D’après les synoptiques, il est difficile de comprendre, et d’après Quartus presque impossible, comment Jésus a pu admettre dans le cercle très proche de ses disciples un homme capable de trahison, et comment Judas Iscariote lui-même a pu en venir à trahir le Maître. Des millions d’hommes se sont posé cette question, forgeant sans cesse de nouvelles hypothèses, sans avancer pour autant. Les arguments raisonnables sont le plus souvent rejetés, et tout le récit de la trahison s’est chargé de détails et de suppositions nouveaux, quittant le terrain de l’histoire pour entrer dans celui de la littérature et du mythe.

L’erreur principale des chercheurs, quand ils traitent cette question, est de vouloir comprendre la psychologie de Judas plutôt que celle des évangélistes. En laissant donc de côté les conjectures sur les dispositions du traître, essayons de voir ce qui a guidé les auteurs et rédacteurs des Évangiles dans la mise en forme du récit le plus énigmatique du Nouveau Testament.

Il est très probable que Primus, après avoir lu l’Évangile de Marc, fut scandalisé de voir Judas ne subir aucun châtiment pour sa trahison. L’idée évangélique qu’un acte aussi vil devait être puni par Dieu le poussa à composer le récit du suicide de Judas.

Comme toujours lorsqu’ils construisaient un récit prétendument historique, les auteurs juifs cherchaient un scénario préfiguré dans les citations du Tanakh. Le premier évangéliste s’empara aussitôt des mots de Zacharie : « […] trente pièces d’argent […] il les jeta dans la maison du Seigneur […] » (Za.11:13). Il vit aussi dans le Second livre de Samuel les mots relatifs au suicide d’Achitophel : « […] il se pendit et mourut […] » (2 S.17:23). À partir de ces indications vagues, sans rapport ni avec Jésus, ni avec la trahison de Judas, ni avec son repentir, Primus composa le récit suivant : « Alors Judas, qui l’avait livré, voyant qu’il était condamné, pris de remords, rapporta les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens, en disant : j’ai péché en livrant le sang innocent. Ils répondirent : que nous importe ? cela te regarde. Et ayant jeté les pièces d’argent dans le temple, il se retira, alla se pendre et mourut » (Mt.27:3-5).

Le caractère non historique de cet épisode saute aux yeux, et le récit va ici jusqu’à l’anecdote : Judas « vit » la condamnation de Jésus avant même le procès devant Pilate. Primus, sans le vouloir, attribue ainsi au traître un don de prescience.

On peut d’ailleurs démontrer le caractère artificiel et mythique du récit du suicide de Judas à partir de Tertius, qui parle lui aussi de la mort de l’Iscariote, mais sous une forme tout à fait différente.

Le troisième évangéliste, comme Primus, connaissait Marc et avait lui aussi des raisons d’être choqué par l’impunité du traître. Mais il ignorait manifestement que le premier évangéliste avait déjà inventé l’histoire d’une mort honteuse de Judas ; il en composa donc une nouvelle, là encore fondée sur des paroles de l’Ancien Testament, qu’il cite même dans son texte. Selon Tertius, l’Iscariote ne rendit pas l’argent aux anciens, mais acheta lui-même un champ « avec le salaire de l’injustice », puis « tomba en avant » dans un ravin, de sorte que « son ventre éclata et toutes ses entrailles se répandirent » (Ac.1:16 et suiv.).

Ainsi, les récits de Primus et de Tertius n’ont en commun que la mention d’une mort soudaine de Judas ; cela suffit à montrer qu’aucun des deux ne repose sur un fondement historique solide.

On ne voit dans les Évangiles aucun mobile vraiment sérieux de la trahison. Quartus ramène tout à un banal épisode de prodigalité qui aurait indigné Judas : « Marie, ayant pris une livre d’un parfum de nard pur de grand prix, oignit les pieds de Jésus […] Alors l’un de ses disciples, Judas Iscariote, fils de Simon, celui qui devait le livrer, dit : pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers pour les donner aux pauvres ? » (Jn.12:3-5).

