Ayant appris que Jean-Baptiste avait été mis sous garde, Jésus quitta les environs de la mer Morte et du Jourdain et revint en Galilée (Mt.4:12 ; Mc.1:14 ; Lc.4:14 ; Jn.4:3). « Il vint à Nazareth, où il avait été élevé, et entra […] le jour du sabbat dans la synagogue » (Lc.4:16). Nous avons déjà noté plus haut Voir § 27. qu’il n’y avait probablement pas à Nazareth de synagogue comme bâtiment distinct ; les habitants s’assemblaient plutôt le sabbat dans l’une des maisons privées.

Jésus prêchait à ses compatriotes, « et beaucoup, l’ayant entendu, disaient avec étonnement : d’où cela lui vient-il ? […] N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ? » Et ils étaient scandalisés à son sujet. Jésus leur disait : « Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison » (cf. Thom.36. — Iesu 0). « Et il ne put faire là aucun miracle […] » La seconde partie de ce verset (Mc.6:5b) me paraît être une interpolation ou un pieux ajout de l’auteur. . « Et il s’étonnait de leur incrédulité » (Mc.6:2-6). Les Nazaréens avaient du mal à reconnaître pour prophète celui dont ils voyaient tous les jours la sœur ou le beau-frère.

Tertius pousse l’épisode jusqu’au grotesque : « À ces paroles, tous dans la synagogue furent remplis de colère ; s’étant levés, ils le chassèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’au sommet de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, afin de le précipiter en bas » (Lc.4:28-29). Bien sûr, Luc ne savait pas que Nazareth n’est pas construite sur un sommet, mais sur le flanc d’une montagne, et qu’il n’y a pas près de Nazareth de précipice assez abrupt pour tuer un homme qu’on y jetterait ; il n’y avait d’ailleurs aucun sens, pour une foule en colère, à conduire Jésus loin hors de la ville, jusqu’à la soi-disant montagne du Précipice, située à une heure de marche, alors qu’on aurait pu le lapider sur place.

Après cela, Jésus, « ayant quitté Nazareth, vint demeurer à Capharnaüm, au bord de la mer » (Mt.4:13 ; Lc.4:31), c’est-à-dire qu’il s’enfuit de Nazareth et se transplanta à Capharnaüm, où il trouva une seconde patrie.

Capharnaüm Capharnaüm
\ Capharnaüm. Ruines d’une maison \ Ruines de la synagogue de Capharnaüm

Le nom de Capharnaüm (« village de Nahum »), plus exactement K’far-Nahoum (כְּפַר־נַחוּם), pouvait peut-être désigner un village de type ancien, par opposition aux grandes villes construites selon le modèle romain, comme Tibériade. Capharnaüm, comme Nazareth, n’avait pas d’histoire ; il était si peu connu que Josèphe, sous ce nom, désigne une source : « Outre la douceur du climat, la grande fertilité du pays est encore favorisée par l’irrigation que fournit une puissante source appelée par les habitants Capharnaüm. Certains pensent même que c’est une veine du Nil, car on y trouve les mêmes poissons que dans le lac près d’Alexandrie » (Jos.BJ.III.10:8). L’histoire de Capharnaüm commence avec le christianisme ; dans la littérature talmudique, elle passait pour une ville de minim. Le mot hébreu min (מִין) signifie espèce, genre, mais dans le Talmud il désigne des hérétiques, des apostats, plus précisément des chrétiens (Midrash Qohelet 7:26). « La viande qui se trouve dans la main d’un goy est permise à l’usage ; dans la main d’un min, elle est interdite […] La bête abattue par les minim est une offrande idolâtre, leur pain vaut pain de Samaritain, leur vin vaut vin de libation, leur récolte n’est pas soumise à la dîme, leurs livres sont des livres de magie, leurs enfants sont des bâtards. On ne leur vend pas et on n’achète pas chez eux, on ne prend pas chez eux [des femmes ?] et on ne leur en donne pas, on n’enseigne pas un métier à leurs enfants, on ne se fait pas soigner chez eux » (Tosefta. Houllin 2:20-21).

Capharnaüm

\ Capharnaüm. Ruines de la synagogue

L’identification de Capharnaüm avec les ruines actuelles de Tell-Houm, situées à quatre kilomètres au sud-ouest de l’endroit où le Jourdain se jette dans le lac de Génésareth, est admise par la majorité des chercheurs, mais elle n’est pas entièrement sûre, car on ne trouve pas dans les environs de Tell-Houm de source correspondant à la description de Josèphe (Jos.BJ.III.10:8). D’un autre côté, on ne peut identifier Capharnaüm avec l’actuelle Aïn-Medawara, puisque celle-ci n’est pas au bord du lac, alors que Capharnaüm était un village de pêcheurs situé sur la rive même de la mer de Galilée (Mt.4:13 ; Jn.6:17).

Le pays de Génésareth était, selon Josèphe, d’une « nature et d’une beauté admirables. La terre, par sa fécondité, se prête à toutes sortes de cultures, et les habitants l’ont effectivement plantée de toute espèce. Le climat excellent favorise aussi la croissance des plantes les plus diverses. Les noyers, qui demandent davantage de fraîcheur, prospèrent en grand nombre auprès des palmiers, plantes des pays chauds ; à côté croissent aussi figuiers et oliviers, qui exigent un climat plus tempéré. La nature semble ici s’être plu à rassembler les contraires ; on y voit un merveilleux combat des saisons, dont chacune voudrait dominer en ce lieu. Le sol ne produit pas seulement les fruits les plus variés, mais les produit sans interruption pendant toute l’année. Les plus nobles des fruits, la vigne et le figuier, y donnent pendant dix mois de suite » (Jos.BJ.III.10:8).

