La chronologie évangélique est l’une des questions les plus difficiles de la science biblique. Et elle n’est pas définitivement résolue à ce jour.

Nous avons déjà indiqué plus haut Voir § 21. que nous ne savons pas exactement quand Jésus est né. Mais la difficulté devient encore plus grande lorsqu’on constate que la date de sa mort n’est pas claire non plus. L’évêque de Jérusalem Alexandre, dans la première moitié du IIIe siècle, plaçait la mort de Jésus en 58. Le chroniqueur byzantin du IXe siècle Syncelle donne la même date, en invoquant une « tradition ancienne et exacte ». Même Irénée estimait que Jésus avait souffert sous l’empereur Claude, donc pas avant 41 (Irenaeus. Ostensio apostolicae praedicationis.74 ; cf. Iren.Haer.II.33:3-4[22:5-6]).

Ce que nous savons avec certitude, c’est que Jésus mourut sous l’empereur Tibère (14-37), durant la préfecture de Ponce Pilate en Judée (27-37), un vendredi (Mt.27:62 ; Mc.15:42 ; Lc.23:54 ; Jn.19:14,31).

Mais déjà, au sujet de la date de la mort du Fondateur, les Évangiles offrent de violentes contradictions : les synoptiques affirment que Jésus fut crucifié après avoir mangé la Pâque, donc le 15 nisan Voir § 8. , tandis que le quatrième évangéliste recule la mort de Jésus d’un jour de calendrier. Primus écrit : « Le premier jour des pains sans levain, les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : où veux-tu que nous te préparions la Pâque ? […] Le soir venu, il se mit à table avec les douze » (Mt.26:17,20). Selon cette version, ceux qui, quelques heures plus tard, conduisirent Jésus devant Pilate avaient donc mangé la Pâque le même soir. Mais chez Quartus, il est dit nettement que ceux qui emmenèrent Jésus depuis le grand prêtre le conduisirent « au prétoire. C’était le matin ; et eux n’entrèrent pas dans le prétoire, afin de ne pas se souiller, mais de pouvoir manger la Pâque » (Jn.18:28).

Supposons que les synoptiques aient raison. Il est vrai que Quartus a pu déplacer la mort de Jésus au 14 nisan afin de présenter Jésus comme l’Agneau immolé, puisque c’est le 14 nisan qu’on immolait la victime pascale : « qu’ils prennent […] un agneau […] et qu’il soit gardé jusqu’au quatorzième jour de ce mois ; alors toute l’assemblée de la communauté d’Israël l’immolera entre les deux soirs » (Ex.12:3,6, RH), c’est-à-dire après midi Jos.BJ.VI.9:3. Voir aussi § 8. La traduction synodale d’Ex.12:6 est fautive : le soir. Il s’agit probablement d’une harmonisation avec בָּעָרֶב (Dt.16:6). La traduction slavonne est elle aussi imprécise, mais elle n’altère pas le sens comme la Synodale : vers le soir. L’expression hébraïque בֵּין הָעַרְבָּיִם signifie littéralement entre les soirs, non le soir, et veut dire après midi ou au crépuscule. Voir Mekhilta Bo sur Ex.12:6 (parasha 5, à la fin). . Le Talmud est plus précis : si Pessa’h tombe un sabbat, ce qu’affirme Quartus (Jn.19:31), on immole d’abord le sacrifice quotidien le vendredi à six heures et demie, puis on l’offre à sept heures et demie, et ensuite seulement on immole l’agneau pascal (Mishna. Pessahim 5:1). Il est même dit explicitement : « Si le sacrifice pascal a été immolé avant midi, il est invalide, car il est dit : “entre les deux soirs” » (Mishna. Pessahim 5:3). On ne pouvait donc pas immoler la Pâque le 13 nisan, ni le 14 avant midi. Le sacrifice pascal avait lieu précisément le 14 nisan après midi, parce que la Torah l’ordonne ainsi : immoler le 14, après midi (Ex.12:6), puis manger l’agneau après le coucher du soleil, c’est-à-dire déjà le 15 nisan (Dt.16:6-7). Le Talmud insiste : tous les sacrifices ont lieu de jour, jamais de nuit (Bav. Talm. Pessahim 98a).

