01 Introduction
2. Évangile selon Matthieu
À propos de l’Évangile selon Matthieu, il faut noter qu’Eusèbe de Césarée Voir Annexe 2. reproduit le témoignage suivant de Papias (Παπίας) de Hiérapolis, qui, dans la première moitié du IIe siècle, recueillait avec zèle les traditions orales des anciens de l’Église au sujet des apôtres et de Jésus : « Matthieu mit par écrit les paroles [du Seigneur] en dialecte hébreu (μὲν οὖν Ἑβραΐδι διαλέκτῳ) Cf. : Ματθαῖος Ἑβραϊκοῖς γράμμασι γράφει τὸ εὐαγγέλιον (Epiph.Haer.LI.5). , et chacun les traduisit (ἡρμήνευσεν) comme il le put » (Eus.HE.III.39:16). Que Matthieu ait écrit un Évangile « en dialecte hébreu », c’est-à-dire, selon toute vraisemblance, en araméen de son temps, est aussi confirmé par des maîtres ecclésiastiques plus tardifs (Iren.Haer.III.1:2[1:1]), qui précisent qu’il le fit pour les chrétiens de Palestine ; Eusèbe ajoute que Matthieu l’écrivit lorsqu’il s’apprêtait à quitter les Juifs pour d’autres peuples (Eus.HE.III.24:6) : « Matthieu prêcha d’abord aux Hébreux ; puis, se disposant à aller vers d’autres peuples, il leur remit son Évangile ; appelé à les quitter, il leur laissa son écrit en sa place ». À ce propos, Jérôme remarque (Hier.Matth.12:13) que l’on ignore par qui cet Évangile « hébreu » fut traduit en grec « Matthaeus qui et Levi, ex publicano apostolus, primus in Judaea, propter eos qui ex circumcisione crediderunt, Evangelium Christi Hebraeis litteris verbisque composuit; quod quis postea in Greacum transtulerit, non satis certem est » (Hier.De viris ill.3). ; autrement dit, on comprenait l’ouvrage attribué par Papias à Matthieu comme l’original de l’Évangile selon Matthieu que nous connaissons aujourd’hui, et l’on tenait ce dernier pour une traduction grecque due à un auteur inconnu.
Ce qui paraît étrange ici, c’est que Papias, dans la phrase citée, ne mentionne que des « paroles » (logia) consignées par l’apôtre Matthieu Il se peut que l’Évangile « hébreu » selon Matthieu soit précisément cette source Q-logia dont il a été question au § 1. , et qu’il ne dise rien d’une biographie de Jésus. C’est précisément ce qui m’empêche d’identifier l’Évangile « hébreu » selon Matthieu avec l’Évangile des Hébreux ou avec l’Évangile des Ébionites « In Evangelio, quo utuntur Nazaraeni et Ebionitae, quod nuper in Graecum de Hebraeo sermone transtulimus, et quod vocatur a plerisque Matthaei authenticum […] ». — « Dans l’Évangile dont se servent les Nazaréens et les Ébionites, que nous avons récemment traduit de l’hébreu en grec et que beaucoup appellent l’[Évangile] authentique de Matthieu […] » (Hier.Matth.12:13). . Papias atteste seulement que l’apôtre écrivit un Évangile « hébreu » ; il ne dit pas que l’Évangile grec selon Matthieu que nous possédons soit une traduction de cet Évangile « hébreu ». Sa remarque selon laquelle chacun traduisait ou interprétait cet Évangile « comme il le pouvait » signifie probablement que ces traductions différaient les unes des autres. Nous avons donc pleinement raison de reconnaître que personne, en réalité, ne sait si notre Évangile selon Matthieu représente une traduction de l’araméen. D’autre part, l’analyse philologique de l’Évangile selon Matthieu actuel, menée avec les méthodes modernes, montre qu’il fut d’abord rédigé en koinè Voir Annexe 1. , et qu’il n’est pas une traduction.
