Avant d’aborder la doctrine centrale du quatrième Évangile et sa manière d’interpréter la figure du Christ, il faut dire quelques mots du gnosticisme, mouvement religieux de l’Antiquité tardive.

Le terme gnosticisme vient du grec γνωστικός, qui connaît, apte à connaître. La spécificité de ce courant tient au rôle décisif accordé à la connaissance, et plus précisément à la connaissance de soi.

L’importance donnée à l’expérience personnelle empêchait cependant la formation d’un système unifié et d’une dogmatique solide. C’est cette diversité même qui poussa Irénée à comparer la « multitude des gnostiques » à des champignons sortis de terre (Iren.Haer.I.27:1[29:1]).

Les gnostiques niaient généralement la nature pleinement humaine du Christ. Ils l’interprétaient comme un Sauveur préexistant, un « Adam céleste », incarné en Jésus ou descendu en lui. La mort de Jésus était comprise comme une victoire sur les puissances du mal ; mais puisque, selon eux, le Christ, en tant qu’intelligence éternelle, ne peut pas être crucifié, plusieurs explications de la crucifixion apparurent : pour les uns elle n’était qu’apparente ; pour d’autres, c’est Simon de Cyrène qui fut crucifié à la place du Christ (Iren.Haer.I.19:2[24:4] ; cf. Mt 27,32 ; Mc 15,21 ; Lc 23,26).

Le refus d’identifier Jésus au Créateur du monde vient, dans la plupart des systèmes gnostiques, de l’idée d’une divinité suprême « ineffable », incapable d’avoir produit la matière jugée mauvaise et le monde jugé imparfait. Ces systèmes introduisirent donc toute une série d’intermédiaires, huit, trente, parfois même trois cent soixante-cinq, entre le Dieu suprême et la matière. L’univers prit ainsi la forme d’une pyramide à degrés, au sommet de laquelle se trouve le Dieu-Père primordial, puis, en descendant, des forces, des puissances, des anges et des archontes ἄρχων signifie chef, dirigeant, maître. , tandis qu’en bas règne le mal.

L’un des gnostiques les plus célèbres fut Valentin (Οὐαλεντῖνος), né en Égypte et actif à Alexandrie (Tert.Praescr. haer.38). La communauté chrétienne de Rome, où il enseigna au milieu du IIe siècle, ne reçut pas sa doctrine, mais il acquit beaucoup de partisans en Égypte et en Asie Mineure (Iren.Haer.III.4:2[4:3]). D’après Tertullien, Valentin espérait devenir évêque à cause de son savoir et de son éloquence ; s’étant vu préférer un confesseur, il se jugea offensé et se retourna contre la vérité (Tertullianus. Adversus Valentinianos.4:1-2). Son enseignement nous est connu par Irénée, Hippolyte Il s’agit probablement d’Hippolyte de Rome, disciple d’Irénée. , Clément d’Alexandrie et Épiphane.

Selon Valentin, l’humanité se divise en hommes matériels (ὑλικοί), psychiques (ψυχικοί) et spirituels (πνευματικοί) Comparer les termes pauliniens σαρκικοί, ψυχικοί, πνευματικοί (1 Co 2,14-15 ; 3,3). . La plupart des non-Juifs appartiennent au premier groupe, la plupart des Juifs au second, et seuls quelques Juifs et non-Juifs sont des pneumatiques. Ceux-ci sont leur propre loi, car ils s’élèvent de la simple foi jusqu’à la gnose.

Pour Valentin, la divinité suprême est l’Éon parfait Le mot αἰών peut signifier siècle, éternité, monde, ou encore, en gnosticisme, une étape de l’émanation divine. , appelé aussi Principe premier, Pro-Père ou Abîme. À lui correspond un principe « féminin », la pensée, nommée aussi grâce et silence. Ces deux principes engendrent l’intellect et la vérité Irénée parle ici de la « première tétrade » des valentiniens. . L’intellect et la vérité engendrent ensuite le Logos Le mot λόγος a une large gamme de sens : parole, discours, raison, pensée, sens, etc. et la vie, puis l’homme et l’ecclésia. De l’intellect et de la vérité procèdent aussi le Christ et le saint esprit, et ainsi de suite : d’où toute une série d’éons, entités éternelles produites par la divinité. L’ensemble des éons forme la plérôme πλήρωμα = plénitude. . Mais les éons ne connaissent pas le vrai Père primordial ; c’est pourquoi une faute se produit au moment de la création du monde. Les éons et les archontes en dehors de la plérôme apparaissent par couples opposés. Valentin allait jusqu’à appeler Yahvé, créateur du monde, l’archonte de droite, et Satan celui de gauche Tertullien raille ici la spéculation de Valentin. . Le salut consiste alors dans l’accès à la gnose, c’est-à-dire dans la réintégration de la plérôme.