Or, selon les synoptiques, Jésus aurait été jugé et exécuté le premier jour de la Pâque, le 15 nisan, ce qu’il était absolument interdit aux Juifs de faire selon la Loi : le premier jour de Pessa’h, « aucun travail ne sera fait » (Ex.12:16 ; Lév.23:7 ; Nb.28:18 ; Dt.16:8) En réalité, l’interdiction d’accomplir des travaux non liés à la fête commençait dès midi le 14 nisan (Mishna. Pessahim 4:1). En Galilée, cette interdiction était même plus stricte qu’en Judée : « En Judée on travaillait la veille de Pessa’h jusqu’à midi, en Galilée on ne travaillait pas du tout. Et la nuit, l’école de Shammaï interdit, l’école de Hillel permet jusqu’au premier rayon du soleil » (Mishna. Pessahim 4:5). . Une arrestation et un procès devant le Sanhédrin entrent évidemment dans la catégorie du travail. De plus, Simon de Cyrène ne pouvait pas être aux champs dans la nuit pascale et le matin suivant (Mc.15:21), puisque tout travail cessait avant le repas pascal (Mishna. Pessahim 4:5). Joseph d’Arimathie ne pouvait pas non plus acheter les objets funéraires (Mc.15:43-46) un jour où tout commerce était interdit (Néh.10:31). On se souviendra que, si l’on procédait à des exécutions avant les fêtes (Mishna. Sanhédrin 11:4 ; Bav. Talm. Sanhédrin 89a), il était interdit d’exécuter pendant les jours de fête eux-mêmes (Ac.12:3-4 ; Mishna. Sanhédrin 4:1 ; cf. Jn.19:31).

Nous devons donc écarter la version des synoptiques, ainsi que celle de Justin (Just.Dial.17,88,97,100,111), et admettre que Jésus fut crucifié non le 15, mais le 14 nisan ; d’autant plus que le Talmud affirme lui aussi que Jésus mourut « la veille de Pessa’h » (Bav. Talm. Sanhédrin 43a, 67a).

La tentative des apologètes bibliques de soutenir que Jésus, étant le véritable grand prêtre « selon l’ordre de Melchisédech » (He.5:5-6), célébra Pessa’h un jour plus tôt, ne résiste pas à l’examen. D’abord, l’immolation de l’agneau pascal est liée à un rituel spécial, accompli seulement à un moment déterminé, à savoir le 14 nisan après midi. On immolait l’agneau dans le Temple, et tant que le sang n’était pas coagulé, les prêtres le répandaient depuis une coupe sur l’autel (Mishna. Pessahim 5:6). Comme les prêtres étaient nombreux, toute l’opération allait assez vite (ibid. 5:7). Les lévites récitaient alors le hallel (הַלֵּל), c’est-à-dire les psaumes 112-117 (= T’hillim 113-118) A Dictionary of the Targumim, the Talmud Babli and Yerushalmi, and the Midrashic Literature, compiled by Marcus Jastrow. Vol. 1. London – New York, 1903. P. 353–354. . On dépouillait aussi la victime dans le Temple ; à cet effet, des crochets spéciaux étaient fixés aux murs et aux colonnes (Mishna. Pessahim 5:9 ; Tamid 3:5 ; Middot 3:5). On en retirait ensuite les eimourin (אֵימוּרִין), c’est-à-dire la graisse intérieure destinée à être brûlée sur l’autel, et on la remettait aux prêtres (Mishna. Pessahim 5:10). Ce n’est qu’alors qu’on peut parler de sacrifice, et donc de Pâque. Imaginer que Jésus et ses disciples aient accompli un tel rite hors du Temple est très problématique ; or nous avons noté plus haut qu’il était interdit d’immoler la Pâque dans le Temple le 13 nisan. J’insiste : tout sacrifice hors du sanctuaire, donc hors du Temple, était strictement interdit (Lév.17:3-4). La Mishna le confirme pour l’époque du Temple (Mishna. Makkot 3:2). Ensuite, le Nouveau Testament dit explicitement que les disciples allèrent préparer la Pâque « le premier jour des Azymes » (Mt.26:17), quand on immolait l’agneau pascal (Mc.14:12), donc le 14, non le 13 nisan. Et lorsque tout fut prêt, le soir vint (Mt.26:20 ; Mc.14:17), c’est-à-dire que le 15 commença ; Jésus et ses disciples mangèrent donc bien la Pâque au même moment que tous les autres Juifs, et non un jour plus tôt.