Mais l’insuffisance de ce mobile apparaît aussitôt si l’on compare cet épisode avec son parallèle chez Marc, où il est dit non pas que Judas, mais que « quelques-uns s’indignèrent entre eux et dirent : à quoi bon cette perte ? On aurait pu vendre ce parfum plus de trois cents deniers et les donner aux pauvres » (Mc.14:4-5).

Les synoptiques donnent un mobile un peu plus sérieux. Secundus écrit : « Judas Iscariote, l’un des douze, s’en alla vers les grands prêtres pour leur livrer Jésus. Quand ils l’entendirent, ils furent dans la joie et promirent de lui donner de l’argent » (Mc.14:10-11). Primus va jusqu’à préciser la somme : « ils lui offrirent trente pièces d’argent […] » (Mt.26:15), détail qui nous renvoie encore à Zacharie : « Ils me pesèrent pour salaire trente pièces d’argent » (Za.11:12).

Le caractère artificiel et non historique de cet épisode parle de lui-même. Premièrement, on voit chez les évangélistes la volonté de faire coïncider toutes les actions avec des citations du Tanakh considérées comme des prophéties messianiques. Deuxièmement, Quartus, contrairement aux synoptiques, ne dit rien d’une rémunération de la trahison. Troisièmement, on voit mal pourquoi un homme tenant la caisse (Jn.12:6) et sachant qu’avec la mort de Jésus il perdait sa fonction de trésorier aurait troqué les avantages de sa place contre une somme dérisoire Trente pièces d’argent (שְׁלשִׁים הַכֶּסֶף, Za.11:13) = trente sicles d’argent = le prix d’un esclave (Ex.21:32). .

Le récit du baiser du traître (Mt.26:47-50 ; Mc.14:43-46 ; Lc.22:47-48) est l’un des épisodes les plus célèbres de la littérature antique. Le baiser, toujours tenu pour signe d’amour et de tendresse, s’y trouve associé à l’acte le plus infâme que l’humanité connaisse ; cette antithèse pousse réellement le lecteur à éprouver plus intensément encore ce que raconte l’Évangile.

Mais c’est précisément cette antithèse qui nous convainc que l’épisode est une invention littéraire et non un fait historique. En effet, Judas désigne par un baiser lequel d’entre eux est Jésus, ce qui suppose que ceux qui viennent arrêter le Fondateur ne connaissent pas son visage. Or il résulte clairement de la suite du récit que Jésus prêchait chaque jour devant eux dans le Temple (Mt.26:55 ; Mc.14:48-49 ; Lc.22:52-53) ; la garde le connaissait donc fort bien. En outre, Quartus ne dit rien du tout de ce baiser et semble même l’ignorer totalement.

Les anciens chrétiens étaient troublés par le fait que Jésus avait rapproché Judas de lui, car on pouvait en déduire que le Fondateur manquait de clairvoyance et discernait mal la nature humaine, ce qui ne convenait pas à un envoyé de Dieu.

On décida donc que Jésus, comme il sied à un être divin, avait percé à jour les intentions du traître et les avait annoncées lors du dernier repas. Quartus va jusqu’à affirmer que le Fondateur connaissait « dès le commencement » les projets de Judas (Jn.6:64). Mais si tel était le cas, il devient difficile de comprendre, du point de vue humain, pourquoi Jésus n’avait pas chassé ce disciple traître de sa communauté.

Celse écrit à ce sujet : « S’il a désigné d’avance celui qui le trahirait et celui qui le renierait, comment ceux-ci n’ont-ils pas craint sa divinité et renoncé à leur projet ? Et pourtant ils l’ont trahi et renié sans se soucier de lui […] Car si un homme apprend à temps qu’on conspire contre lui et l’annonce aux conspirateurs, ils abandonneront leur projet et se garderont bien d’agir. Donc, si cela s’est produit après sa prédiction, c’est impossible ; et si cela s’est produit malgré tout, cela prouve qu’il n’y a pas eu de prédiction » (Celse chez Origène. Orig.CC.II.18-19).

