Ponce Pilate

La résidence des gouverneurs romains ne se trouvait pas dans la capitale judéenne, mais à Césarée Maritime, à une centaine de kilomètres de Jérusalem. Lorsque les Romains conquirent la Palestine, Césarée s’appelait encore la Tour de Straton. Pompée en fit une ville libre et l’intégra à la province romaine, mais Jules César la donna à Hérode le Grand (Jos.AJ.XIV.4:4 ; XV.7:3). Une fois devenu roi de Judée, Hérode entreprit la reconstruction de la Tour de Straton, qui fut rebâtie à neuf vers 10 ou 9 av. J.-C. Tout autour du port s’étendaient désormais des maisons de marbre blanc. Au milieu s’élevait une colline sur laquelle se dressait un temple en l’honneur de Jules César, contenant deux statues : l’une représentait Rome, l’autre César lui-même. Hérode fit aussi construire dans la ville un théâtre, et en dehors, à l’extrémité sud du port, un amphithéâtre. À cause de sa beauté et du prix des matériaux employés à sa reconstruction, la Tour de Straton reçut le nom de Césarée (Jos.AJ.XV.8:5 ; 9:6).

Le gouverneur de Judée, d’Idumée et de Samarie, Pontius, surnommé Pilatus, sans doute en raison du pilum accordé à lui ou à l’un de ses ancêtres, fut probablement un administrateur assez capable, puisqu’il conserva son poste pendant dix années complètes (Jos.AJ.XVIII.4:2).

Le praefectus provinciae Judaeae pouvait faire exécuter des coupables, voire des innocents, dans les limites de sa juridiction ; mais sa charge n’était pas si haute, car il restait soumis à la surveillance du légat impérial de Syrie (Jos.AJ.XVIII.1:1 ; 4:2). Les forces militaires dépendaient de lui, et nous en dirons quelques mots.

La légion romaine (legio, littéralement levée) se divisait en dix cohortes. La première cohorte comprenait 1 110 fantassins et 132 cavaliers ; les neuf autres, 555 fantassins et 66 cavaliers chacune. La cohorte était commandée par un tribun ou par un centurion supérieur. La première cohorte comportait dix centurions titulaires, les neuf autres cinq chacune. En plus des légions, l’infanterie romaine comprenait aussi des troupes auxiliaires (auxilia), fournies par les peuples alliés ou liés à Rome par traité. Leur armement, leur entraînement et leur discipline différaient peu de ceux des légions. Il existait aussi les numeri, unités formées de populations peu romanisées, conservant leur armement, leur organisation et leur technique propres ; mais ces corps ne se répandirent largement qu’au IIIe siècle apr. J.-C. (Vegetius.Epitoma rei militaris.II.1,2,6,8).

Soldat romain

Soldat romain

En temps de paix, les gouverneurs de Judée n’avaient sous leurs ordres que des troupes auxiliaires Renan E. Vie de Jésus. Paris : Michel Lévy frères, 1863. P. 407. Même le tribun (χιλίαρχος) de la garnison romaine de Jérusalem n’avait pas la citoyenneté romaine de naissance (Ac.22:28). , les légions romaines stationnant en Syrie sous le commandement du légat impérial.

Dès les premières années de son gouvernement, Pilate, venant de Césarée à Jérusalem pour y passer l’hiver, fit entrer dans le palais d’Hérode des boucliers dorés (signa), symboles de l’Empire romain. Josèphe affirme (Jos.AJ.XVIII.3:1) qu’ils portaient l’image de l’empereur. Philon d’Alexandrie, au contraire, dit qu’« ils ne portaient aucune image ni rien de profanateur, sinon une brève inscription indiquant qui les avait consacrés et en l’honneur de qui » (Philo.Leg. ad Gaium.38).