Un autre pseudo-argument, aujourd’hui d’ailleurs très répandu, consiste à dire que Jésus et ses disciples utilisaient un autre calendrier, celui des qumraniens, qui ne coïncidait effectivement pas avec le calendrier juif traditionnel. Le groupe de Jésus n’aurait donc pas immolé l’agneau et n’aurait pas été lié aux prescriptions du Temple Jaubert A. The date of the Last Supper. New York: Alba House, 1965. P. 65 et sqq. . Mais dans ce cas, le 15 nisan, comme le 1er nisan, tombait chez les qumraniens un mercredi ; la Cène et l’arrestation auraient donc eu lieu dans la nuit du mardi au mercredi, tandis que Jésus fut exécuté le vendredi. Or les Évangiles affirment qu’il fut conduit devant Pilate dès le lendemain matin de son arrestation (Mt.27:1 ; Mc.15:1), ce qui ferait le mercredi, et non le vendredi.

Cet argument ne résout donc rien et crée même de nouvelles difficultés. D’abord, comme nous l’avons déjà indiqué, Jésus et ses disciples n’étaient pas des qumraniens ni des esséniens. Ensuite, Marc dit très nettement : « Le premier jour des pains sans levain, quand on immolait la Pâque, ses disciples lui dirent : où veux-tu que nous allions te préparer la Pâque ? […] Le soir venu, il arrive avec les douze. Et pendant qu’ils étaient à table et mangeaient […] » (Mc.14:12,17-18). Jésus célébra donc la dernière Cène non selon le calendrier qumranien, mais selon le calendrier juif traditionnel.

Que peut-on tirer des Évangiles quant à l’année de la mort de Jésus ? Nous avons déjà indiqué plus haut Voir § 21. que Tertius place le baptême de Jésus au début de l’an 29. Les synoptiques donnent alors l’impression que le Fondateur prêcha environ un an et souffrit à Pessa’h, donc probablement au printemps 30. Mais nous avons déjà remarqué que Tertius est un très mauvais chronographe ; il faut donc apparemment se tourner vers l’Évangile de Jean.

Du baptême de Jésus, qui a longtemps été considéré comme le point de départ de son activité publique (Ac.1:22), au premier pèlerinage à Jérusalem, il ne s’écoula sans doute pas beaucoup de temps (Jn.1:29,35,43 ; 2:1,12), quelques mois tout au plus. Le second voyage dans la capitale de Judée est rapporté à une certaine « fête des Juifs » (Jn.5:1). Ensuite, Quartus mentionne que, lors de la multiplication des pains, la Pâque approchait (Jn.6:4). Puis, jusqu’au jour fatal précédant la Pâque, il n’est plus question d’aucune autre Pâque (cf. Jn.11:55 ; 12:1 ; 13:1). Il en résulte que l’activité publique de Jésus dura au moins deux ans ; et si l’on entend par « fête des Juifs » la Pâque, au moins trois ans.

Quartus donne encore une indication précieuse : lors du premier voyage pascal, Jésus chassa les marchands du Temple et dit aux Juifs : « Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai. Les Juifs dirent alors : on a mis quarante-six ans à bâtir ce temple, et toi, en trois jours tu le relèverais ? » (Jn.2:19-20).

