Outre les Évangiles qui nous sont parvenus, il y en eut d’autres (Lc 1,1-2 ; Origenes. Scholia in Lucam.1 ; Hieronymus. Commentarii in Mattheum, prologus). On n’accordait pas à ces écrits une importance majeure, et des conservateurs comme Papias de Hiérapolis, dès la première moitié du IIe siècle, leur préféraient encore la tradition orale (Eus.HE.III.39).

Au milieu du IIe siècle, Papias écrivait : « Je ne manquerai pas de joindre à mes explications (Exposition des paroles du Seigneur Ouvrage de Papias en cinq livres qui ne nous est pas parvenu (Iren.Haer.V.33:4). . - Iesu 0) ce que j’ai bien appris des presbytres et bien retenu, pour la confirmation de la vérité. Car je ne prenais pas plaisir à ceux qui parlaient beaucoup, mais à ceux qui enseignaient la vérité ; ni à ceux qui rapportaient des préceptes étrangers, mais à ceux qui transmettaient les commandements donnés dans la foi par le Seigneur et issus de la Vérité. Lorsqu’arrivait quelqu’un qui avait fréquenté les presbytres, je m’informais de ce qu’avaient dit André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu, ou quelque autre disciple du Seigneur, ainsi que de ce que disent Aristion et le presbytre Jean, disciples du Seigneur. Car je ne tirais pas tant de profit des livres que d’une voix vivante et durable » (Eus.HE.III.39:3-4).

La première génération chrétienne croyait au retour imminent du Christ (Mt 16,28 ; 24,34 ; Mc 9,1 ; 13,30 ; Lc 9,27) et se souciait peu d’écrire des livres pour l’avenir ; il semblait suffisant de garder dans son cœur l’image vivante de celui qu’on espérait voir bientôt venir sur les nuées (Dn 7,13-14). C’est pourquoi, pendant près d’un siècle après la crucifixion de Jésus, on attribua peu d’importance aux textes évangéliques : les premiers chrétiens y inséraient librement des passages entiers, combinaient les récits et les complétaient les uns par les autres ; celui qui ne possédait qu’un seul livre voulait y retrouver tout ce qui lui était cher, et notait dans les marges de son exemplaire les paroles et paraboles rencontrées ailleurs et qui l’avaient touché.

Ainsi Irénée rapporte : « Les anciens qui avaient vu Jean, disciple du Seigneur, racontaient qu’ils l’avaient entendu enseigner au sujet de ces temps et dire : il viendra un temps où poussera une vigne ayant dix mille sarments, chaque sarment dix mille branches, chaque branche dix mille rameaux, chaque rameau dix mille grappes, chaque grappe dix mille grains, et de chaque grain on exprimera vingt-cinq métrètes de vin Cf. Apocalypsis Baruchi Syriace (II Baruch). 29:5. ; et lorsqu’un juste prendra une grappe dans sa main, une autre grappe dira : “Je suis meilleure, prends-moi et rends gloire au Seigneur.” De même poussera le blé, dont chaque grain donnera dix mille épis, chaque épi dix mille grains, et chaque grain dix livres de farine blanche pure ; et il en ira de même pour les autres fruits, semences et herbes » (Iren.Haer.V.33:3).

« À ce sujet, poursuit Irénée, Papias lui aussi, disciple de Jean et compagnon de Polycarpe, homme ancien, en témoigne par écrit dans son quatrième livre, puisqu’il a composé cinq livres [sous le titre Exposition des paroles du Seigneur]. Il ajoute encore ceci : “Cela est digne de foi pour les croyants. Et lorsque Judas le traître n’y crut pas et demanda comment le Seigneur produirait une telle abondance de récoltes, le Seigneur répondit : ceux qui atteindront ces temps le verront.” » (Ibid.33:4).

Même Eusèbe ne crut pas à ce témoignage sur la vigne paradisiaque géante que Jésus aurait dite à propos du Royaume ; pour ce genre de récits, il traite Papias d’homme d’esprit court (Eus.HE.III.39:13).

Du milieu à la seconde moitié du IIe siècle, Justin renvoie constamment à des documents qu’il appelle Mémoires des apôtres (ἀπομνημονεύματα τῶν ἀποστόλων) Le terme ἀπομνημονεύματα est probablement emprunté par Justin à Xénophon ; quant aux documents eux-mêmes, ils étaient sans doute anonymes, bien que Justin les attribue directement aux apôtres et à leurs disciples (Just.Dial.103). . Ces « mémoires » diffèrent des documents évangéliques que nous possédons aujourd’hui. D’un côté, le récit de Justin est proche des Évangiles canoniques : on y trouve l’annonciation angélique et la conception surnaturelle, le recensement, l’adoration des mages et la fuite en Égypte, puis Jean Baptiste, le baptême et la tentation de Jésus, le choix des disciples, les miracles et la prédication du Fondateur, enfin l’annonce de sa mort, la purification du Temple, l’institution de l’eucharistie, l’arrestation, le procès, la crucifixion, la résurrection et l’ascension. De l’autre, Justin rapporte bien des choses absentes du canon : selon lui, Jésus serait né dans une grotte près de Bethléem Une version analogue se trouve dans le Protévangile de Jacques (Protevangelium Jacobi.19) ; Origène dit également qu’on montre encore à Bethléem la grotte où le Christ est né. , il aurait aidé son père dans les travaux de charpenterie ; Justin raconte encore qu’au baptême dans le Jourdain un feu s’alluma et qu’une voix du ciel dit : « Tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré » (cf. Ps 2,7). À la différence des Évangiles canoniques, Justin affirme aussi qu’après la crucifixion tous les disciples de Jésus tombèrent et le renièrent.