Quoi qu’il en soit, les Juifs exigèrent que Pilate retirât ces enseignes romaines et cessât de violer les prescriptions de la Torah. Selon Philon, une lettre fut même adressée à Tibère à ce sujet. Pilate ordonna aux protestataires de se disperser, menaçant d’employer les armes s’ils persistaient. Mais il se produisit alors quelque chose d’imprévu : les Juifs, loin de se laisser intimider, se jetèrent tous ensemble à terre, découvrant leur nuque en signe qu’ils préféraient mourir plutôt que de céder (Jos.BJ.II.9:2-3).

Ce fut soit le fanatisme des Juifs (Jos.AJ.XVIII.3:1), soit un ordre de Tibère (Philo.Leg. ad Gaium.38), qui obligea Pilate à faire retourner les enseignes impériales à Césarée (cf. Jos.BJ.II.9:2-3).

Plus tard, Pilate fit construire à Jérusalem un aqueduc. Pour cela, il utilisa l’argent du sanctuaire du Temple, le qorban (קָרְבָּן, litt. offrande). L’aqueduc était alimenté par les sources de la région d’El-Arrouv, situées à deux cents stades Ainsi dans les Antiquités juives (Jos.AJ.XVIII.3:2) ; dans la Guerre des Juifs (Jos.BJ.II.9:4), Josèphe évalue la distance à 400 stades. de la ville. La population s’y opposa ; une foule de Juifs se rassembla autour des ouvriers et exigea du préfet qu’il abandonne son projet. Pilate ordonna alors à un grand nombre de soldats de se déguiser en Juifs, de cacher sous leur tunique des gourdins et des fouets, et d’encercler discrètement la foule. Celle-ci reçut ensuite l’ordre de se disperser. Comme elle continuait à injurier Pilate, il donna le signal convenu, et les soldats frappèrent avec plus de zèle encore que le gouverneur ne l’avait souhaité. Ils s’acharnèrent à la fois sur les insurgés et sur des innocents. Les Juifs résistèrent néanmoins ; mais, désarmés face à des hommes armés, beaucoup furent tués sur place, et beaucoup se retirèrent couverts de blessures. Ainsi la révolte fut-elle réprimée (Jos.AJ.XVIII.3:2 ; BJ.II.9:4).

Pilate provoqua plus d’une fois de semblables effusions de sang. Il fut le premier des gouverneurs à porter atteinte à l’inviolabilité de la religion juive. Selon Philon (Philo.Leg. ad Gaium.38), Hérode Agrippa Ier, dans une lettre adressée à Caligula, accusait Pilate de corruption, de rapine, de ruine de familles entières, d’exécutions innombrables sans jugement, et, en général, de toutes les bassesses et horreurs dont il se rendait coupable au-delà de toute mesure.

Et l’agitation n’éclatait pas seulement en Judée, mais aussi en Samarie Voir //Sous la domination romaine// au § 7. . Un certain homme persuada les Samaritains de se rassembler sur le mont Garizim (גְּרִזִים), leur promettant de leur montrer les vases sacrés de Moïse qui y auraient été enfouis (cf. 2 Macc.2:4-8). Les Samaritains, y croyant, s’armèrent et s’installèrent dans le village de Tirathana. D’autres vinrent grossir leurs rangs pour monter à la montagne en plus grand nombre. Pilate prévint le mouvement en envoyant des troupes qui attaquèrent brusquement les rassemblés du village, en tuèrent une partie et mirent les autres en fuite. Beaucoup furent faits prisonniers, et Pilate fit exécuter les plus influents d’entre eux (Jos.AJ.XVIII.4:1).

Après cela, les anciens des Samaritains se rendirent auprès de l’ancien consul Vitellius, alors légat impérial de Syrie, et accusèrent Pilate du meurtre de leurs compatriotes, affirmant que ceux-ci s’étaient rendus à Tirathana non pour se détacher de Rome, mais pour fuir les violences du gouverneur. Vitellius envoya alors Marcellus en Judée pour y prendre l’administration, et ordonna à Pilate de partir pour Rome afin d’y répondre des accusations portées contre lui. Pilate se mit en route, n’osant désobéir à l’ordre de Vitellius ; mais, avant que l’ancien gouverneur eût atteint la capitale, Tibère était déjà mort (Jos.AJ.XVIII.4:2).