Le Temple d’Hérode lui-même fut construit en dix-huit mois, et les portiques en huit ans (Jos.AJ.XV.11:5-6), mais l’ensemble des travaux d’ornementation progressa lentement et ne fut achevé que peu avant la prise de Jérusalem par les Romains (Jos.AJ.XX.9:7). La quarante-sixième année doit donc être comprise comme se rapportant au moment du premier pèlerinage pascal de Jésus à Jérusalem.

Josèphe dit qu’Hérode le Grand entreprit la reconstruction du Temple « au commencement de la dix-huitième année de son règne » (Jos.AJ.XV.11:1 ; cf. Jos.BJ.I.21:1). Si l’on se souvient qu’Hérode commença effectivement à régner en 37 av. J.-C., les travaux commencèrent en 20 ou 19 av. J.-C. Quartus place donc le premier voyage pascal de Jésus à Jérusalem en 27 ou 28.

Les synoptiques, il est vrai, rattachent l’expulsion des marchands du Temple au dernier voyage fatal du Fondateur à Jérusalem (Mt.21:12-13 ; Mc.11:15-17 ; Lc.19:45-46). Mais supposer que Jésus fut crucifié en 27 ou 28 soulève des difficultés, dont nous parlerons plus bas. En laissant donc ouverte la question du moment où Jésus expulsa les marchands, il faut reconnaître que la « première Pâque » (premier pèlerinage pascal de Jésus durant son ministère public) eut lieu en 27/28.

Ainsi, selon Quartus, Jésus fut baptisé en 27 ou 28 et souffrit au printemps entre 29 et 31.

Que savons-nous encore, d’après les anciens computs ? L’Église orientale pensait que le Christ était ressuscité le 25 mars. Ainsi, dans la Liste constantinopolitaine des consuls de 395 (Consularia Constantinopolitana ad A. CCCXCV), après la date ajoutée plus tard de l’an 29 et les noms des consuls Fufius Geminus et Rubellius Geminus, on lit : « His conss. passus est Christus die X kal. Apr. et resurrexit VIII kal. easdem » (« Sous ces consuls, le Christ souffrit le dixième jour avant les calendes d’avril et ressuscita le huitième jour ») Monumenta Germaniae Historica. Edidit Societas aperiendis fontibus rerum Germanicarum medii aevi. Auctorum Antiquissimorum tomus IX. Berolini: Weidmannos, 1892. P. 220. , c’est-à-dire que Jésus aurait souffert le 23 et serait ressuscité le 25 mars.

Les représentants de l’Église occidentale, notamment le prêtre romain Hippolyte et l’apologète Tertullien, pensaient que Jésus fut crucifié le 25 mars et ressuscita le 27. Dans le Chronographe de 354 (Chronographus anni CCCLIIII), à la même année 29, après la mention des consuls, on lit : « His consulibus dominus Iesus Christus passus est die Ven. luna XIIII » (« Sous leur consulat, le Seigneur Jésus-Christ souffrit un vendredi, au quatorzième jour de la lune ») Liber citatus, p. 57. . Dans la section XIII, Évêques de Rome (Episcopi Romani), on trouve le complément suivant : « Imperante Tiberio Caesare passus est dominus noster Iesus Christus duobus Geminis cons. VIII kal. Apr. » (« Sous l’empereur Tibère César, notre Seigneur Jésus-Christ souffrit sous le consulat des deux Gémeaux, le huitième jour avant les calendes d’avril ») Liber citatus, p. 73. Remarquer la complète divergence sur ce point, déjà signalée par Épiphane (Epiph.Haer.L.1 ; LI.26). .