D’un côté, l’annonce d’une trahison venant d’un disciple aurait pu détourner le traître de son projet ; d’un autre côté, elle pouvait au contraire pousser Judas à passer à l’acte. Le monde chrétien a même produit une variante romanesque de l’explication : Jésus avait prédit qu’un de ses disciples le trahirait, mais aucun des Douze ne voulait le faire ; Judas, en disciple le plus aimant et le plus dévoué, aurait alors accepté de sacrifier sa réputation pour que l’autorité de Jésus ne souffrît pas d’une erreur, car selon l’Iscariote le Maître ne pouvait pas se tromper.

Ainsi, la version apologétique selon laquelle le Fondateur avait prédit la trahison finit par faire de Jésus un simple provocateur, et les anciens chrétiens, en essayant d’aplanir les incohérences du récit, ont présenté le Fondateur sous un jour peu désirable.

Quoi qu’il en soit, d’un point de vue historique, la version selon laquelle Jésus aurait prédit sa trahison est inacceptable, à la fois en raison de son illogisme et de son caractère offensant. Au fond, nous n’avons aucune raison de rabaisser Jésus à ce point ; il vaut mieux reconnaître dans ce récit une falsification d’un chrétien naïf que d’accepter l’idée d’un Jésus sournois ou paranoïaque.

Ainsi, en analysant le récit du traître d’un point de vue historique, nous écartons épisode après épisode. Et si l’on allait plus loin en adoptant la thèse du théologien protestant H. Volkmar (1809-1893), selon laquelle tout le récit sur Judas et sa trahison n’est qu’une pure fiction tendancieuse et poétique ?

Dans cette perspective, il faut d’abord remarquer que la légende du traître naquit dans un milieu judéo-chrétien, comme le montre le surnom sémitique de Judas, Iscariote, « homme de Karioth ». En outre, cette légende n’a pu apparaître avant les années 70 du Ier siècle, puisque ni les lettres de Paul ni l’Apocalypse ne disent mot de Judas.

La réponse à la question : « Qu’est-ce qui poussa les chrétiens à créer une légende d’un traître parmi les proches disciples de Jésus ? » se trouve dans l’Évangile de Jean : « Mais c’est afin que s’accomplisse l’Écriture : “Celui qui mange mon pain a levé contre moi son talon” » (Jn.13:18). En effet, les écrivains chrétiens cherchaient dans le Tanakh des phrases qu’on pouvait interpréter dans un sens messianique, puis, par l’imagination, voulaient démontrer qu’elles s’étaient accomplies en Jésus. On peut donc supposer que l’auteur du récit du traître trouva dans le Psautier une parole qui n’avait pourtant aucun rapport ni avec Jésus ni avec le Messie : « Même l’homme en paix avec moi, en qui j’avais confiance, qui mangeait mon pain, a levé contre moi son talon » (Ps.40:10). Le fait que le psalmiste parle d’un compagnon de table poussa l’auteur du récit à faire du traître non pas un simple disciple, mais un disciple intime partageant le pain du Maître, donc l’un des Douze. Restait à inventer au traître un nom qui ne rappelât aucune personne précise, mais qui, par son universalité, pût s’adapter à n’importe quelle figure historique. Ce nom fut Jude (יְהוּדָה), comme synonyme de Juif, et ce surnom fut Iscariote (אִישׁ־קְרִיּוֹת) En grec : Ἰσκαριώθ (Mc.3:19), ou Ἰσκαριώτης (Mt.10:4). , homme de Karioth. Il existait plusieurs villes nommées Karioth en Palestine, mais, à mon avis, le sel de la chose réside dans l’étymologie du mot, puisque q’riyyot signifie ville. Ainsi le nom bien connu du traître, Jude Iscariote, ou plus exactement Yehouda Ish-q’riyyot, peut se traduire par : le Juif de la ville. Il est difficile d’imaginer un nom plus universel.

Voyons maintenant comment le récit du traître entra dans nos Évangiles.

Le rédacteur Quartus avait devant les yeux un certain « proto-évangile de Jean » et, d’autre part, le récit sur Judas ; sa tâche consistait à fondre harmonieusement le second dans le premier. L’analyse textuelle permet de suivre ce travail.