L’origine non apostolique du premier Évangile est également indiquée par l’abondance de longs discours qui lui est propre : Jésus y dit d’un seul tenant tout ce qu’il a vraisemblablement exprimé à des moments différents et en des occasions différentes, comme l’attestent certains fragments des Évangiles selon Luc et selon Marc. Le Sermon sur la montagne (Mt 5-7), l’instruction missionnaire (Mt 10), le discours antifarisien (Mt 23) contiennent manifestement des éléments qui, à l’origine, n’avaient pas été prononcés dans ce contexte et que l’évangéliste a réunis en raison de leur parenté thématique. De même, les sept paraboles (Mt 13) furent probablement rassemblées par lui comme telles, et non racontées d’un seul coup par Jésus. Plus encore, l’auteur du premier Évangile a doublé le nombre des personnages et des incidents. Il parle, par exemple, de deux aveugles (Mt 9:27-31 ; 20:30-34), tandis que les autres synoptiques n’en mentionnent qu’un seul (Mc 10:46-52 ; Lc 18:35-43). La comparaison des écrits néotestamentaires permet de trouver sans peine d’autres exemples. Il semble que l’auteur du premier Évangile ait pris, dans deux sources qu’il avait sous les yeux, un même épisode raconté de deux manières différentes pour deux événements distincts, et qu’il les ait ainsi incorporés à son ouvrage. Seul un homme qui n’avait pas été témoin oculaire des faits rapportés pouvait se tromper ainsi. Le premier évangéliste a en outre compris de manière outrée les paroles du prophète Zacharie (Za 9:9) et raconte (Mt 21:7) que Jésus entra à Jérusalem monté simultanément sur deux animaux : une ânesse et un ânon.
Il est difficile d’imaginer que de telles erreurs aient pu être commises par l’un des Douze ; il faut donc, semble-t-il, admettre que le premier Évangile canonique n’est pas d’origine apostolique. Afin de distinguer l’apôtre Matthieu de l’auteur de l’Évangile qui porte son nom, j’appellerai désormais ce dernier Primus (du latin primus, « premier »).
Quant à l’activité littéraire de Matthieu, son Évangile ne nous est pas parvenu (ce « bon message » contenait-il une biographie de Jésus ? c’est une autre question). En tout cas, la recension araméenne des paroles de Jésus par Matthieu ne nous est malheureusement pas parvenue. Peut-être le dernier travail de rédaction des logia eut-il lieu dans l’une des régions du nord-est de la Palestine (Gaulanitide, Hauran, Batanée), où de nombreux chrétiens s’étaient réfugiés à l’époque des guerres romaines et où, selon la tradition (Eus.HE.I.7:14), on pouvait encore trouver au IIe siècle des parents de Jésus Les parents de Jésus étaient appelés du mot grec δεσπόσυνοι, « appartenant au maître » (Eus.HE.I.7:14). ; les logia furent ensuite traduits en grec. En tout cas, il existe de solides raisons de penser que l’essentiel du Sermon sur la montagne remonte directement aux logia araméens, c’est-à-dire que Primus, en composant son Évangile, avait sous les yeux les Q-logia.
Primus était probablement un Juif de la diaspora Διασπορά : « dispersion », établissement des Juifs hors de Palestine ; de διασπείρω, « disperser », « répandre ». , pour qui le Tanakh demeurait l’alpha et l’oméga de toute vérité. L’Évangile selon Matthieu porte nettement une empreinte judéo-nationale : Primus tient Jérusalem pour la « ville sainte » (Mt 4:5) et le Temple pour un lieu « sacré » (Mt 23:17) ; nul n’indique plus précisément que Primus quelle attitude Jésus avait envers la Torah (Mt 5:18), les rites et les sectes juifs ; dans aucun autre Évangile Jésus n’est appelé aussi souvent Fils de David ; nulle part la généalogie (Mt 1:1-17), qui atteste l’origine davidique et abrahamique de Jésus, n’est autant mise au premier plan ; nulle part Jésus ne souligne aussi fortement qu’il est venu non pour abolir, mais pour accomplir la Loi (Mt 5:17) ; dans l’instruction donnée lors du premier envoi des Douze, Jésus leur interdit de s’adresser aux païens et aux Samaritains (Mt 10:5) ; dans le Sermon sur la montagne, il leur ordonne de ne pas donner les choses saintes aux chiens et de ne pas jeter les perles devant les porcs (Mt 7:6), et promet de revenir une seconde fois avant qu’ils aient parcouru toutes les villes d’Israël (Mt 10:23).