Mais il est facile de voir, par le calcul, qu’aucune de ces deux solutions, orientale ou occidentale, ne tient. D’abord, le 25 mars 29 tombait un vendredi et non un dimanche, ce qui suffit à exclure la première. Ensuite, la Pâque (15 nisan) de l’an 29 tombait le 17 avril, non le 26 mars comme le veut la tradition occidentale. Enfin, Jésus ne pouvait pas avoir souffert en 29, car le 15 nisan tombait cette année-là un dimanche et non un sabbat, comme le suggère le quatrième Évangile Voir plus en détail : Klimichine I. A. Calendrier et chronologie. Moscou, 1990, p. 292-298, 331-338. .

Le calcul permet d’établir que le 14 nisan, jour de l’exécution de Jésus, ne tomba un vendredi qu’en 26 (22 mars), 33 (3 avril) et 36 (30 mars).

Il faut probablement écarter 26 et 36. D’abord parce que Ponce Pilate prit vraisemblablement ses fonctions à la fin de 26 ou en 27 (Jos.AJ.XVIII.2:2 ; cf. Lc.13:1). Ensuite parce que le légat de Syrie Vitellius démit Pilate à la fin de 36 ou en 37 (Jos.AJ.XVIII.4:2), et pourtant aucun auteur du Nouveau Testament ne relie cet événement à la mort de Jésus, alors qu’il aurait eu là une excellente occasion de le faire.

La remarque d’Eusèbe dans sa Chronique mérite donc attention : « Le Christ fut crucifié et ressuscita la dix-neuvième année du règne de Tibère, ou la quatrième année de la 202e Olympiade » ; cette année allait de juin 32 à juin 33. Il semble que cette date soit aujourd’hui volontiers retenue par des représentants de l’Église orientale.

Mais si l’on retient le 3 avril 33 comme date de la mort de Jésus, que faire alors du témoignage de Quartus, qui place la mort du Fondateur entre 29 et 31 ? Même Tertius pointe vers l’an 30. Notons que l’an 28, auquel l’évêque aquitain Victorius rapporte la résurrection, peut être écarté, car le 15 nisan tomba cette année-là un mardi (30 mars). L’an 29, comme on l’a dit, ne convient pas non plus. En revanche, l’an 30 mérite attention.

Nous avons déjà signalé plus haut que le calendrier juif manquait alors de précision fixe. Ce n’est qu’entre 450 et 550 apr. J.-C. qu’on élabora un calendrier indépendant de l’observation visuelle de la nouvelle lune et fondé uniquement sur le calcul. Cette réforme entraîna un décalage entre le début du mois et la conjonction ; dès lors, le 15 nisan devint le jour de la pleine lune, et non plus le jour qui la suivait.

La pleine lune réelle de nisan en l’an 30 eut lieu le jeudi 6 avril à 22 h 31, heure de Jérusalem. Comme la date de Pâque se fixait alors par observation directe, elle pouvait être reportée au samedi 8 avril. Plus précisément, en 30, la fête de Pessa’h pouvait commencer le vendredi 7 avril au soir, vers 18 heures. Il est également intéressant de noter que, pour respecter les prescriptions de la Torah sur les sacrifices et l’interdiction du travail, y compris la préparation des aliments, le sabbat et les jours de fête, le calendrier calculé a ensuite déplacé jusqu’à aujourd’hui Pessa’h qui tomberait un lundi, mercredi ou vendredi, au jour suivant.

On peut donc supposer que Jésus mourut le 7 avril 30, vers trois heures de l’après-midi, soit vers la neuvième heure selon le comput juif (Mt.27:46 ; Mc.15:34 ; Lc.23:44).

Il faut maintenant examiner plus précisément la durée de l’activité publique de Jésus.