Chez Valentin, Jésus-Christ lui-même reflète cette structure quadruple : il est composé d’un élément spirituel, d’un élément psychique, d’un élément corporel et du Sauveur descendu sur lui sous forme de colombe au baptême (Iren.Haer.I.1:13[7:2]) Certains systèmes gnostiques distinguent encore davantage les composantes de Jésus-Christ. . Autrement dit, le Christ y est presque privé de véritable humanité. Clément d’Alexandrie rapporte que, selon Valentin, Jésus mangeait et buvait d’une manière telle que la nourriture ne se décomposait pas en lui.

Basilide (Βασιλείδης), d’origine syrienne, se fixa à Alexandrie dans la première moitié du IIe siècle. Son enseignement nous est connu par Irénée, Hippolyte et Clément d’Alexandrie. Il prétendait avoir reçu de Matthieu des paroles secrètes du Sauveur et, selon Origène, enseignait la transmigration des âmes.

Pour Basilide, Dieu est inexprimable et sans nom. De lui procèdent successivement l’intellect, le logos, la pensée, la sagesse, la force, la justice et la paix ; ce sont les puissances du premier ciel, qui produisent celles du deuxième, puis du troisième, et ainsi de suite jusqu’au trois cent soixante-cinquième. Le chef des anges de ce dernier ciel serait Yahvé, créateur de notre monde. Hippolyte transmet encore une autre version du système basilidien, fondée sur la panpermie De πᾶν, tout, et σπέρμα, semence. .

Le gnostique Cérinthe pensait que l’éon nommé Christ s’unit, au baptême, à l’homme Jésus, puis se sépara de lui au moment de la crucifixion (Iren.Haer.I.21[26:1]).

Admettant l’immortalité de l’âme, les gnostiques niaient la résurrection corporelle. Comme ils ne pouvaient écarter purement et simplement les textes scripturaires qui la proclament, ils interprétaient le mot résurrection de façon allégorique, comme la sortie de l’âme hors du corps et son passage à une connaissance supérieure. Un traité Sur la résurrection, transmis sous le nom de Justin L’attribution à Justin a longtemps été discutée. , argumente au contraire que le Christ est ressuscité avec son corps : il s’est laissé toucher, a montré les traces des clous et a même mangé, précisément pour attester la résurrection de la chair.

Irénée décrit encore d’autres doctrines gnostiques, par exemple celle de Carpocrate, proche de l’idée platonicienne de la transmigration des âmes. Carpocrate et ses disciples enseignaient que Jésus était né de Joseph et ressemblait aux autres hommes, mais s’en distinguait par une âme pure et ferme. Ils possédaient aussi des images du Christ qu’ils disaient avoir été exécutées par Pilate, et les exposaient aux côtés de celles de Pythagore, Platon, Aristote et d’autres philosophes.

Le gnosticisme est donc, sans conteste, un mélange original de christianisme et de philosophie grecque, bien qu’il y entre aussi d’autres éléments. Irénée, s’appuyant vraisemblablement sur Justin, faisait remonter toutes les hérésies chrétiennes à Simon le Mage (Iren.Haer.I.16:2[23:2]) et voyait dans le simonianisme l’origine de la « fausse gnose ».

Les gnostiques formaient des cercles secrets, difficiles d’accès, où l’initié devait passer par des épreuves et prêter un serment spécial. C’est dans ces milieux que naquirent les écrits apocryphes au sens premier du terme, c’est-à-dire secrets, destinés à des élus jugés capables d’accéder à une connaissance supérieure.