La phrase de Jn.18:3 paraît d’abord étrange : « ὁ οὖν Ἰούδας […] ἔρχεται ἐκεῖ μετὰ φανῶν καὶ λαμπάδων καὶ ὅπλων » ; à mon avis, le « proto-évangile » portait simplement « ἡ οὖν σπεῖρα […] » à la place de « ὁ οὖν Ἰούδας λαβὼν τὴν σπεῖραν […] ».

Pour Jn.12:4, nous avons déjà dit plus haut que le « proto-évangile » portait probablement : « ἦσαν δέ τινες αγανακτοῦντες πρὸς ἑαυτούς ».

Nous pouvons donc entrevoir à quoi ressemblait approximativement le texte du « proto-évangile johannique » (sans le récit du traître) dans les passages concernés.

Chapitre 6 : « 63 L’Esprit vivifie, la chair ne sert de rien ; les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie ; 64 mais il y en a parmi vous qui ne croient pas.

(Car Jésus savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas et qui le trahirait. 65 Et il disait :)

C’est pourquoi je vous ai dit que nul ne peut venir à moi, si cela ne lui est donné par mon Père. 66 Dès ce moment, plusieurs de ses disciples se retirèrent et n’allaient plus avec lui. 67 Jésus dit alors aux douze : et vous, ne voulez-vous pas aussi vous en aller ? 68 Simon Pierre lui répondit : Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle, 69 et nous avons cru et reconnu que tu es le Saint de Dieu Ainsi dans tous les grands codices : ὁ ἅγιος τοῦ θεοῦ. .

(70 Jésus leur répondit : n’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les douze ? Et l’un de vous est un diable. 71 Il parlait de Judas, fils de Simon, l’Iscariote ; car c’était lui qui devait le trahir, l’un des douze). »

Chapitre 12 : (4) « Quelques-uns s’indignaient et disaient entre eux : 5 Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers pour les donner aux pauvres ?

(6 Il disait cela non qu’il se souciât des pauvres, mais parce qu’il était voleur : il avait la bourse et prenait ce qu’on y mettait). »

Chapitre 13 : « 2 Et pendant le souper

(alors que le diable avait déjà mis au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, le dessein de le trahir,)

3 Jésus, sachant que le Père avait tout remis entre ses mains, qu’il était sorti de Dieu et s’en allait à Dieu, se leva […] » etc.

« 16 En vérité, en vérité, je vous le dis : le serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni l’envoyé plus grand que celui qui l’a envoyé. 17 Si vous savez cela, vous êtes heureux, pourvu que vous le pratiquiez.

(18 Je ne parle pas de vous tous ; moi, je connais ceux que j’ai choisis. Mais il faut que l’Écriture s’accomplisse : “Celui qui mange mon pain a levé contre moi son talon.” 19 Je vous le dis dès maintenant, avant que cela arrive, afin que, quand cela arrivera, vous croyiez que c’est moi.)

20 En vérité, en vérité, je vous le dis : celui qui reçoit celui que j’enverrai me reçoit ; et celui qui me reçoit reçoit celui qui m’a envoyé.

(21 Après avoir dit cela, Jésus fut troublé en son esprit et attesta : en vérité, en vérité, je vous le dis, l’un de vous me trahira » etc. « 30 […] Or il faisait nuit. Lorsqu’il fut sorti, 31 Jésus dit :)

Maintenant le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié en lui […] » etc.

Chapitre 18 : « 1 Après avoir dit cela, Jésus s’en alla avec ses disciples au-delà du torrent du Cédron, où il y avait un jardin ; et il y entra avec ses disciples.

(2 Judas, qui le trahissait, connaissait aussi cet endroit, parce que Jésus s’y réunissait souvent avec ses disciples. 3 Judas donc, ayant pris)

la cohorte et des gardes envoyés par les grands prêtres et les pharisiens, vint là avec des lanternes, des flambeaux et des armes. 4 Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver, s’avança et leur dit : qui cherchez-vous ? 5 Ils lui répondirent : Jésus de Nazareth. (Jésus) leur dit : c’est moi.

(Or Judas, qui le trahissait, était aussi avec eux.)