Il semble qu’après sa destitution, Pilate ait reçu de Caligula une nouvelle affectation. Eusèbe cependant, se référant à certains écrivains grecs, affirme : « Il faut noter que ce même Pilate, qui vécut au temps du Sauveur, tomba, dit-on, sous l’empereur Gaius, dans de tels malheurs qu’il fut contraint de se tuer lui-même ; ainsi le jugement de Dieu ne tarda pas à l’atteindre » (Eus.HE.II.7). Cette légende concorde en partie avec l’apocryphe Mors Pilati, selon lequel Pilate se suicida lorsqu’il apprit qu’il avait été condamné à mort par ordre de Tibère. Nous n’avons pourtant aucune raison de faire confiance à cette légende chrétienne. Nous en avons encore moins de croire l’apocryphe Anaphora Pilati, selon lequel Pilate aurait non seulement été condamné par César, mais même décapité.

Inscription de Pilate

\ Inscription de Pilate\ (Musée national d’Israël)

À l’époque de l’athéisme pseudo-scientifique soviétique, on alla même jusqu’à soutenir un temps que non seulement Jésus, mais Pilate lui-même, était une figure mythique, alors même que Josèphe parle en détail de Ponce et que Tacite le mentionne. Le malentendu fut dissipé lorsque, en juin 1961, des archéologues italiens dirigés par Antonio Frova découvrirent, lors des fouilles de l’amphithéâtre de l’antique Césarée Maritime, la fameuse inscription de Pilate. Cette inscription monumentale en quatre lignes, gravée sur une dalle de calcaire de 82 x 65 cm, fait partie d’une dédicace plus vaste à Tibère Frova A. L’iscrizione di Ponzio Pilato a Caesarea. Rendiconti dell’Istituto Lombardo. Accademia di Scienze e Lettere, XCV (1961), p. 419–434. . Sa lecture probable est : « [Dis augusti]s Tiberieum [… Po]ntius Pilatus [… praef]ectus Juda[ea]e [… fecit d]e[dicavit] ». Il est remarquable qu’ici Pilate soit appelé non procureur, mais préfet Procurator : intendant, administrateur. Praefectus : chef, gouverneur. Seul Tacite appelle Pilate procurateur (Tac.Ann.XV.44), bien qu’il semble que, pour cette époque, le titre exact fût plutôt préfet (cf. El’nitski L. A., « L’inscription césaréenne de Ponce Pilate et sa portée historique », Vestnik drevnei istorii, 1965, no 3, p. 144). . Aujourd’hui, l’inscription originale est conservée au Musée national d’Israël à Jérusalem ; une copie exacte se trouve à Césarée.

Inscription de Pilate

\ Inscription de Pilate\ (copie, Césarée)

Ὁ βασιλεὺς τῶν Ἰουδαίων

Le gouverneur venait probablement périodiquement de Césarée à Jérusalem avant les fêtes juives, afin de prévenir les soulèvements zélotes. Ces troubles éclataient particulièrement souvent durant les fêtes, lorsque la capitale était remplie de pèlerins.

On croyait depuis longtemps qu’au jour de la crucifixion soufflait le khamsin (חַמְסִין) Le mot signifie en arabe cinquante, car, au printemps, le khamsin souffle généralement une cinquantaine de jours dans le désert. , vent chaud et sec du sud-est, chargé de sable et de poussière. C’est probablement par ce khamsin qu’on a cherché à expliquer « l’obscurité » (Mt.27:45 ; Mc.15:33 ; Lc.23:44 ; Evangelium Petri.15), mais celle-ci a visiblement été rapportée aux paroles du prophète Amos : « En ce jour-là, dit le Seigneur Dieu, je ferai coucher le soleil à midi et j’obscurcirai la terre en plein jour » (Am.8:9).