D’abord, même à l’œil nu, on perçoit des différences frappantes entre les synoptiques et Quartus. Ils se fondent même sur des conceptions opposées de la scène principale de l’activité de Jésus. Les synoptiques, surtout Primus, expliquent chaque départ de Jésus hors de Galilée après l’emprisonnement de Jean-Baptiste : dans un cas, il traverse la mer de Galilée pour échapper à la foule (Mt.8:18), dans un autre, il part vers Tyr et Sidon parce que son enseignement troublait les scribes (Mt.15:21). À l’inverse, le quatrième Évangile explique constamment pourquoi Jésus quitte la Judée pour la Galilée ou la Pérée : une fois pour éviter les rumeurs répandues par ses ennemis (Jn.4:1-3), une autre fois pour se soustraire aux poursuites et aux tentatives contre lui (Jn.5:18 ; 6:1 ; 7:1 ; 10:39-40 ; 11:54). Les synoptiques supposent donc que le principal théâtre de l’activité de Jésus fut la Galilée, tandis que Quartus estime au contraire qu’il préférait Jérusalem et la Judée.

En général, les synoptiques pensent que, durant toute son activité jusqu’à sa mort, Jésus n’alla jamais à Jérusalem, mais s’éloigna seulement de Galilée vers la rive orientale du lac de Génésareth (Mt.8:18,28 ; 9:1 ; 14:13-34 ; 15:39 ; Mc.6:32-53 ; 5:1-21 ; Lc.8:26) et, selon Primus et Secundus, vers les environs de Césarée de Philippe (Mt.16:13 ; Mc.8:27) et les villes phéniciennes de Tyr et Sidon (Mt.15:21-29 ; Mc.7:24-31). Quartus, au contraire, indique qu’avant même le dernier voyage à Jérusalem, Jésus s’y était déjà rendu quatre fois : pour la Pâque (Jn.2:13), pour une autre « fête des Juifs » non précisée (Jn.5:1), pour Soukkot (Jn.7:2,10) et pour Hanoucca (Jn.10:22-23). En outre, selon Quartus, Jésus demeura quelque temps en Judée (Jn.3:22), traversa la Samarie (Jn.4:4), séjourna deux jours dans une ville samaritaine (Jn.4:40), visita Béthanie près de Jérusalem (Jn.11:17 ; 12:1) et resta quelque temps à Éphraïm Ἐφραίμ [Éphraïm]. (Jn.11:54), probablement identique à Éphron אֶפְרָיִם [Éph-rá-yim], ou [Éf-rá-yim]. (2 S.13:23).

D’un côté, selon Quartus, Jésus se comporte dès son premier séjour à Jérusalem d’une manière telle qu’on se demande pourquoi ce premier séjour ne fut pas aussi le dernier. Il ose aussitôt chasser les marchands du Temple et, selon lui seul, use même d’un fouet (Jn.2:15). Or, à ce moment-là, Jésus n’était pas encore soutenu par une foule d’enthousiastes, puisque ce premier séjour n’avait pas été précédé par l’entrée triomphale de sa dernière venue. Lors de ses deuxième et troisième séjours, on veut sans cesse le tuer (Jn.5:16,18 ; 7:1,19,30,32,44), mais on ne le fait pas. Tout cela nous incline à penser que Jésus ne se rendit qu’une seule fois à Jérusalem durant son ministère public, et qu’il y fut alors crucifié, comme l’affirment les trois premiers Évangiles.

D’un autre côté, les synoptiques, surtout Tertius, semblent supposer que Jésus visita la capitale plus d’une fois. D’abord, ils connaissent ses relations avec Joseph d’Arimathie (Mt.27:57 ; Mc.15:43 ; Lc.23:50 ; cf. Jn.19:38). Ensuite, Tertius paraît même connaître la famille de Béthanie (Lc.10:38-42 ; cf. Jn.11:1-46 ; 12:1-11). Plus généralement, la description du voyage de Jésus dans Luc, de 9:51 à 18:31, est si étrange qu’on peut penser que l’évangéliste y a fondu plusieurs voyages en un seul. En effet, la parabole du bon Samaritain (Lc.10:25-37), la parole sur le signe de Jonas (Lc.11:29-32), la condamnation du pharisaïsme (Lc.11:37-54), l’avertissement contre le levain des pharisiens (Lc.12:1-12), les guérisons sabbatiques de la femme courbée (Lc.13:10-17) et de l’hydropique (Lc.14:1-6), les lamentations de Jésus sur Jérusalem (Lc.13:13-35), ainsi que les murmures des pharisiens (Lc.15:1-2 ; cf. Mt.12:14), eurent probablement lieu à Jérusalem ou dans ses environs. La plupart des discours contre pharisiens et sadducéens que les synoptiques placent en Galilée n’ont de sens qu’à Jérusalem.

