03 Histoire de Jésus avant son ministère public
28. Hellénisme. Politique. Cana de Galilée
Il est peu probable que Jésus ait connu la langue grecque, à peine répandue en Judée et dans ses provinces. On ne la trouvait guère que chez les classes dirigeantes et dans certaines villes à forte population païenne, comme Césarée. La tradition rapporte même que Rabbi Yehoshoua, à qui l’on demandait s’il fallait enseigner à son fils la littérature grecque, répondit : « Qu’on le fasse à une heure qui ne soit ni le jour ni la nuit », puisque la Torah doit être méditée « jour et nuit ». La langue que parlait Jésus était le syriaque mêlé d’hébreu, autrement dit l’araméen (Mt 27,46 ; Mc 3,17 ; 5,41 ; 7,34 ; 15,34). Des expressions comme ἡ πάτριος φωνή, ἡ Ἑβραΐδι διάλεκτος, et peut-être même Ἑβραϊστί, désignaient souvent cette langue Voir la bibliographie indiquée dans la note originale sur la situation linguistique de la Palestine du Ier siècle. .
Il est encore moins probable que Jésus ait connu la philosophie grecque, que les savants juifs désapprouvaient volontiers, au point de maudire, dit-on, celui qui élève des porcs et celui qui enseigne à son fils la science grecque. Pour un Juif, seule l’étude de la Torah était pleinement digne.
On objectera que le Nouveau Testament est tout entier écrit en grec. C’est exact ; mais cela s’explique autrement.
Le premier et le quatrième Évangile ne sont pas d’origine apostolique Voir §§ 2 et 5. . Luc n’était pas Juif ; il n’est donc pas étonnant qu’il ait connu la culture grecque. Si l’auteur du deuxième Évangile est bien Jean-Marc, il a pu recevoir une éducation païenne grâce à la fortune de sa mère Voir § 3. Luc ne nomme pas le mari de Marie en Ac 12,12 ; elle paraît donc avoir été veuve et aisée. . Ses proches vivaient aussi à Chypre et il voyagea en Asie Mineure. Jean, s’il est l’auteur de l’Apocalypse, a pu apprendre le grec à Éphèse dans sa vieillesse. Quant aux auteurs de plusieurs épîtres, ils nous sont inconnus. Reste Paul.
Paul était certes un Juif de pure souche Il ne faut pas accorder trop de crédit à la calomnie des ébionites. , mais il possédait la citoyenneté romaine et était originaire non de Judée, mais de Tarse en Cilicie, ville illustre par ses études, presque rivale d’Athènes et d’Alexandrie.
Même cela ne suffit cependant pas à faire de Paul un homme nourri de philosophie grecque. Dans 1 Co 15,33, il cite certes Ménandre Ménandre, grand représentant de la comédie nouvelle attique. Référence au fragment de Thaïs. , mais la formule était probablement déjà proverbiale. Le mouvement de sa pensée est irrégulier, ses « syllogismes » n’ont rien d’aristotélicien, et sa dialectique rappelle beaucoup plus celle du Talmud. Son raisonnement est souvent entraîné par les mots plutôt que par les idées ; les transitions sont abruptes, l’argumentation fragmentaire. Il n’existe pas, dans le Nouveau Testament, de styliste plus inégal : à côté du magnifique chapitre 13 de la Première aux Corinthiens, on trouve des pages laborieuses. Même l’auteur de la Deuxième de Pierre note qu’il y a chez Paul « des choses difficiles à comprendre ».
Les lettres de Paul sont écrites dans un grec maladroit, rempli de sémitismes ; on ne peut guère imaginer qu’un homme sérieusement formé à la grammaire et à la rhétorique grecques eût écrit de cette manière Renan E. Les Apôtres. Paris: Michel Lévy frères, 1866. P. 166. . Il maîtrisait sans doute le grec et dictait ses lettres dans cette langue, mais c’était le grec des Juifs hellénistes. L’Épître aux Hébreux, qui n’est pas de lui, offre au contraire un grec beaucoup plus littéraire. Paul reconnaît lui-même que son langage est rude. Il pensait en araméen : le ciel lui parla dans cette langue (Ac 26,14).
Si donc Paul, homme instruit, ignorait la philosophie grecque, à plus forte raison Jésus l’ignorait-il. La présence de nombreux non-Juifs en Galilée, y compris des Grecs, ne change rien : ils habitaient surtout les villes du nord et Tibériade. Dans un petit village de Basse Galilée comme Nazareth, un Grec ou un païen d’une autre origine s’implantait difficilement.