Le 7 avril 30, tôt le matin, l’aristocratie juive pro-romaine conduisit Jésus au prétoire Dans la traduction synodale, le mot est employé au féminin, prétoire ; en latin, praetorium est neutre. , c’est-à-dire dans l’ancien palais d’Hérode (Philo.Leg. ad Gaium.38 ; Jos.BJ.II.14:8), et accusa le Fondateur devant Pilate de complot contre la domination romaine (Lc.23:1-2). Bien que Jésus ne se fût pas appelé roi de Judée, il s’attribuait automatiquement ce titre en se disant Messie. Le livre de Michée dit clairement : « Et toi, Bethléhem Éphrata […] de toi sortira pour moi celui qui dominera sur Israël » (Mi.5:2).

Yahvé est un Dieu créé par le peuple d’Israël. Même si, dans la traduction synodale, on a remplacé Yahvé par Seigneur, cela n’a pas changé le fond des choses. Quand Jésus parlait du Père céleste, il parlait du Dieu juif, Yahvé. Puisque Yahvé fut pensé par les Israélites, ils se placèrent naturellement eux-mêmes comme peuple « élu » devant ce même Yahvé. Dans le Tanakh, il dit à Abraham : « Je ferai de toi une grande nation […] » (Gn.12:2). Plus loin, il dit à Israël : « Tu es pour Yahvé ton Dieu un peuple saint ; Yahvé ton Dieu t’a choisi pour que tu sois pour lui un peuple particulier (סְגֻלָּה) entre tous les peuples de la terre » (Dt.7:6, RH). Partout dans le Tanakh, le caractère exclusif de cette élection est souligné : « Tu détruiras tous les peuples que Yahvé ton Dieu te livre ; ton œil sera sans pitié » (Dt.7:16, RH). « Tu te répandras à droite et à gauche, et ta postérité possédera les nations » (Is.54:3).

À l’époque d’une oppression continuelle par les étrangers, les Israélites attendaient de leur Dieu un salut, et un salut pour le peuple « élu » lui-même ; aussi l’Ancien Testament, écrit par des Israélites, est-il pénétré de promesses de donner à ce peuple une position privilégiée et de lui envoyer son Oint, c’est-à-dire le Messie. Le Tanakh ne promet pas les biens du paradis après la mort ; cette idée vint plus tard, surtout sous l’influence de la philosophie grecque. Tous les biens promis étaient terrestres. Yahvé promet donc d’envoyer l’Oint sur terre précisément comme roi d’Israël, sous lequel le peuple « élu » prospérera et vivra heureux, comme aux jours du roi oint David, voire mieux encore. Ainsi, en se disant Messie, Jésus se disait roi (Mt.25:34). Même s’il ne cherchait probablement pas à prendre le trône (Jn.6:15), l’aristocratie juive ne mentait pas en signalant à Pilate que Jésus se disait roi de Judée (cf. Ac.17:7).

Il est évident que, du point de vue de Pilate, l’affaire était claire. Selon le droit romain, il y avait là crimen laesae maiestatis. Lorsque le préfet, représentant de l’empereur, fait exécuter Jésus, il ne fait que son devoir. En revanche, la masse juive n’avait aucune raison de s’indigner contre un homme qui se serait levé contre Rome et aurait appelé à ne pas payer l’impôt à César. Si Jésus avait réellement fait cela, il agissait dans l’esprit du zélotisme alors dominant à Jérusalem. Dès lors, si les accusations rapportées par les Évangiles sont exactes, les Juifs devaient regarder Jésus avec sympathie, tandis que le gouverneur romain devait logiquement le condamner. C’est bien ce type de rapport que l’on peut observer à propos d’autres hommes qui se donnèrent pour Messie, ou proches de ce titre : Judas le Galiléen (Jos.AJ.XVIII.1:1,6 ; XX.5:2 ; cf. Ac.5:37), Theudas (Jos.AJ.XX.5:1 ; cf. Ac.5:36), Bar Kokhba (_Dio Cass._LXIX.12 et suiv. ; Eus.HE.IV.6), etc.

