02 Au-delà de la Bible
15. Ses parents
Les premiers chrétiens accordèrent peu d’attention aux parents de Jésus. Du canon, nous savons de la mère qu’elle s’appelait Marie (Μαριάμ, Mariam, Mt 1,16.18.20), ou, dans la prononciation galiléenne (Mc 14,70), Miryam (מִרְיָם), et qu’elle était l’épouse de Joseph. Du père, nous savons encore moins : son nom est Joseph (Ἰωσήφ, Ioséph, Mt 1,16), ou plus exactement Yosèp (יוֹסֵף), et il était charpentier de métier (Mt 13,55). Nous ne savons même pas comment s’appelait le père de Joseph : Jacob (Mt 1,16) ou Héli (Lc 3,23) Chez Luc, le génitif de ce nom est écrit ΗΛΙ ; ainsi, Genitivus = Nominativus, c’est-à-dire que l’écriture grecque ΗΛΙ correspond au sémitique אֵלִי ou עֵלִי. ?
Dans l’Apocalypse de Jean (Ap 12,1-17), apparaît en vision une femme qui enfante dans la douleur ; mais cette image est une allégorie qui demande interprétation et n’est guère liée à Marie. Elle symbolise plus probablement l’assemblée des chrétiens.
Dans la seconde moitié du IIe siècle, lorsque commencèrent à circuler des récits sur l’enfance de Jésus, se répandirent aussi diverses histoires fantastiques sur sa mère, où elle était présentée comme un être exceptionnel. Dans ces récits sur Marie, venus compléter les premiers Évangiles, on décrivait d’abord ses années d’enfance et de jeune fille.
Le récit détaillé de l’enfance et du mariage de Marie se trouve dans le soi-disant Protévangile de Jacques. Il commence par la description des futurs parents de Marie, Joachim, « homme très riche », et Anne, qui s’affligent de leur stérilité. Ce début fait écho à l’histoire de Samuel dans l’Ancien Testament Voir plus en détail I. S. Svencitskaïa, Les apocryphes des anciens chrétiens. Moscou, 1989, p. 101-116. , où la femme d’Elqana (אֶלְקָנָה), Anne (חַנָּה, même le nom coïncide), n’avait pas d’enfant et priait dans sa peine (1 S 1,10-11). Dans le Protévangile apparaît de même la prière d’Anne (Protevangelium Jacobi.2-3). Anne, femme d’Elqana, fait vœu de consacrer son enfant à Dieu ; la mère de Marie fait un vœu analogue : « Seigneur mon Dieu, si j’enfante un enfant, garçon ou fille, je l’offrirai à mon Seigneur, et il le servira toute sa vie » (Protevangelium Jacobi.4) Cité d’après : Tezutz M. Bodmer papyros V.: Nativité de Marie. Cologne-Geneve, 1958. Traduction d’I. S. Svencitskaïa. . L’expression « le Seigneur avait fermé son sein » (1 S 1,5) est reprise presque littéralement Κύριος ἀπέκλεισε τὰ περὶ τὴν μήτραν (1 S 1,5), ἀπέκλεισεν κύριος ὁ θεὸς τὴν μήτραν σου (Protevangelium Jacobi.2:3 [4:14-15]). par l’auteur du Protévangile.
Joachim et Anne reçoivent séparément d’un ange le signe qu’ils auront un enfant (Protevangelium Jacobi.4). Après la naissance de Marie, Anne prononce une prière d’action de grâces (Protevangelium Jacobi.6), qui présente elle aussi des parallèles avec la prière de la mère de Samuel (1 S 2,1-10).
Quand Marie eut trois ans, on la conduisit au Temple de Jérusalem pour y être élevée et servir Dieu (Protevangelium Jacobi.7-8). Mais la consécration d’une fillette au Temple, qui plus est vivant dans le Saint des saints (εἰς τὰ ἅγια τῶν ἁγίων) (Protevangelium Jacobi.15), est, d’un point de vue historique, totalement impossible. Les jeunes filles et femmes juives, et a fortiori païennes, n’étaient pas élevées au Temple de Jérusalem ; elles ne pouvaient s’approcher du bâtiment qu’à l’intérieur du parvis des femmes (Jos.AJ.XV.11:5). De plus, personne ne pouvait habiter dans le Saint des saints ; cette pièce de 8 m sur 8 ne contenait que les statues de deux chérubins (1 R 6,23-28), et l’entrée n’en était permise qu’au seul grand prêtre, une fois l’an (He 9,1-7).