Toutefois, en d’autres endroits du même Évangile, Jésus menace les Juifs de châtiment pour leur incrédulité et annonce que les païens seront appelés à prendre leur place (Mt 8:11 ; 21:43) ; il déclare qu’il reviendra lorsque la bonne nouvelle aura parcouru toutes les nations de l’oikouménè (Mt 24:14), et il ordonne aux apôtres de recevoir dans leur communauté par un simple baptême (Mt 28:19). La même contradiction se retrouve dans d’autres récits, celui du centurion de Capharnaüm (Mt 8:5-10) et celui de la femme cananéenne (Mt 15:21-28) : dans le premier cas, Jésus accorde immédiatement son aide à un païen ; dans l’autre, il refuse longuement d’aider une païenne, affirmant qu’il n’a été « envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël », puis finit par céder à sa demande à titre d’exception. On distingue ici très nettement les traces de deux étapes successives du développement du christianisme : les paroles et récits d’une première catégorie furent consignés à une époque où la communauté s’opposait encore à l’admission des païens ; ceux de l’autre catégorie le furent plus tard, lorsque l’idée et l’action de l’apôtre Paul, le paulinisme, avaient déjà commencé à exercer leur influence et que l’initiation des païens au christianisme était reconnue comme conforme aux desseins et aux intentions de Jésus.
La consigne baptismale (Mt 28:19) montre que la dernière refonte de l’Évangile selon Matthieu eut lieu à une époque relativement tardive et dans des milieux non juifs : la formule complète du baptême au nom du Père, du Fils et du saint Esprit y apparaît comme un prototype du dogme constantinopolitain de la Trinité divine, tandis que les Actes des apôtres prescrivent de baptiser simplement au nom de Jésus (Ac 2:38) Ces deux formules baptismales, la formule trinitaire (εἰς τὸ ὄνομα τοῦ πατρὸς καὶ τοῦ υἱοῦ καὶ τοῦ ἁγίου πνεύματος) et la formule simple (ἐπὶ τῷ ὀνόματι Ἰησοῦ Χριστοῦ), sont connues du dernier compilateur de la Didachè (7:1). Dans les communautés pagano-chrétiennes, on baptisait avec la formule trinitaire (Mt 28:19) ; dans les communautés judéo-chrétiennes, seulement au nom de Jésus-Christ (Didachè.9:5 ; cf. Just.Apol.I.61 ; Dial.39 ; Tert.Bapt.13:3 ; Adversus Praxean.26:9). Eusèbe connaît une autre variante du logion Mt 28:19 : πορευθέντες μαθητεύσατε πάντα τὰ ἔθνη ἐν τῷ ὀνόματί μου. — « Allez, enseignez toutes les nations en mon nom » (Eus.HE.III.5:2). . Les récits douteux du suicide de Judas (Mt 27:3-10 ; cf. Ac 1:16-19), de la femme de Pilate (Mt 27:19), du tremblement de terre et de la résurrection des « saints » (Mt 27:51-53), de la garde placée au tombeau de Jésus (Mt 27:62-66 ; 28:11-15), ainsi que les légendes des chapitres 1 et 2, dont nous montrerons plus loin le caractère non historique, témoignent d’interpolations pieuses dues à des générations chrétiennes ultérieures.
En outre, dans l’ancien manuscrit syriaque sinaïtique (Sinaitic Syriac) The Old Syriac Gospels, or, Evangelion da-Mepharreshê: being the text of the Sinai or Syro-Antiochene Palimpsest, including the latest additions and emendations, with the variants of the Curetonian text, corroborations from many other MSS, and a list of quotations from ancient authors, ed. A. S. Lewis. London: Williams and Norgate, 1910. P. 2 (la même édition donne une photocopie du fol. 82b) ; Evangelion da-Mepharreshê. The Curetonian Version of the Four Gospels, with the Readings of the Sinai Palimpsest and the early Syrian Patristic Evidence. Ed. F. C. Burkitt, vol. 1. Cambridge: Cambridge University Press, 1904. P. 4-5. Le manuscrit date du IVe siècle, mais le texte lui-même remonte au IIe siècle. , le verset 16 du premier chapitre de l’Évangile selon Matthieu présente une leçon fondamentalement différente. Dans le canon : « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle naquit Jésus ». Dans la version syriaque :
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« Jacob engendra Joseph ; Joseph, à qui était fiancée la vierge Marie, engendra Jésus, appelé Messie » Nous trouvons une leçon proche, quoique moins précise, dans d’autres versions : dans la syriaque curétonienne (Evangelion da-Mepharreshê. The Curetonian Version of the Four Gospels, with the Readings of the Sinai Palimpsest and the early Syrian Patristic Evidence. Ed. F. C. Burkitt. 2 vols. Cambridge: Cambridge University Press, 1904. Voir vol. 1, p. 4) et dans les versions coptes moyen-égyptienne (Das Matthäus-Evangelium im muttelägyptischen Dialekt des Koptischen (Codex Scheide). Hrsg. H.-M. Schenke. Berlin: Akademie-Verlag, 1981) et bohaïrique (The Coptic Version of the New Testament in the Northern Dialect otherwise called Memphitic and Bohairic. Ed. G. Horner. 4 vols. Oxford: Clarendon Press, 1898-1905. Voir vol. 1, p. 5). . Il est probable qu’une ancienne variante s’est conservée ici, remontant au début du IIe siècle, à une époque où le dogme de la conception virginale n’était pas encore fixé. Une telle représentation païenne des rapports entre Dieu et une femme était étrangère aux premières communautés chrétiennes, c’est-à-dire aux judéo-chrétiens.