Un peu plus tard, vers 185, Irénée écrit à Florinus, lui aussi ancien disciple de Polycarpe mais tombé ensuite dans une hérésie gnostique. Il y rappelle comment Polycarpe parlait de Jean et des autres témoins oculaires du Seigneur, de ses paroles, de ses miracles et de son enseignement, et comment Irénée, enfant, grava tout cela non sur du papier, mais dans son cœur (Eus.HE.V.20).

Ce n’est que dans la seconde moitié du IIe siècle que les textes portant dans leur titre le nom des apôtres ou de leurs proches reçurent une autorité décisive et une force quasi légale. Mais même alors apparaissaient encore des imitations libres, comme le Diatessaron διὰ τεσσάρων signifie littéralement par quatre. Le titre n’a probablement pas été donné par Tatien lui-même. de Tatien (v. 120 - v. 180), disciple de Justin (Iren.Haer.I.26:1[28:1]).

Tatien composa une sorte de réécriture des Évangiles du Nouveau Testament en un seul ouvrage Bibliographie conservée telle quelle. , en y ajoutant certains passages qui coïncident avec des fragments de l’Évangile des Hébreux. Le Diatessaron ne contient pas la généalogie de Jésus Il n’y avait pas non plus de généalogie dans l’Évangile araméen selon Matthieu, au témoignage d’Épiphane. , ni de mention de ses années d’enfance Bell H. I. Recent Discoveries of Biblical Papyri. Oxford: Clarendon Press, 1937. P. 22. .

Avant même Tatien, le riche armateur Marcion (Μαρκίων) (v. 85 - v. 180) cherchait à rompre totalement avec le judaïsme (Iren.Haer.I.25:1[27:2] ; Tert.Praescr. haer.30). Il soutenait que les textes transmettant l’enseignement de Jésus avaient été altérés et rédigea un ouvrage intitulé Antithèses (Tert.Adversus Marcionem.I.19:4 ; II.29:14 IV.1:1 ; 2:1 ; etc.), dans lequel il exposait sa position et justifiait le choix qu’il faisait parmi les écrits chrétiens. Du Nouveau Testament, Marcion ne retint que l’Évangile selon Luc, expurgé des récits de naissance de Jean Baptiste et de Jésus ainsi que de toutes les citations de l’Ancien Testament, et dix lettres de Paul.

Selon Marcion, Jésus descendit du ciel la quinzième année du règne de Tibère et apparut à Capharnaüm. Irénée écrit à son sujet : « Il blasphémait sans honte en disant que le Dieu prêché par la Loi et les prophètes C’est-à-dire le Dieu de l’Ancien Testament, créateur du monde, Yahvé. est l’auteur du mal, qu’il aime la guerre, qu’il est inconstant dans ses desseins et même contradictoire. Jésus, en revanche, viendrait du Père qui est au-dessus du Dieu créateur du monde et, étant venu en Judée au temps de Ponce Pilate, il serait apparu aux habitants de la Judée sous une forme humaine pour abolir les prophètes, la Loi et toutes les œuvres du Dieu créateur du monde, que Marcion appelait aussi le Cosmocrator Κοσμοκράτωρ, le maître du monde. . De plus, il mutilait l’Évangile de Luc en supprimant tout ce qui concerne la naissance du Seigneur et bien des passages où le Seigneur professe clairement que le Créateur de ce monde est son Père » (Iren.Haer.I.25:1[27:2]).

Marcion enseignait que la Divinité absolue n’a aucun lien avec les hommes : ils lui sont totalement étrangers. Le Christ a racheté les hommes par son sang, et, selon Marcion, on ne peut racheter que ce qui n’appartient pas au rédempteur (Epiph.Haer.XLII.8). En accord avec ce raisonnement, Marcion retouchait les lettres de Paul. Dans l’épître aux Galates (Ga 2,20), par exemple, au lieu de ἀγαπήσαντός με (m’ayant aimé), il lisait ἀγοράσαντός με (m’ayant racheté) Marcion: Das Evangelium vom fremden Gott… Leipzig: Hinrichs, 1924. S. 132. . Qui sait combien de phrases, dans les lettres de Paul, ont pu être insérées par Marcion… La liste des retouches rédactionnelles connues de Marcion est donnée par Épiphane.

Marcion fut finalement exclu de la communauté chrétienne de Rome, mais poursuivit sa prédication. De longues négociations eurent lieu avec lui, et à la fin de sa vie on lui proposa de revenir dans la communauté et de retourner à la vraie foi de ses coreligionnaires. Il mourut cependant peu après, et la réconciliation n’eut jamais lieu (Tert. Praescr. haer.30).

Malheureusement pour l’orthodoxie, et en même temps pour l’histoire comme discipline, Marcion était d’une intelligence remarquable, et sa tentative de remplacer le Jésus historique par un Fils métaphysique trouva des continuateurs, avant tout dans les courants gnostiques dont il sera question au chapitre suivant. Si les Évangiles synoptiques, malgré leur naïveté et leurs éléments mythiques, portent encore la marque d’un récit historique, les écrits gnostiques et les autres apocryphes plus tardifs sont déjà dépourvus de toute charpente historique. Jésus y apparaît tantôt comme un enfant-magicien malfaisant, tantôt comme un Éon métaphysique, tantôt simultanément jeune et vieux, grand et petit ; bref, il y perd tout ce qui le rendait attachant : ce qui faisait de lui un homme, et donc une personne historique.