Or Pilate ne trouve aucune faute en Jésus, bien que le Fondateur ne la nie pas. Cela est déjà étrange. Plus étrange encore : bien que Pilate ne reconnaisse pas de faute, il n’empêche pas l’exécution.

Il arrivait parfois qu’un gouverneur jugeât une affaire politique trop complexe pour en décider seul. Mais est-il concevable qu’un représentant de Rome, pour se tirer d’embarras, demande à la foule rassemblée devant le palais ce qu’il doit faire de l’accusé ? S’il ne voulait pas lui-même condamner à mort un rebelle, il devait l’envoyer à Rome pour y être jugé. C’est ce que fit, par exemple, le procurateur Antonius Felix (52-60) avec le chef zélote Éléazar (Jos.AJ.XX.8:5).

Pilate aurait donc pu lui aussi envoyer Jésus à Rome. Le rôle que lui fait jouer le premier évangéliste est en revanche presque comique : le représentant de Tibère, maître de vie et de mort, prie la foule rassemblée devant le prétoire de lui permettre d’absoudre et de libérer l’Accusé, et, devant son refus, déclare : « Eh bien, tuez-le, moi je suis innocent de ce sang. » Un tel gouverneur ne peut que surprendre. Plus encore, Pilate va jusqu’à se laver les mains devant le peuple, selon une coutume juive (Dt.21:1-9 ; Ps.25:6 = T’hillim.26:6), en disant : « Je suis innocent du sang de ce juste ; cela vous regarde » (Mt.27:24). Le rôle que Pilate joue dans le premier Évangile correspond fort mal au Pilate historique. Dans la lettre d’Hérode Agrippa Ier à Caligula rapportée par Philon, Pilate est décrit comme un homme « naturellement inflexible, dur et obstiné », coupable de « corruptions, violences, rapines, exécutions continuelles sans jugement, cruautés terribles et dénuées de raison » (Philo.Leg. ad Gaium.38).

Barabbas

Les évangélistes sentaient manifestement qu’ils attribuaient au gouverneur romain un rôle trop étrange, et ils cherchaient donc quelque expédient pour le rendre plus vraisemblable. Primus raconte ainsi que la femme de Pilate « lui fit dire : qu’il n’y ait rien entre toi et ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui » (Mt.27:19). Dans l’apocryphe Acta Pilati, elle reçoit déjà un nom : Claudia Procula ; et l’on pense aussitôt à Calpurnia, femme de Jules César, qui, à cause d’un rêve, conjura elle aussi son mari de ne pas sortir le jour où il fut assassiné (Suet.Julius.18).

Tertius propose une autre légende : Pilate, ne voulant pas juger Jésus, le renvoie à Hérode Antipas, qui se moque du Fondateur sans toutefois le condamner, puis le renvoie à Pilate (Lc.23:7-12,15 ; cf. Evangelium Petri.1-5). Par ce récit, Tertius défend à la fois Pilate et Jésus, car l’innocence du Fondateur s’y trouve attestée par deux hauts représentants du pouvoir séculier, conformément à l’adage : testis unus, testis nullus.

Mais le récit le plus célèbre de cette série reste celui du brigand Barabbas (Mt.27:15-18,20-21,26 ; Mc.15:6-15 ; Lc.23:16-19 ; Jn.18:39-40). Les Évangiles présentent l’idée que les Juifs s’attendaient à ce que Pilate relâche un condamné à l’occasion de la Pâque. Or, à notre connaissance, il n’exista jamais de coutume consistant à relâcher des criminels pendant les fêtes. En outre, une telle coutume est incompatible avec les institutions romaines, qui ne donnaient pas au gouverneur le droit d’absoudre un homme manifestement coupable envers l’Empire.