Ad notam, Marie, au Temple, se nourrissait d’une nourriture spéciale que lui apportait un ange (Protevangelium Jacobi.8). Cette mention suppose l’idée d’un corps « particulier » et d’une vie corporelle « particulière » de la mère du Christ. L’auteur du Protévangile a transféré à Marie des idées que les milieux chrétiens du IIe siècle développaient à propos du Christ. Ainsi le gnostique Valentin Voir § 17. , d’après Clément d’Alexandrie (Clem.Strom.III.7 [59:3]), soutenait que Jésus mangeait et buvait d’une manière particulière, sans évacuer la nourriture, c’est-à-dire sans la digérer ; la force de sa continence était telle que la nourriture ne se décomposait pas en lui, parce qu’il n’était pas lui-même sujet à la corruption.
Le Protévangile raconte ensuite que, lorsque Marie eut douze ans, les prêtres, sur ordre d’un ange, convoquèrent des vieillards afin de remettre Marie sous la garde de l’un d’eux (Protevangelium Jacobi.8). C’est ainsi qu’apparaît dans ce récit le charpentier Joseph, veuf et âgé (Protevangelium Jacobi.9). Sa vieillesse permettait d’expliquer l’absence de toute mention de lui pendant l’activité publique de Jésus. On supposait sans doute qu’il était mort avant le début de la prédication du Fondateur. Elle permettait aussi d’introduire des fils adultes issus d’un premier mariage, et ainsi de sauvegarder la virginité de Marie. Du point de vue chronologique, pourtant, l’existence de fils adultes de Joseph au moment de la naissance de Jésus est peu vraisemblable, puisque Jacques, frère du Seigneur, à qui l’on attribue justement le Protévangile, mourut en 62 (Jos.AJ.XX.9:1), sans que rien n’indique qu’il fût très âgé Les données d’Épiphane (Epiph. Haer.LI.10 ; LXXVIII.8), selon lesquelles Jacques aurait eu environ quarante ans à la naissance de Jésus et Joseph environ quatre-vingts, ne sont qu’un écho d’une légende chrétienne plus tardive. .
Selon le Protévangile, Joseph fut choisi comme époux gardien de Marie parce que « Joseph prit son bâton, et aussitôt une colombe sortit du bâton et s’envola au-dessus de Joseph pour sa gloire » (Protevangelium Jacobi.9).
Dans tous les épisodes qui suivent le mariage de Marie, le lieu de l’action demeure flou. On suppose que tout se passe à Jérusalem, car un certain scribe dénonciateur, Anne, court sans cesse du grand prêtre à la maison de Joseph et inversement.
Il est intéressant de noter que, selon le Protévangile, Marie descend de la lignée de David (Protevangelium Jacobi.10). L’auteur cherchait ainsi à résoudre la contradiction entre la foi en la conception virginale de Jésus et celle en son origine davidique, puisque, dans le Nouveau Testament, c’est Joseph qui est de la maison de David Joseph monta avec Marie à Bethléem pour le recensement « parce qu’il (et non eux deux) était de la maison et de la lignée de David » (Lc 2,4). , alors même qu’il n’était pas censé être le père de Jésus.
Le Protévangile de Jacques jouissait d’une grande popularité parmi les chrétiens. L’Église ne pouvait cependant pas le reconnaître comme canonique, en raison de sa date tardive et de ses détails fabuleux, qui contrastaient avec le récit des Évangiles du Nouveau Testament. Jérôme s’éleva vivement contre cet écrit. Au Ve siècle, il fut inscrit à l’Index librorum prohibitorum. Le pape Pie V retira même du bréviaire latin l’office de Joachim, avant qu’il ne fût rétabli. En Russie, le « récit de Jacques » arriva au XIIe siècle ; au XIVe siècle encore, on le trouve dans les listes de livres interdits Kobiak N. A. Index des livres « faux » et « interdits » et les évangiles apocryphes slaves. Moscou, 1983. . Cependant, le Protévangile de Jacques servit de fondement à plusieurs fêtes mariales, notamment la Nativité de la Vierge et la Présentation de la Vierge au Temple.