Jésus ignorait donc la théorie grecque des récompenses personnelles après la mort, diffusée sous le nom d’immortalité de l’âme. La doctrine spirite lui était étrangère. Nous pouvons dès lors rejeter comme non authentiques les logia où s’introduisent des tendances spiritualistes. Si l’on avait dit à Jésus que l’âme du défunt s’en va aussitôt au paradis ou en enfer, comme l’enseignent aujourd’hui la plupart des confessions chrétiennes Cette théorie est notamment refusée par les Témoins de Jéhovah et les Adventistes du septième jour. , il en aurait probablement été fort surpris.
Aucun élément de l’hellénisme n’a atteint Jésus, ni directement ni indirectement ; il ne connaissait rien en dehors du judaïsme. Son messianisme était apparenté à celui des Esséniens et des Pharisiens Des éléments hellénistiques apparaissent certes au Ier siècle jusque chez certains pharisiens, esséniens et zélotes ; mais Jésus lui-même demeure entièrement enraciné dans le judaïsme. . Nous avons déjà décrit plus haut les grandes lignes religieuses des principaux courants du judaïsme Voir § 8. : Yahvé est le seul Dieu ; il enverra le Messie, qui ressuscitera les morts et jugera l’humanité ; après ce jugement, les justes obtiendront grâce et vie éternelle, les impies seront châtiés. Certes, c’est une présentation grossière et unilatérale ; l’enseignement de Jésus est plus vaste qu’un simple catéchisme.
Jésus devait probablement avoir une idée assez limitée de l’état général du monde. Il ne mesurait sans doute pas clairement la puissance de l’Empire romain ; le monde lui apparaissait plutôt comme un ensemble de royaumes en lutte (Lc 14,31). Il avait sous les yeux Tibériade, Césarée et Sepphoris, créations éclatantes des Hérodes, conçues comme des hommages à la dynastie d’Auguste. Il accordait probablement peu d’importance aux événements politiques de son temps. La dynastie hérodienne lui était connue surtout de réputation. Antipas, tétrarque de Galilée et de Pérée, était un médiocre gouvernant, flatteur de Tibère et souvent dominé par sa seconde femme, Hérodiade. Philippe, tétrarque de Gaulanitide et de Batanée, était plus capable.
La Palestine était constamment agitée par des soulèvements alimentés par les zélateurs de la Loi. Les insurgés abattaient les aigles, détruisaient les bâtiments élevés par les Hérodes en contradiction avec la Torah, et s’opposaient aux emblèmes des gouverneurs. Judas, fils de Sariphée, et Matthias, fils de Margaloth, constituèrent ainsi un parti de résistance hardie à la domination romaine. Des troubles du même type éclataient aussi en Samarie. Les zélotes apparaissaient déjà comme des défenseurs impitoyables du culte de Yahvé. Jésus connaissait ces agitations, mais rien n’indique qu’il partageait les positions de ces fanatiques exaltés.
Notons enfin qu’on ne parle de Joseph, père de Jésus, que dans les récits de la naissance et de l’enfance. Ce silence signifie probablement qu’il mourut très tôt, ou qu’il ne sympathisa pas avec l’activité ultérieure de son fils. On peut même imaginer un divorce entre les parents, hypothèse qui expliquerait la fermeté de Jésus sur la question du divorce ; mais il est plus vraisemblable que Joseph mourut avant le début de la vie publique de Jésus. Une tradition dit d’ailleurs que Jésus avait dix-neuf ans lorsque Joseph mourut.
Après la mort de son mari, Marie devint comme le chef de la famille, ce qui explique bien que Jésus soit parfois appelé fils de Marie (Mc 6,3). Le Coran le nomme pareillement Isa, fils de Maryam. Luc et Jean préfèrent, eux, l’expression fils de Joseph. Il est d’ailleurs curieux que le Talmud appelle l’un des Messies Ben-Yosep.
Il est possible qu’après la mort de Joseph, Marie se soit installée à Cana de Galilée, d’où elle était peut-être originaire. Il existait près de Nazareth deux Cana : l’actuelle Kana-el-Djelil et l’actuelle Kefr-Kenna. Renan identifie la première à la « Cana de Galilée », tandis que la Concordance de Bruxelles penche pour la seconde. Nous ne pouvons pas trancher.
Jésus a vraisemblablement vécu quelque temps à Cana, car un ou deux de ses disciples étaient peut-être originaires de cette localité. Il fréquentait aussi Capharnaüm, où il a pu faire connaissance avec les fils de Jonas et de Zébédée.