Il faut s’arrêter ici sur Barabbas. Le nom même de Barabbas ressemble à un patronyme, et le prénom de cet homme n’apparaît pas dans la plupart des éditions du Nouveau Testament. Pourtant, certains manuscrits nous apprennent avec étonnement que Barabbas s’appelait Jésus. Ainsi, nous trouvons la leçon Jésus Barabbas dans le codex de Koridethi (IXe siècle), dans la version arménienne Voir : Das altarmenische Evangelium, hrsg. B. O. Künzle. Europäische Hochschulschriften 33. Bern: Peter Lang, 1984. et dans plusieurs manuscrits minuscules du Xe au XVe siècle Voir : Codex 1 of the Gospels and Its Allies, ed. K. Lake. Texts and Studies 7.3. Cambridge: Cambridge University Press, 1902. . Bien que cette lecture n’apparaisse que dans Matthieu, il est difficile de douter que l’expression Jésus Barabbas remonte ad traditionem antiquam, car déjà Origène s’exclamait : « Le nom de Jésus a probablement été ajouté par des hérétiques, car il ne convient pas à un malfaiteur » (Orig.In Matth. Comm. ser.121).

J’avais autrefois fait remonter Barabbas à l’araméen בַּר־רַבָּא, fils du maître, ou même à בַּר־רַבָּן, fils de notre maître, comme le lit l’Évangile des Hébreux (Evangelium secundum Hebraeos. Hier.Matth.27:16), plutôt qu’à בַּר־אַבָּא, fils du père, qu’implique la forme canonique grecque Βαραββᾶς (Mc.15:7). Mais peut-être le canon a-t-il raison : la bonne lecture serait Bar-Abba, qu’il faudrait traduire non simplement fils du père, mais Fils du Père (céleste). Jésus Barabbas deviendrait alors Jésus le Fils de Dieu, Jésus-Christ lui-même.

Il y a là, en effet, matière à réflexion. Car que se passe-t-il alors ? Si Pilate relâche Barabbas, c’est-à-dire Jésus-Christ (Mt.27:26), qui a donc été crucifié ? Le « bon larron » peut-être ? On se croirait dans un roman policier : quelqu’un fut crucifié, et l’on crut que c’était Jésus ; puis Jésus lui-même apparaît vivant à ses disciples le troisième jour, comme s’il était ressuscité.

Je ne développerai pas cette idée, car je n’ai pas entrepris d’écrire un best-seller. Peut-être certains « chercheurs » s’empareront-ils de cette version de la Résurrection ; libre à eux.

Pour ma part, j’estime qu’il s’est produit ici une sorte de dédoublement de la personne du Fondateur. Jésus expliquait probablement à Pilate le sens de son activité, en appelant Dieu, comme à l’ordinaire, son Père. Pilate, ne comprenant rien à l’idéalisme de Jésus, mais remarquant qu’il parlait constamment d’un grand Père, l’aurait ironiquement surnommé fils du père.

Il est tout à fait possible que Pilate, voyant en Jésus un idéaliste rêveur inoffensif pour l’ordre romain, ait réellement proposé aux anciens juifs de relâcher ce fils du père. Mais les ennemis de Jésus convainquirent rapidement Pilate que Jésus était dangereux pour la tranquillité publique, et ils laissèrent même entendre qu’il s’acquittait mal de ses devoirs de gouverneur (Jn.19:12). Jésus fut donc condamné à mort. Le surnom fils du père (Barabbas) resta dans les esprits et se transmit de bouche en bouche, selon la loi du téléphone arabe, acquérant peu à peu des traits humains et une personnalité. Le résultat de cette libre transmission orale fut qu’un simple surnom trouva un homme pour l’incarner : le brigand Barabbas. En bref, comme dit la Bible : le verbe devint chair. C’est ainsi que je résous, pour ma part, toutes les difficultés liées à ce fameux Barabbas.

Le jugement

Revenons au jugement de Pilate. Le gouverneur, au lieu de prononcer lui-même la sentence, fait appel, selon le récit, à un prétendu droit de grâce détenu par une foule rassemblée par hasard. Il n’y a guère que les théologiens qui puissent croire à la possibilité de telles relations juridiques. Une nouvelle absurdité surgit alors : les Juifs, censés posséder le droit de grâce, ne se contentent pas d’obtenir la libération de Barabbas, ils exigent aussi la crucifixion de Jésus (Mt.27:21-23 ; Mc.15:8-14 ; Lc.23:16-23 ; Jn.18:39-40 ; 19:15). Les évangélistes ont visiblement pensé que du droit de gracier quelqu’un découlait le droit de condamner un autre. Or la foule juive ne disposait ni du droit de grâce, ni a fortiori du droit de condamnation.