6 Lorsqu’il leur eut dit : “c’est moi”, ils reculèrent et tombèrent à terre » etc.

Faisons maintenant une analyse analogue des Évangiles synoptiques. Nous prendrons Marc pour base, puisque les premier et troisième Évangiles dépendent de la tradition marcienne.

On peut retrancher sans difficulté Mc.14:10-11, car ces versets sont insérés entre deux épisodes et leur suppression ne nuit ni au sens ni à la cohérence du récit.

Ensuite, chapitre 14 : « 18 Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient,

(Jésus dit : en vérité je vous le dis, l’un de vous, qui mange avec moi, me trahira. 19 Ils furent attristés et commencèrent à lui dire l’un après l’autre : est-ce moi ? et un autre : est-ce moi ? 20 Il leur répondit : c’est l’un des douze, celui qui met avec moi la main au plat. 21 Certes, le Fils de l’homme s’en va selon ce qui est écrit de lui ; mais malheur à l’homme par qui le Fils de l’homme est livré : mieux vaudrait pour cet homme qu’il ne fût pas né. 22 Et pendant qu’ils mangeaient,)

Jésus prit du pain, le bénit, le rompit, le leur donna et dit : prenez, mangez, ceci est mon corps » etc.

Chapitre 14 : « 41 […] C’en est fait, l’heure est venue : voici, le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs.

(42 Levez-vous, allons ; voici, celui qui me trahit s’approche.)

43 Et aussitôt, comme il parlait encore, arrive

(Judas, l’un des douze, et avec lui)

une foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres, les scribes et les anciens.

(44 Celui qui le trahissait leur avait donné ce signe : celui à qui je donnerai un baiser, c’est lui ; saisissez-le et emmenez-le sûrement. 45 Dès qu’il fut arrivé, il s’approcha de lui et dit : Rabbi ! Rabbi ! et il l’embrassa.)

46 Alors ils mirent la main sur lui et le saisirent » etc.

Ainsi, si l’on retire du texte évangélique les mentions de Judas et de sa trahison, le récit ne perd pas son originalité ; dans certains cas, il devient même plus cohérent.

En général, l’hypothèse de la non-historicité de Judas Iscariote ne me paraît pas sans fondement. En effet, si l’on retire Judas de la liste des Douze, on obtient enfin une liste stable des noms apostoliques : Secundus a probablement remplacé, dans la liste des Douze, Lévi fils d’Alphée par Judas Iscariote (Mc.3:19 ; cf. Mc.2:14), et Primus est allé encore plus loin : il ne mentionne plus du tout Lévi, mais le remplace par Matthieu (Mt.9:9 ; 10:3). La liste des Douze aurait donc peut-être eu la forme suivante :

  1. Simon Képha (Pierre), fils de Jonas, originaire de Bethsaïde ;
  2. André, frère de Képha, originaire de Bethsaïde ;
  3. Jacques, fils de Zébédée ;
  4. Jean, frère de Jacques fils de Zébédée ;
  5. Philippe, originaire de Bethsaïde ;
  6. Nathanaël Barthélemy, originaire de Cana de Galilée ;
  7. Matthieu ;
  8. Jacques, fils d’Alphée ;
  9. Jude, frère de Jacques fils d’Alphée, c’est-à-dire Thomas Voir § 43. ;
  10. Thaddée ;
  11. Simon le Cananéen (le Zélote) ;
  12. et Lévi fils d’Alphée, le publicain.

Il paraît d’ailleurs très étrange que ni Paul ni l’auteur de l’Apocalypse ne mentionnent le traître : tous deux parlent simplement des douze disciples-apôtres, sans rien dire de l’exclusion de l’un d’eux (1 Co.15:5 ; Ap.21:14), alors même qu’une allusion à l’exclusion de Judas et à son remplacement serait ici non seulement naturelle, mais presque nécessaire, puisque nos Évangiles n’étaient pas encore écrits. Dans le récit paulinien de l’institution de l’eucharistie (1 Co.11:23), contrairement aux évangélistes qui y mentionnent la trahison, il n’est question que de la remise de Jésus aux autorités ; et l’expression est de la même forme que celle par laquelle Primus parle de l’arrestation de Jean-Baptiste (Mt.4:12), laquelle n’était évidemment pas le résultat d’une trahison Remarquer l’emploi des variantes de préfixe : παρε- (Mt.4:12 ; 1 Co.11:23) et παρα- (Mt.26:21,46 ; Mc.14:18,42 ; Lc.22:21,48 ; Jn.6:64,71 ; 12:4 ; 13:2 ; 18:2,5). .