À la fin du IVe siècle apparut un apocryphe anonyme, Sur la Dormition de Marie, écrit dans le même genre que le Protévangile de Jacques. Il parle de la dormition et de l’assomption de Marie. S’appuyant sur une brève mention des Actes des Apôtres (Ac 1,14), l’apocryphe raconte que Marie vécut un temps à Jérusalem avec l’apôtre Jean, à qui Jésus l’aurait confiée avant sa mort selon l’Évangile de Jean (Jn 19,26-27). Peut-être l’évocation d’une autre Marie et d’un autre Jean, Marc, dans les Actes (Ac 12,12), a-t-elle joué un rôle. Ensuite, d’après l’auteur de l’apocryphe, Marie s’installa à Éphèse, où elle prêcha les idées chrétiennes. Avant sa mort, elle serait revenue à Jérusalem.
Les apôtres apprennent la résurrection de Marie de la même manière que, selon les Évangiles, les femmes apprirent la résurrection de Jésus : à la demande de Thomas, arrivé trop tard aux funérailles et désireux de lui faire ses adieux, ils ouvrent son tombeau et trouvent la niche vide. L’apocryphe décrit Jésus descendant lui-même sur une nuée avec des anges pour recevoir l’âme de Marie ; mais son âme n’aurait quitté son corps que temporairement, avant de s’y réunir de nouveau, puis Marie serait montée au ciel, revêtue d’une condition nouvelle et transfigurée.
Malgré l’apparition tardive de cet apocryphe, l’Église célèbre la Dormition de la Mère de Dieu depuis la fin du Ve siècle.
Quant au métier de Marie, le Talmud affirme qu’elle était « coiffeuse des femmes ». Les rédacteurs du Talmud cherchaient visiblement à créer un jeu de mots en faisant allusion à la Madeleine évangélique, puisque l’expression « celle qui coiffe les cheveux des femmes » (מגדלא [שיער] נשייא) contient le mot m’gaddela. Dans le traité Haguiga 4b on lit : « […] R. Bibi bar Abaye se trouvait auprès de l’ange de la mort ; celui-ci dit à son messager : va me chercher Miryam, la coiffeuse des femmes. Mais il alla chercher [par erreur] Miryam, celle qui s’occupe des enfants (מגדלא דרדקי) Dans les deux cas, l’original emploie le même mot : מגדלא. . L’ange de la mort dit : mais moi, j’ai dit Miryam, celle qui coiffe les femmes. Le messager répondit : faut-il alors la ramener ? L’ange de la mort dit : puisque tu l’as déjà amenée, qu’elle reste. » Sur cela, l’auteur médiéval du commentaire talmudique Tosafot (תּוֹסְפוֹת, additions) remarque : « […] cet événement avec Miryam la coiffeuse se produisit au temps du Second Temple ; elle était la mère d’un certain ploni (פְּלוֹנִי). » Le mot ploni signifie un certain homme, untel ; c’est ainsi que, dans le Talmud et ses commentaires, on désigne souvent Jésus pour des raisons de censure.

Fragment du Talmud mentionnant Miryam la coiffeuse des femmes.\ Haguiga 4b (écriture de Rachi)
Celse, de son côté, affirme que Jésus « est né dans un village juif d’une pauvre femme du pays qui vivait de son travail journalier » (ἀπὸ γυναικὸς ἐγχωρίου καὶ πενιχρᾶς καὶ χερνήτιδος) (Orig.CC.I.28). Si l’on entend par χερνῆτις, par exemple, une fileuse, ce métier conviendrait sans doute mieux à Marie. Ad notam, le Protévangile de Jacques dit également qu’elle filait la pourpre et l’écarlate pour le voile du Temple (Protevangelium Jacobi.10).
Renan note qu’après la mort de Joseph, Marie serait demeurée comme chef de famille et, prenant ses enfants avec elle, se serait retirée à Cana (Jn 2,1), d’où il conclut qu’elle était peut-être originaire de Cana de Galilée Renan E. Vie de Jésus. Paris: Michel Lévy frères, 1863. P. 71. .
Il faut noter aussi que l’Évangile selon Jean ne donne jamais le nom de la mère de Jésus. On pourrait même supposer qu’elle portait un autre nom. Il est en effet étrange que deux sœurs (Jn 19,25), la mère de Jésus et la mère des apôtres Jacques et Jude, aient porté le même nom, Marie. Il faut se rappeler qu’il existait une coutume d’appeler « Marie » toutes les femmes galiléennes, quel que fût leur véritable nom Renan E. Vie de Jésus. Paris: Michel Lévy frères, 1863. P. 24. .
Au total, force est de constater que nous ne savons presque rien des parents de Jésus.