Si l’on admet que les ruines actuelles de Tell-Houm sont bien le Καφαρναούμ biblique, ce village devait être assez petit : il occupait une surface rectangulaire de mille pas sur cinq cents. Toutefois, Capharnaüm se trouvait à quatre kilomètres de la frontière entre les domaines de deux tétrarques, Antipas et Philippe ; il y avait donc là une douane (telonium), ainsi qu’un détachement militaire commandé par un centurion romain (Mt.8:5 ; Lc.7:2). Il y avait aussi à Capharnaüm une k’nishta, peut-être construite par ce centurion (Lc.7:5), bâtiment blanc dont l’entrée principale était tournée vers Jérusalem.

Au printemps de l’an 27, Jésus alla probablement à Jérusalem pour la Pâque (Jn.2:13) ; au retour en Galilée, il ne se rendit pas à Nazareth, car lui-même « témoignait qu’un prophète n’est pas honoré dans sa patrie. Quand il fut arrivé en Galilée, les Galiléens l’accueillirent […] Jésus revint donc à Cana de Galilée » (Jn.4:44-46). Après avoir probablement séjourné quelque temps à Cana, le Fondateur revint « à Capharnaüm, lui, sa mère, ses frères et ses disciples » (Jn.2:12).

Jésus prêchait non seulement dans la k’nishta de Capharnaüm (Mc.1:21 ; Lc.4:31 ; Jn.6:59), mais aussi dans les synagogues d’autres localités, telles Magdala Magdala (מִגְּדָּל, Migdal) est un village situé sur la rive occidentale du lac de Génésareth, à cinq kilomètres au nord de Tibériade (Jér. Talm. Shebiit 9:1 ; Eroubin 5:7), l’actuel Migdal ou Medjdel. On l’identifie souvent à Dalmanoutha (cf. Mt.15:39 et Mc.8:10 dans la Synodale), mais il s’agit probablement de deux localités différentes. Chez Secundus, Mc.8:10 porte Δαλμανουθά dans les codex Sinaïticus, Alexandrinus, Vaticanus et Ephraemi ; le codex Koridethi lit déjà Μαγδαλά. La première forme est certainement originale. Chez Primus, Mt.15:39 porte Μαγδαλά dans des codices des VIIIe-IXe siècles (L, Δ, Θ), mais il s’agit d’une correction tardive d’un texte plus ancien, Μαγαδάν. Renan pense que Μαγαδάν est une altération de Δαλμανουθά, et donc que Primus comme Secundus parlent ici de Dalmanoutha, non de Magdala. Mais la ville de Dalmanoutha nous est complètement inconnue. , Bethsaïde Bethsaïde (Βηθσαϊδά), ou en hébreu בֵּית־צָיְדָה [Beit Tsay’da], est un village sur le lac de Génésareth. On a émis l’hypothèse de deux Bethsaïdes : l’une dans le domaine d’Antipas, sur la rive occidentale, entre Capharnaüm et Magdala ; l’autre, dans le domaine de Philippe, appelée Julias (Jos.AJ.XVIII.2:1), sur la rive orientale, à un kilomètre environ de l’embouchure du Jourdain. Cette hypothèse de deux Bethsaïdes distantes de 8 à 10 kilomètres me paraît cependant douteuse. Je pense que Bethsaïde-Julias, en Gaulanitide, est aussi la « Bethsaïde de Galilée » de Quartus (Jn.12:21), car on appelait également Galiléen Judas le Gaulanite. , Chorazin Chorazin (Χοραζίν), ou en hébreu כּוֹרָזִין [Korazin], est un village de Galilée, à 2,5 km au nord de Capharnaüm (Mt.11:21 ; Lc.10:13). , Naïn Naïn (Ναΐν = נָעִין), village de Galilée à 10 km au sud-est de Nazareth (Lc.7:11), aujourd’hui Nein. , etc. Il n’alla probablement jamais à Tibériade, peuplée en grande partie de païens (Jos.AJ.XVIII.2:3). Il lui arrivait de quitter la Galilée pour passer sur la rive orientale du lac, par exemple à Gergesa Les évangélistes divergent sur le nom de la région orientale où voyagea Jésus (Mt.8:28 ; Mc.5:1 ; Lc.8:26,37). La leçon « au pays des Gergéséniens » est soutenue unanimement chez les synoptiques par le codex Bibl. Nat. Gr. 62, la version arménienne du Diatessaron et Origène. « au pays des Géraséniens » est soutenu chez Secundus et Tertius par le Vaticanus et le codex de Bèze. « au pays des Gadaréniens » est soutenu par la version syriaque du Diatessaron, ainsi que par divers grands codices. Gérasa se trouvait à 60 km au sud du lac, et non en face de la Galilée ; quant à Gadara, située à 10 km du lac et du Jourdain (Jos.AJ.V.1:22 ; BJ.III.7:1), elle ne correspond pas non plus à la description synoptique. Il est donc très probable que la bonne leçon soit εἰς τὴν χώραν τῶν Γεργεσηνῶν ; cette Gergesa est probablement identique à la ville cananéenne de Girgashi (גִּרְגָּשִׁי) (Gn.10:16 ; 15:21 ; Dt.7:1 ; Jos.24:11). , située en face de Magdala. Mais il revenait toujours à Capharnaüm jusqu’à son dernier voyage à Jérusalem (Mt.17:24 ; Mc.9:33).