Le quatrième évangéliste reprend, sous une forme chrétienne, ce climat intellectuel. Le Logos, déjà présent chez Philon et dans certains milieux juifs hellénisés, devient chez lui le principe central. « Et le Verbe s’est fait chair » (Jn 1,14) Καὶ ὁ λόγος σὰρξ ἐγένετο καὶ ἐσκήνωσεν ἐν ἡμῖν. : le Logos préexistant s’est incarné en Jésus.

Le soi-disant Évangile de Vérité, connu par Nag Hammadi Nag Hammadi Codex I (The Jung Codex). Leiden: Brill, 1985. P. 55-122. , emploie d’ailleurs la même terminologie gnostique : la vérité, la plérôme, le Logos, la lumière. Le nom de Jésus y apparaît peu ; l’accent porte surtout sur le Logos sauveur, qui apporte la lumière à ceux qui sont dans les ténèbres. On retrouve ainsi, sous une forme différente, le vocabulaire du prologue johannique : en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.

Bien sûr, Quartus n’a pas pu dépendre de l’Évangile de Vérité, rédigé plus tard ; mais l’un et l’autre puisent à des doctrines philosophiques communes : la notion de lumière doit beaucoup à Qumrân, celle de logos probablement à Philon d’Alexandrie.

La philosophie de Philon a exercé une immense influence sur le christianisme. Pour beaucoup de chrétiens, surtout non juifs, l’idée d’un Logos, force mystérieuse issue d’un Dieu plus mystérieux encore et inconnaissable, était plus attirante que l’image d’un pauvre prophète galiléen lié à des milieux juifs marginaux et prêchant parmi des pêcheurs, des pécheurs, des pauvres et des lépreux.

Chez Philon, Dieu est une abstraction suprême à laquelle aucune détermination ne convient. Il est au-delà des qualités, un, éternel, inengendré et immuable. Philon développe longuement l’idée du Logos comme médiateur entre Dieu et les hommes : le Logos unit la bonté et la puissance de Dieu, sert d’intermédiaire, d’intercesseur, et se tient entre l’inengendré divin et la condition humaine Philon évoque aussi la sophia, la sagesse, dans un vocabulaire parfois étonnamment proche des spéculations gnostiques. .

La doctrine du Logos dans les écrits néotestamentaires paraît être, en partie, le fruit des déceptions de la première génération chrétienne. À mesure que le Royaume tel qu’on se l’imaginait dans les synoptiques et l’Apocalypse reculait et devenait chimérique, les croyants se tournaient davantage vers la métaphysique. Le retour du Christ se faisait attendre malgré les prophéties ; chaque jour de retard était un pas vers sa divinisation.

Imprégnés de Platon et de Philon, les gnostiques jugeaient le christianisme trop pauvre et relisaient les récits évangéliques à leur manière. Les traditions galiléennes leur semblaient naïves et peu dignes du divin ; elles devaient donc être expliquées allégoriquement. Tous les détails de la vie de Jésus devenaient des symboles. L’Ancien Testament leur paraissait non seulement secondaire, mais superflu. Ils pensaient que Jésus voyait plus loin que les fondateurs du judaïsme, mais que les apôtres ne l’avaient pas compris. Il en résulta un ensemble de constructions souvent grossières, dominées par l’idée que la vérité et le salut ne sont accessibles qu’à travers la gnose.

L’une des conséquences de ces idées fut un certain relâchement moral. Beaucoup d’écoles gnostiques estimaient que l’initiation à la gnose affranchissait des obligations ordinaires : « De l’or jeté dans la boue ne perd pas sa beauté », disaient-ils. Irénée ajoute qu’ils mangeaient sans scrupule les viandes sacrifiées aux idoles, participaient volontiers aux fêtes païennes et, pour certains, se livraient avec excès aux plaisirs charnels. Ils rejetaient aussi le martyre, estimant que la vraie confession consiste dans la connaissance de Dieu et que mourir pour la foi n’est qu’une forme de suicide.