On nous présente ensuite une foule qui hait Jésus au point de préférer relâcher un meurtrier plutôt que le Messie doux et pacifique (Lc.23:23). Or il faut se souvenir que c’est cette même foule qui, quelques jours plus tôt, criait « hosanna ! » à Jésus comme à un roi, et qui couvrait son chemin de ses vêtements (Mt.21:8-9 ; Mc.11:8-10 ; Jn.12:12-13,19). C’est précisément cet attachement populaire qui, selon les évangélistes, constituait la principale raison pour laquelle l’aristocratie cherchait la mort de Jésus, n’osait pas l’arrêter en plein jour et choisit la nuit pour le faire (Mt.21:46 ; Mc.11:18 ; 12:12 ; 14:1-2 ; Lc.19:47-48 ; 20:19 ; 22:6).

Et voilà que cette même foule se trouve maintenant tout aussi unanimement animée d’une haine sauvage contre Jésus, un homme accusé d’un crime qui, aux yeux de tout patriote juif, devait au contraire lui valoir la plus haute estime : avoir tenté d’affranchir la Judée du joug étranger. Qu’est-ce qui pourrait expliquer un tel retournement d’humeur ? Les Évangiles n’en disent rien, sinon trois mots insignifiants. Tertius et Quartus ne donnent aucune motivation. Primus et Secundus disent simplement que « les grands prêtres excitèrent la foule » (Mt.27:20 ; Mc.15:11). Cette remarque montre seulement à quel point les écrivains chrétiens primitifs avaient perdu le sens des réalités populaires. Et la chose devient encore plus absurde si l’on tient compte des conditions politiques de l’époque. À la différence de tout le reste de l’Empire, la Judée offrait alors le tableau d’une vie politique d’une intensité extraordinaire. Les partis politico-religieux étaient bien organisés et ne ressemblaient nullement à une masse mal liée qu’on eût pu aisément entraîner. Les couches populaires de Jérusalem étaient sous l’emprise du zélotisme, farouchement opposé aux sadducéens et animé d’une haine fanatique contre Rome (Jos.AJ.XVIII.1:1). Même si les « grands prêtres » avaient réussi à exciter quelques éléments de la foule contre Jésus, ils n’auraient jamais obtenu une telle unanimité ; au mieux, ils auraient provoqué de violents combats de rue (cf. Jn.7:43).

Cependant, après que les évangélistes eurent réussi à présenter le cruel Pilate comme une victime innocente et les Juifs comme les principaux responsables de la crucifixion, d’autres incohérences surgissent : Jésus est battu et tourné en dérision, mais, selon les Évangiles, ce ne sont plus des Juifs qui le font, ce sont les soldats de ce même Pilate qui venait de le déclarer innocent. Le gouverneur romain non seulement ordonne désormais à ses soldats de crucifier Jésus, mais leur permet encore de l’outrager. Et là apparaît nettement un autre caractère, peut-être plus originel, de toute la catastrophe. Les ennemis acharnés de Jésus sont maintenant les soldats du gouverneur romain, et le motif de leur haine et de leurs moqueries est sa prétendue tentative de restaurer la monarchie juive et de secouer la domination romaine (Mt.27:27-31 ; Mc.15:16-20). On a l’impression que la version du procès devant Pilate a été racontée par un fanatique anti-juif, tandis que la version de la flagellation l’a été par un patriote juif fanatique.

Lieu de la flagellation de Jésus

\ Jérusalem. Lieu de la flagellation de Jésus

Les contradictions sont donc plus que suffisantes. Il ressort clairement de tout ce qui précède que la version évangélique du jugement de Pilate ne peut être tenue pour historique Voir : Kautsky Karl. Der Ursprung des Christentums: eine historische Untersuchung. Stuttgart: Dietz, 1908. S. 418–432. .

