02 Au-delà de la Bible
13. Le suaire de Turin
Le suaire de Turin est une pièce de toile de lin de 4,3 m de long et de 1,1 m de large, tissée en chevrons selon un rapport 1:3, c’est-à-dire qu’un pas de trame correspond à un triple pas de chaîne. L’épaisseur du tissu est légèrement plus grossière que celle employée pour des chemises d’homme.

Le suaire de Turin, XIVe siècle
On y distingue deux images floues, formées sur le tissu par des taches brun doré. L’une représente la face avant du corps d’un homme, l’autre sa face arrière.
En 1898, le photographe Secondo Pia prit un cliché du suaire qui fit sensation. On découvrit alors que le contour se comportait comme un négatif photographique : sur le négatif, on obtenait au contraire quelque chose qui ressemblait à une image positive.
En analysant ce cliché, les chercheurs ont cru reconnaître des traces de supplices : l’arête du nez aurait été brisée par un coup oblique semblable à celui d’un bâton ; on voyait des marques de flagellation ; des traces de clous aux mains et aux pieds, et même la marque d’un coup de lance à la poitrine ; enfin, de nombreuses piqûres au front évoquaient une couronne d’épines Pakharnaev A. Étude sur l’authenticité de l’image du visage et du corps du Christ Sauveur sur le suaire de Turin. Saint-Pétersbourg, 1903. .
Les défenseurs de l’authenticité du suaire soutiennent qu’il s’agit du linceul funéraire dans lequel Joseph d’Arimathie, avec Nicodème, enveloppa le corps de Jésus (Mt 27,59 ; Mc 15,46 ; Lc 23,53 ; Jn 19,39-40), et que des chrétiens l’auraient ensuite emporté à Édesse après la résurrection, avant qu’il ne parvienne à Constantinople.
On trouve aussi des mentions selon lesquelles certains croisés campés près de Constantinople en 1203, ville qu’ils pillèrent l’année suivante, auraient vu dans une maison de prière le linceul du Christ portant l’image de sa silhouette. D’après les notes de Geoffroi de Villehardouin, participant à la quatrième croisade, ce suaire aurait été dérobé par le chevalier bourguignon Othon de La Roche, qui l’aurait ensuite donné à la cathédrale de Besançon. Lors de l’incendie de 1349, ce suaire aurait disparu. On a supposé qu’il avait été volé puis était passé au roi de France Philippe VI de Valois, qui l’aurait à son tour offert au comte Geoffroi de Charny.
Cependant, rien ne permet solidement d’identifier le suaire du comte de Charny, celui de Turin, au suaire de Besançon.
L’histoire du suaire de Turin n’est rigoureusement documentée qu’à partir de 1353. Il apparaît alors en France, à Lirey, près de Paris, dans les possessions du comte Geoffroi de Charny. Le comte mourut peu après, emportant avec lui le secret de son apparition. En 1357, le suaire fut exposé dans une petite église dépendant du comte, et en 1390 le pape Clément VII le qualifia de dessin, autrement dit de faux Chevalier Ch. U. Étude critique sur l’origine du saint suaire de Lirey-Chambéry-Turin. Paris: Picard, 1900 ; Chevalier Ch. U. Le saint suaire de Turin: histoire d’une relique. Paris: Picard, 1902 ; Chevalier Ch. U. Autour des origines du suaire de Lirey. Paris: Picard, 1903. .
En 1453, Marguerite de Charny, parente du premier possesseur du suaire, le remit à la maison des ducs de Savoie.
La pieuse catholique Marguerite d’Autriche (1480-1530) fit fabriquer pour le suaire un coffret d’argent qu’elle offrit en 1509 au duc Louis de Savoie, son propriétaire.
En 1532, la chapelle de la Sainte-Chapelle de Chambéry prit feu. Deux ans plus tard, des religieuses réparèrent les brûlures du tissu ; les contours du visage, heureusement, n’avaient pas été atteints. Pour prévenir de nouveaux accidents, on le plaça en 1566 dans un coffre de fer.
En 1578, les ducs de Savoie s’installèrent en Italie ; depuis lors, le suaire est conservé derrière le maître-autel de la chapelle royale de la cathédrale de Turin. Le chef de la maison de Savoie, l’ancien roi d’Italie Humbert II, mort au Portugal, le légua au Vatican.
En 1989, après expertise, le suaire de Turin fut déclaré faux.
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| height=”282” alt=”design/turin2.jpg” />\ \ \ \ a b | Comparaison du visage\ sur le suaire de Turin\ en image positive (a)\ et négative (b) |
Pendant des années, les savants ont tenté d’expliquer la formation de ces empreintes. Parmi les partisans de l’authenticité domine l’opinion du professeur de biologie du Institut catholique de Paris, Paul Vignon : il se serait produit une réaction chimique entre les vapeurs ammoniacales du corps et la myrrhe dont la toile aurait été imprégnée. Autrement dit, la sueur post mortem aurait pu produire, via l’urée, de l’ammoniac. Les émanations ammoniacales auraient alors agi chimiquement sur l’aloétine contenue dans l’aloès, en la fonçant sensiblement Vignon P. Le saint suaire de Turin. Paris: Masson & Cie Editeurs, 1938. .
Rappelons qu’au témoignage du quatrième Évangile (Jn 19,39), il y avait plus de 30 kilogrammes de myrrhe et d’aloès, puisque la litra grecque (λίτρα), comme la libra romaine, désigne une livre, et qu’à l’époque romaine une livre valait 0,32745 kg.