Les disciples de Jésus croyaient qu’il était ressuscité et monté auprès de Dieu ; sur cette base, ils en vinrent naturellement à se représenter Jésus comme un être au moins égal aux autres habitants du ciel, c’est-à-dire aux divers ordres angéliques Selon la doctrine ecclésiastique, il existe neuf ordres angéliques. , voire supérieur à eux, puisque Dieu lui avait donné « tout pouvoir dans le ciel et sur la terre » (Mt 28,18). Mais si l’existence de Jésus commençait seulement avec sa naissance humaine, il ne pouvait être leur égal, eux qui existaient dès la création du monde, voire avant. Pour être situé à leur niveau, il devait donc exister avant sa naissance terrestre : celle-ci ne marquait pas l’apparition première de sa personne, mais son entrée sur terre ou le passage d’une forme supra-sensible à une forme terrestre.

Ainsi les notions grecques de Logos et juive de Messie ont fini par se fondre en une représentation unique.

Dans le texte gnostique Pistis Sophia Pistis Sophia. Berlin, 1851 ; Leiden: Brill, 1978. , la mère de Jésus raconte qu’avant même la descente de l’Esprit sur lui, celui-ci prit son apparence, entra dans la maison, fut attaché au pied du lit, puis embrassa Jésus et s’unit à lui. Dans ce récit fabuleux, la fusion de l’esprit avec Jésus a lieu dès son enfance, et non lors du baptême.

Mais quand la fusion de Jésus avec le Logos a-t-elle eu lieu ? Et comment ce Logos est-il entré dans la sphère de la vie humaine ? Quartus se tait sur ce point ; il se contente de dire que « le Verbe s’est fait chair », c’est-à-dire qu’il s’est revêtu d’un corps humain. Il est possible que l’évangéliste ait situé cette union au baptême, puisqu’il dit que, du temps de Jean Baptiste, la « vraie lumière » se préparait encore à venir, et qu’au baptême l’Esprit descendu du ciel sous forme de colombe reposa sur Jésus (Jn 1,9-10.32). Toutefois, on ne peut identifier purement et simplement cet « Esprit » au Logos : le premier relève d’une tradition plus ancienne que le dernier rédacteur de l’Évangile selon Jean ne pouvait pas écarter, même si elle s’accordait mal avec sa doctrine du Logos.

On peut faire la même remarque à propos du premier et du troisième Évangile : leur doctrine tardive de la conception virginale par l’Esprit saint ne s’accorde pas bien avec la tradition plus ancienne qui fait descendre le même Esprit sur Jésus lors du baptême Voir § 30. .

L’hypothèse la plus vraisemblable est donc que Quartus rattachait l’union du Logos et de la nature humaine en Jésus au commencement même de sa vie, c’est-à-dire à sa naissance.

Il est en revanche plus douteux qu’il l’ait située au moment de la conception de Jésus par l’Esprit saint. L’Évangile selon Jean ne dit pas un mot de la participation ou de la non-participation d’un père humain à l’engendrement du Christ, alors même que l’apôtre Philippe, après avoir reconnu en Jésus le Messie, l’appelle « fils de Joseph » (Jn 1,45). Selon Quartus, les chrétiens croyants « ne sont nés ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu » (Jn 1,13), tout en restant, quant à leur naissance naturelle, de simples hommes. Jésus-Christ lui-même apparaît donc chez le quatrième évangéliste comme le Fils unique de Dieu, non parce qu’il serait né sans médiation humaine, mais parce que le Verbe de Dieu, le Logos, s’est uni en lui à la nature humaine.

Comme on l’a déjà noté, les doctrines philosophiques marquées par des motifs gnostiques ne possèdent pas de dogmatique rigoureuse. D’un côté, expliquer l’image de Jésus à partir du seul Évangile selon Jean est extrêmement difficile, voire impossible, puisqu’on tente alors de faire entrer dans un système logique quelque chose qui, par nature, déborde ce système. D’un autre côté, l’image du Christ y est plus facile à manipuler que dans les synoptiques, précisément parce qu’elle se prête à des interprétations souples, sans structure stricte, au gré des besoins de la casuistique et de la sophistique.

Par la suite, nous n’accorderons donc pas une grande importance au portrait du Christ chez Quartus, ni aux paroles que le quatrième évangéliste prête au Fondateur ; nous laisserons ce privilège aux théologiens. L’image de Jésus dans l’Évangile selon Jean est aussi éloignée du Jésus historique que le Faust de Goethe l’est du Faust historique, si tanta licet componere magnis.