De plus, en dehors des Évangiles et des Actes, aucun écrivain biblique ne mentionne Judas ni sa trahison ; ni l’auteur ou les auteurs de la Didachè, ni l’auteur de l’Épître de Barnabé, ni Clément de Rome dans sa lettre aux Corinthiens, ni Hermas dans son Pasteur, ni Ignace dans ses sept lettres, ni Polycarpe dans sa lettre aux Philippiens, bref aucun écrivain du Ier siècle ou de la première moitié du IIe Irénée affirme que Papias connaissait Judas le traître (Iren.Haer.V.33:4 ; nous avons déjà cité ce passage au § 16), mais cette affirmation me paraît douteuse. Il est très probable que, dans l’expression « Judas le traître ne le crut pas », le mot proditore (traître) a été ajouté par Irénée ou par quelqu’un d’autre. Je pense que Papias parlait en réalité de Jude Thomas, qui doutait constamment et ne croyait pas facilement (Jn.14:5,22 ; 20:24-28). . Plus encore, Justin, qui reprend largement le récit évangélique jusqu’à la conception virginale, ne dit pas un mot de Judas, ce qui constitue un argument très fort pour penser que, même dans le troisième quart du IIe siècle, Justin ne connaissait pas encore l’histoire d’une trahison de Jésus par l’un de ses propres disciples.

Ce n’est que vers 177 que Celse parle en partie de la trahison de Jésus, dans la version transmise par Origène. Et seul Irénée est le premier écrivain chrétien à être réellement bien informé de cette histoire (Iren.Haer.II.32:1,3[20:2,4,5]) Irénée raconte il est vrai qu’il existait une secte des Caïnites qui « enseignait que seul l’un des apôtres, Judas Iscariote, connaissait la vérité ; il aurait accompli le mystère de la trahison, et par lui “tout ce qui est terrestre et céleste aurait été dissous”. Ils produisaient aussi un écrit fictif qu’ils appelaient Évangile de Judas » (Iren.Haer.I.28:9[31:1]). Il est toutefois probable que cette secte ne naquit qu’au milieu du IIe siècle, et que la diffusion alors récente de l’histoire de la trahison contribua précisément à sa naissance. .

On pourrait s’arrêter ici, reconnaître que tout le récit περὶ Ἰούδου τοῦ παραδιδοῦ est une fiction littéraire, et mettre un point final. Pourtant, dans l’histoire de la trahison, abstraction faite des détails signalés plus haut, il n’y a rien de surnaturel qui oblige à la tenir absolument pour un mythe. En outre, certaines questions restent ouvertes : par exemple, si l’auteur du deuxième Évangile était réellement l’interprète de l’apôtre Pierre, comment aurait-il pu déformer à ce point les faits et déshonorer l’un des Douze ? Comment l’histoire du traître pénétra-t-elle la version de Marcion et les Évangiles judéo-chrétiens, notamment l’Évangile des Ébionites (Evangelium Ebionitum. Epiph.Haer.XXX.13) ? On ne peut pas non plus exclure qu’Irénée ait connu Judas Iscariote par Polycarpe, et celui-ci par son maître Jean fils de Zébédée. Il est vrai que l’auteur, ou plutôt le compilateur, du deuxième Évangile pouvait ne pas être Jean-Marc, et que les Évangiles judéo-chrétiens purent subir des retouches. Irénée a pu apprendre l’existence de Judas Iscariote non par Polycarpe, mais par les Évangiles eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, l’histoire du traître comporte trop de zones d’ombre pour qu’on puisse y mettre définitivement tous les points sur les i.