Quant aux taches rouges du suaire, souvent identifiées à du sang, le professeur Frachet, du laboratoire de Modène, et le professeur Filogramo, de l’université de Turin, après analyse chimique de l’hémoglobine, conclurent : ce n’est pas du sang. Il s’agit peut-être de cinabre (HgS), dont l’aspect aurait changé au cours d’un incendie.
En 1988, le physiologiste B. E. Taff déclara que, sur le suaire, « la symétrie dorso-ventrale est respectée jusqu’à l’angström » Il est peu probable qu’on puisse déterminer une symétrie « dorso-ventrale » avec une précision de l’ordre de l’angström (10^-10 m) sur un matériau dont les dimensions, du fait même de son élasticité, sont loin de toute exactitude étalon. .
L’image du suaire est négative, or le négatif n’est connu que depuis l’invention de la photographie par Daguerre et Nicéphore Niépce en 1839 L’image négative, par opposition à l’image positive, était déjà connue de la culture solutréenne. En outre, l’image du suaire de Turin n’est pas un véritable négatif, car les cheveux et le sang y sont foncés alors qu’ils devraient apparaître clairs. .
L’image du suaire correspond davantage à certaines données historiques qu’aux modèles traditionnels de la peinture et de la sculpture ecclésiastiques : il n’y a pas de pagne sur les hanches ; les cheveux à l’arrière sont tressés ; les blessures des clous ne sont pas sur les paumes mais aux poignets ; la couronne d’épines devait probablement ressembler à une coiffe plutôt qu’à un cercle.
Les traces d’ocre sur le suaire sont des traces de pinceau : l’artiste a retouché, restauré les contours, pour donner à l’image un éclat plus fort, nécessaire à son exposition publique.
En 1976 fut publiée la déclaration du criminaliste Max Frei, qui prétendait avoir découvert sur le suaire des restes de pollen appartenant à 49 espèces végétales, dont 13 seraient des plantes halophiles et désertiques ne poussant qu’en Palestine méridionale et dans le bassin de la mer Morte Dans les années 1990, la chancellerie pontificale reconnut que Max Frei ne figurait pas parmi les personnes autorisées à prélever des échantillons sur la relique. En outre, ce criminaliste suisse s’était déjà acquis la réputation d’un homme peu scrupuleux : il avait auparavant authentifié de prétendus journaux d’Hitler manifestement falsifiés. .
Malgré toutes ces affirmations des apologètes, on ne peut ignorer les arguments contraires à l’authenticité du suaire :
Si le tissu avait réellement enveloppé un corps, l’image aurait été déformée : par exemple, l’empreinte du visage serait plus large que le visage vu de face. Or le suaire ne présente ni déformations ni lacunes graphiques dues aux plis inévitables ; l’image est trop lisse pour être l’empreinte authentique d’un corps enveloppé. De plus, les cheveux n’y tombent pas vers le bas comme chez un homme couché, mais encadrent le visage comme dans les tableaux. Les mains du mort auraient dû être croisées sur la poitrine, et non couvrir les organes génitaux : c’est précisément cette concession ecclésiastique à la pudeur qui a conduit le faussaire à représenter sur la toile des bras aussi longs, dont l’un est nettement plus long que l’autre.
On conserve dans les églises catholiques environ quarante suaires prétendument « authentiques ».
Dans les originaux grecs des Évangiles, on n’emploie pas le mot russe plachtchanitsa mais un terme désignant une étoffe fine, de type mousseline Les mots grecs σινδών (Mt 27,59 ; Mc 15,46 ; Lc 23,53) et ὀθόνη (cf. Jn 19,40) désignent un tissu fin. , et non une toile grossière de lin.
Pendant treize siècles, il n’existe aucune mention historique fiable de l’existence du suaire.
Même si l’on admettait que le suaire remonte au Ier siècle et que l’empreinte n’est pas un faux, hypothèse pour laquelle il n’existe pas le moindre fondement sérieux McCrone W. C. Judgement Day for the Shroud of Turin. New York: Prometheus Books, 1999. , il faudrait encore démontrer que l’homme dont les traits se sont imprimés sur la toile est bien Jésus, et non un disciple ou imitateur soumis volontairement à des auto-mortifications d’après le scénario évangélique.
Selon le prêtre catholique Eugène Dombrowski, le rite funéraire juif du Ier siècle exclut l’authenticité du suaire de Turin, car, selon les usages de l’époque, on ne pratiquait pas l’enveloppement du corps dans une grande toile. Pour l’inhumation, le corps était oint d’aromates et lié avec des bandes de tissu L’Évangile selon Jean parle explicitement de bandelettes (ὀθόνιον), et non d’une grande toile (Jn 19,40). , tandis que la tête était entourée d’un linge (Jn 11,44). Dans ces conditions, le corps ne pouvait pas toucher un éventuel voile, même s’il se trouvait dans le tombeau Kosidowski Z. Récits bibliques ; Récits des évangélistes. Moscou, 1990, p. 388. . Quartus dit sans ambiguïté que la tête de Jésus était liée d’un « suaire » (σουδάριον) (Jn 20,7).
Ainsi, les clercs raisonnables rejettent l’authenticité du suaire, puisqu’elle contredit même les Évangiles. Beaucoup pourtant sont enclins à le tenir pour authentique, tant le désir de croire au miracle est indestructible dans la psyché humaine. Mais les arguments contra reliquiam originalem sont trop convaincants, et tous ceux qui plaident en faveur de son authenticité sont, au fond, construits de toutes pièces. La position scientifique sur cette relique est catégorique : le suaire de Turin est une œuvre du XIVe siècle. Pour la suite de notre enquête sur la vie de Jésus, la aurea mediocritas d’Horace peut toutefois suffire.