Il n’existe pas de consensus sur le lieu de composition de l’Évangile selon Matthieu. Les lieux le plus souvent proposés sont Antioche, Édesse, Apamée et même Alexandrie.
Si l’on exclut les interpolations, l’Évangile selon Matthieu fut probablement composé entre 81 et 94. Comme il contient une allusion aux persécutions contre les chrétiens (Mt 10:18), on peut situer sa rédaction sous le règne de l’empereur Domitien (81-96) Pour les hauts dignitaires, on indique non les dates de naissance et de mort, mais les dates durant lesquelles ils exercèrent leur fonction. . Dion Cassius écrit ainsi : « Domitien fit mettre à mort, entre beaucoup d’autres, le consul Flavius Clemens, bien que celui-ci fût son propre cousin et l’époux de Flavia Domitilla, elle aussi sa parente. Tous deux furent accusés d’impiété (ἔγκλημα ἀθεότητος), accusation sous laquelle furent condamnés beaucoup d’autres qui inclinaient vers les coutumes juives (ἄλλοι ἐς τὰ τῶν Ἰουδαίων ἤθη ἐξοκέλλοντες πολλοί) » (_Dio Cass._LXVII.14) Voir aussi chez Suétone : « Denique Flavium Clementem patruelem suum contemptissimae inertiae, cuius filios etiam tum parvulos successores palam destinaverat abolito[que] priore nomine alterum Vespasianum appellari, alterum Domitianum, repente ex tenuissima suspicione tantum non in ipso eius consulatu interemit » (Suet.Domitianus.15). . Par coutumes juives, il faut sans doute entendre ici le christianisme, car, aux yeux d’un historien païen, celui-ci n’était qu’une secte juive Iudaicam viverent vitam (Suet.Domitianus.12) ; Ἰουδαϊκὸς βίος (_Dio Cass._LXVIII.1). . Tertullien rapporte en outre que Domitien « se dressa contre les chrétiens, mais […] s’arrêta bientôt et rappela même d’exil ceux qu’il avait auparavant bannis » (Tert.Apol.5:4) Les persécutions de Domitien contre les chrétiens sont confirmées par Méliton (Eus.HE.IV.26:9), Hégésippe (Eus.HE.III.20:7) et Eusèbe (Eus.HE.III.17-20). On peut tenir pour certain que les paroles de Clément de Rome : « Διὰ τὰς αἰφνιδίους καὶ ἐπαλλήλους γενομένας ἡμῖν συμφορὰς καὶ περιπτώσεις » (Clem.Ad Corinthios I.1), se rapportent précisément aux persécutions de Domitien (cf. Herm.Vis.2:3 ; 4:3). . Enfin, le cimetière de la voie Ardéatine, qui reçut le nom de l’épouse de Clemens, Flavia Domitilla, se trouve à côté d’un ancien cimetière chrétien Renan E. Histoire des Origines du Christianisme. Livre cinquième : Les Évangiles et la seconde génération chrétienne. Paris: Calmann Lévy, 1877. P. 342-343. . L’Évangile selon Matthieu est très probablement antérieur à l’Évangile selon Luc Voir § 4. , et fut donc écrit avant 95.