qu’il purge Jérusalem des nations […] qu’il rassemble le peuple saint […] qu’aucun étranger n’habite désormais au milieu d’eux […] et leur roi sera l’Oint du Seigneur » (Psalmi Salomonis.17:21-23,26-30,32,42).
L’attente du Mashiah était telle que même les chefs d’Israël n’acceptaient leur pouvoir qu’à titre provisoire, « jusqu’à ce que se lève un prophète fidèle » (1 Macc.14:41). On croyait que les Juifs dispersés seraient bientôt rassemblés à Jérusalem pour adorer le Seigneur (2 Macc.2:18) et que la descendance de David posséderait le trône « pour toujours » (1 Macc.2:57). Dès qu’apparaissait un prédicateur marquant, on se demandait spontanément s’il n’était pas le Messie (Mt.11:3 ; Lc.7:19 ; Jn.1:19-20).
Dans l’Oint de Dieu, on voyait d’abord un vainqueur. Cela valait aussi pour les disciples de Jésus : lorsque le Fondateur annonça qu’il devait monter à Jérusalem, les fils de Zébédée se mirent déjà à se partager les places d’honneur dans le Royaume du Messie qu’ils croyaient imminent (Mc.10:35-37 ; cf. Ac.1:6). Voilà pourquoi, au moment de son arrestation, tous ses disciples l’abandonnèrent aussitôt. Ils croyaient si fortement à un Messie victorieux que, lorsqu’ils virent Jésus humilié et arrêté comme un vulgaire brigand, toutes leurs espérances messianiques furent brisées, au moins pour un temps ; mais nous y reviendrons plus loin.