Via dolorosa

Après que les soldats de Pilate eurent outragé Jésus, ils le conduisirent au lieu de l’exécution. Selon le droit romain, le crucifié devait porter lui-même l’instrument de son supplice. La croix se composait d’un poteau (palus, simplex), fiché dans le sol, et d’une traverse, parfois appelée patibulum, fixée sur lui. Comme le poteau était parfois planté sur le lieu d’exécution avant l’arrivée du condamné (Titus Maccius Plautus. Carbonaria, fr. 2 ; Cicero. In Verrem. II.5:162 ; Seneca Junior. Ad Marciam de consolatione.20:3 ; Jos.BJ.VII.6:4), le supplicié n’avait dans ces cas à porter que la traverse (cf. Plutarchus. De sera numinis vindicta.554a ; Artemidorus. Onirocriticon.II.56) Les Témoins de Jéhovah, s’appuyant sur les sens anciens, préromains, de σταυρός et ξύλον (Ac.5:30 ; 10:39 ; 1 P.2:24), en ont tiré la conclusion absurde que Jésus aurait été exécuté non sur une croix mais sur un simple poteau, sans traverse. Cette thèse contredit aussi bien les données archéologiques que les témoignages écrits de l’Antiquité. .

Le centurio supplicio praepositus (centurion chargé du supplice) portait devant le cortège allant au Golgotha le titulus crucis, tablette indiquant la « faute » de Jésus. L’inscription était rédigée en trois langues : araméen Je pense qu’ici le mot Ἑβραϊστί désigne non l’hébreu, mais l’araméen (cf. Papias chez Eusèbe. — Eus.HE.III.39:16). , grec et latin (Jn.19:20) Dans Lc.23:38, les mots « écrit en grec, en latin et en hébreu » sont une interpolation. . Les Évangiles divergent quant au texte même de cette inscription. Primus écrit : Οὗτός ἐστιν Ἰησοῦς ὁ βασιλεῦς τῶν Ἰουδαίων (Mt.27:37). Secundus donne : Ὁ βασιλεὺς τῶν Ἰουδαίων (Mc.15:26). Tertius : Ὁ βασιλεὺς τῶν Ἰουδαίων οὗτος (Lc.23:38). Quant à Quartus : Ἰησοῦς ὁ Ναζωραῖος ὁ βασιλεὺς τῶν Ἰουδαίων (Jn.19:19). Les premier et troisième évangélistes ont le mot οὗτος, celui-ci, mais Tertius omet Jésus. Le fait que le mot Nazôréen y soit compris à tort comme « originaire de Nazareth » rend douteuse l’historicité de la version johannique. Seuls les mots roi des Juifs, présents chez Marc, se retrouvent chez tous les évangélistes. Il semble donc que la version de Secundus soit la plus historique. Il faut toutefois en ôter l’article, ajouté pour des raisons dogmatiques afin de désigner le Messie.

Dans le Tanakh, on rencontre habituellement l’expression roi de Juda (מֶלֶךְ יְהוּדָה = aram. מַלְכָּא דִּי יְהוּד), et non roi des Juifs (מֶלֶךְ יְהוּדִים = aram. מַלְכָּא דִּי יְהוּדָיֵא). Mais, lorsque la Judée eut perdu son indépendance politique, cette seconde expression devint sans doute plus courante, comme le montre le texte grec des Évangiles.

Ainsi, l’inscription de la croix avait probablement la forme suivante :

Titulus crucis

Au Moyen Âge naquit la légende selon laquelle un Juif, sur le chemin de la souffrance de Jésus, ne lui aurait pas permis de se reposer, voire, selon plusieurs versions, l’aurait frappé ; pour cela, Dieu l’aurait condamné à la vie éternelle. Ainsi naquit הַיְּהוּדִי הַנִּצְחִי, le Juif éternel, Ahasvérus.