Nous avons déjà parlé des sentences apocalyptiques des Juifs à l’époque du Christ Voir § 8. . L’eschatologie de Jésus peut être formulée, de manière conventionnelle, à peu près ainsi :

L’état présent de l’humanité touche à sa fin : « Le temps est accompli et le Royaume de Dieu (ἡ βασιλεία τοῦ θεοῦ) est proche » (Mc.1:15) Les notions de Royaume de Dieu et de Royaume des cieux ont le même sens. Primus, écrivant pour des Juifs, préfère l’expression Royaume des cieux et n’utilise que rarement Royaume de Dieu. En revanche, Secundus et Tertius, écrivant pour des païens, emploient presque exclusivement Royaume de Dieu (cf. par ex. Mt.4:17 et Mc.1:15 ; Mt.5:3 et Lc.6:20). Dans les Évangiles, l’emploi de Dieu et de Ciel comme synonymes s’explique par les différences religieuses et linguistiques entre Juifs et païens. Les Juifs anciens invoquaient Yahvé par son nom ou le nommaient Elohim, mais plus tard ils recoururent de plus en plus à des périphrases comme Seigneur, Ciel, le Saint, le Nom, le Béni, la Puissance. Ainsi, l’idée hébraïque de la royauté divine se transmettait par l’expression Royaume des cieux, ce qui permettait d’éviter des formulations comme Royaume de Dieu ou Royaume de Yahvé. Les goyim, eux, n’utilisaient pas Ciel comme désignation de Dieu ; les chrétiens écrivant pour eux furent donc contraints d’abandonner l’expression juive usuelle Royaume des cieux et d’employer Royaume de Dieu. . Cette fin sera précédée de grandes détresses et de catastrophes (Mt.24:2 et suiv. ; Mc.13:4 et suiv. ; Lc.17:22 et suiv. ; 22:7 et suiv.) Bien sûr, ces paroles ne sont pas les paroles véritables de Jésus, puisqu’elles furent insérées dans le texte des Évangiles après le siège de Jérusalem. Jésus a néanmoins très bien pu tenir des propos du même genre, car toutes les œuvres apocalyptiques de l’Ancien Testament annoncent de grandes horreurs avant la fin : Dan.8:23-25 ; 9:26-27 ; 12:1 ; Liber Enoch 94-100, 102-103 ; Oracula Sibyllina III.334 et suiv. ; III.633 et suiv. ; IV.168 et suiv. ; V.511 et suiv. ; Assumptio Mosis 5 et suiv. . Ensuite apparaîtra dans le ciel le signe du Fils de l’homme (Lc.17:24), et le Messie, entouré d’anges, viendra sur les nuées avec gloire et puissance (Dan.7:13 ; Mt.24:30-31). Alors ressusciteront les morts, justes et pécheurs, et le Messie les jugera (Mt.16:27 ; cf. 3 Esd.12:33-34). Le Christ divisera l’humanité en deux selon ses œuvres (Mt.13:38 ; 25:33), et les anges exécuteront la sentence (Mt.13:39,41,49). Alors le Messie dira aux justes : « Venez, les bénis de mon Père, prenez possession du Royaume préparé pour vous dès la fondation du monde » (Mt.25:34) ; ils iront à Jérusalem (cf. Mt.5:35 et Mt.25:34) et prendront part au festin avec Abraham, Isaac et Jacob (Mt.8:11 ; 26:29 ; Lc.13:28 ; 16:22 ; 22:30). Les autres, après la honte, seront rejetés dans la vallée de Hinnom Voir § 8. , dans la perdition. Et cet ordre nouveau sera éternel Bien sûr, ce schéma n’est établi ici qu’à titre conventionnel, car les paroles de Mt.24-25, dans leur forme actuelle, n’appartiennent pas à Jésus, même si nous n’avons pas de raison de nier que Jésus professait fondamentalement un tel déroulement des événements eschatologiques. .

Pour entrer dans le Royaume des cieux, il suffisait de renoncer à sa famille, de suivre les commandements, de distribuer ses biens et de se joindre à Jésus ou, plus tard, à ses disciples (Mt.16:24 ; 19:21,29). À ses disciples, le Fondateur promettait : « Je dispose en votre faveur du Royaume, comme mon Père en a disposé en ma faveur, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon Royaume » (Lc.22:29-30). Donc, dans le Royaume des cieux, on mangera et on boira aussi (Mt.26:29) ; les hommes ressusciteront donc bel et bien dans la chair, de même que, selon les Évangiles, Jésus lui-même ressuscita (cf. Ph.3:20-21). Dans la seconde moitié du IIe siècle, un chrétien écrit : « Que personne parmi vous ne dise que cette chair ne sera ni jugée ni ressuscitée […] de même que le Christ Seigneur, qui nous a sauvés, s’est fait chair, de même nous recevrons la récompense dans cette chair » (Ps.-Clem.Ad Corinthios II.9) Le manuscrit porte εἰς, mais les chercheurs proposent ὡς, comme, en accord avec la seconde partie de la phrase, commençant par οὔτως καὶ… .