Il faut donc probablement admettre que Jésus se rendit effectivement plusieurs fois à Jérusalem avant son ultime visite, mais qu’il y agissait alors avec plus de prudence et de tact, et que Quartus a simplement dramatisé les événements trop tôt ; autrement dit, les principaux éléments des premiers voyages de Jésus à la capitale appartenaient en réalité à une période plus tardive (cf. Jn.2:14-16 et Mt.21:12-13 ; Mc.11:15-17 ; Lc.19:45-46). Le quatrième évangéliste aime manifestement anticiper les événements (cf. Jn.1:41 et Mt.16:13-17 ; Jn.1:42 et Mt.16:18 ; Jn.2:19 et suiv. ; 3:14 et Mt.16:21 et suiv. ; Jn.6:70-71 et Mt.26:21) ; il lui faut ensuite ralentir le récit, et, comme cela brise le développement naturel des choses, Quartus a probablement été contraint de conclure artificiellement par l’épisode de la résurrection de Lazare (Jn.11).

L’invraisemblance manifeste de l’idée selon laquelle toute l’activité publique de Jésus n’aurait duré qu’un an Irénée, invoquant la tradition des anciens ayant fréquenté l’apôtre Jean, va même jusqu’à affirmer que Jésus prêcha plus de dix ans après son baptême (Iren.Haer.II.33:3-4[22:5-6]) ; cette affirmation mérite toutefois peu d’attention. Eusèbe jugeait à juste titre que « le temps de l’enseignement de notre Sauveur dura moins de quatre ans » (Eus.HE.I.10:6). nous oblige donc à retenir la version suivante :

  1. nous ignorons quand Jésus commença son activité publique ;
  2. Jésus avait probablement déjà un petit groupe de disciples avant son baptême Voir § 30. ;
  3. la « première Pâque » (Jn.2:13) tomba vraisemblablement en 27 ;
  4. si Jésus demeura quelque temps avec Jean-Baptiste, le baptême du Fondateur eut lieu en 26, à l’automne ou au tout début de l’hiver, car la dépression du Jourdain près de la mer Morte, où Jean baptisait probablement, est l’un des endroits les plus brûlants de la terre et presque inhabitable en été ;
  5. le voyage dans les « régions de Tyr et de Sidon » (Mt.15:21 ; Mc.7:24) se place peut-être en 28 ou 29 ;
  6. le voyage dans les environs de Césarée de Philippe (Mt.16:13 ; Mc.8:27) date probablement de 29 ;
  7. Jésus arriva à Jérusalem pour Soukkot (Jn.7:2,10) en octobre 29 ;
  8. la visite de Jésus à la capitale pour Hanoucca (Jn.10:22) date de décembre 29 ;
  9. Jésus se rendit en Transjordanie (Mt.19:1 ; Mc.10:1 ; Jn.10:40) à la charnière de 29 et 30 et s’y trouvait probablement déjà entre Soukkot et Hanoucca, en 29 ;
  10. l’entrée triomphale à Jérusalem (Mt.21:1-11 ; Mc.11:1-11 ; Lc.19:28-40 ; Jn.12:12-19) eut lieu en mars 30, même si les évangélistes ont condensé les événements en une seule semaine, la Semaine de la Passion, pour des raisons dogmatiques liées au prestige du nombre « 7 » ;
  11. Jésus mourut le 7 avril 30 vers 15 h ;
  12. les disciples proclamèrent à Jérusalem la résurrection du Maître au plus tôt à la fête de Shavouot (Ac.2:1,14,23-24), c’est-à-dire au plus tôt fin mai 30.

Tableau chronologique évangélique

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