Tout cela, hormis le messianisme de Jésus, était aussi prêché par les pharisiens. En reconnaissant la résurrection corporelle, pharisiens et chrétiens admettaient que cette chair, du fait même de la vie éternelle, aurait un aspect tout différent, transfiguré (1 Co.15:51-53). Jésus affirmait même qu’après la résurrection les hommes seraient sans sexe, comme les anges (Mt.22:29-30 ; Mc.12:24-25 ; Lc.20:34-36).

Mais Jésus disait aussi à ses disciples : « En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive » (Lc.21:32). « Il y en a ici quelques-uns qui ne goûteront point la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu venu avec puissance » (Mc.9:1). Bref, pour entrer dans le Royaume des cieux, il n’était pas nécessaire de mourir : ceux qui survivraient comme ceux qui ressusciteraient pourraient, s’ils en étaient dignes, jouir de la vie éternelle dans le Royaume (cf. 1 Co.15:51-53 ; 1 Th.4:16-17). Ces paroles encouragèrent les premiers chrétiens pendant au moins les soixante-dix années qui suivirent la crucifixion du Fondateur ; on supposait que certains apôtres ne mourraient pas avant d’avoir vu la fin du monde présent. Et lorsque mourut le dernier apôtre, Jean, la foi de beaucoup fut ébranlée ; plusieurs se plaignaient : « Où est la promesse de son avènement ? Car, depuis que les pères sont morts, tout demeure comme dès le commencement de la création » (2 P.3:4).

Ainsi Jésus s’était trompé ; la date de la fin du monde fut repoussée à un terme indéterminé, et la formule araméenne Marana ta (מָרַנָא תָּא, Notre Seigneur, viens !) se transforma en mot d’ordre (1 Co.16:22 ; Didachè 10:6).

Dès lors, une question s’impose : pourquoi le nom du Fondateur ne s’est-il pas englouti dans la ronde des autres sectaires annonçant une fin imminente du monde ? Comment expliquer la foi des deuxième, troisième et des générations chrétiennes suivantes ?

La réponse est la suivante : dans l’enseignement de Jésus, à côté des tendances apocalyptiques, il y avait aussi des tendances évolutives et morales. C’est cette dualité qui sauva le christianisme du sort de tant d’autres chimères. À côté des sentences eschatologiques, Jésus appelait à l’édification d’un autre Royaume des cieux : le Royaume de l’Esprit intérieur. Tout en accueillant les théories apocalyptiques de ses contemporains, il appelait au perfectionnement moral, non à l’attente passive de l’éon à venir. En parlant de la fin du monde, Jésus était en même temps l’auteur du Sermon sur la montagne. Il disait parfois que le Royaume de Dieu était déjà venu, que chacun le porte en soi et peut, s’il en est digne, en jouir ; qu’il se construit avant tout dans le cœur des hommes par un sentiment sincère (Mt.6:10,33 ; Mc.12:34 ; Lc.12:31 ; 17:20-21 ; cf. Thom.2,117) Il faut dire que l’Ancien Testament connaît lui aussi ce dédoublement : d’un côté, le Royaume des cieux n’est attendu que dans l’avenir (So.3:15 ; Mi.4:1-4,7 ; Jér.4:7 ; Is.2:2-4), et le Royaume de Yahvé est parfois même assimilé directement à la monarchie juive (1 Ch.28:5 ; 2 Ch.13:8) ; d’un autre côté, le Royaume des cieux existe de toute éternité (Ex.15:18 ; Ps.92:1 ; 95:10 ; 96:1). Dans la littérature rabbinique, le Royaume des cieux désignait en règle générale une certaine relation entre Yahvé et les croyants (Mishna. Berakhot 2:5) : reconnaître le Dieu d’Israël comme son Dieu, c’était aussi le reconnaître comme roi. Le Royaume à venir était plus souvent désigné par les expressions siècle futur, éternité à venir (עולם הבא ; voir par ex. Tosefta. Pea 1:2 ; cf. Mt.12:32 ; Lc.18:30) que par l’expression Royaume des cieux. . C’est pourquoi l’enseignement de Jésus ne se perdit pas parmi les autres chimères et devint le fondement d’une nouvelle grande religion.