06 Résurrection
58. Χριστὸς ἠγέρθη
Où le corps a-t-il disparu ?
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\ | \ Tombeau rupestre (qever) de l’époque du Christ\ au nord-ouest du Golgotha supposé |
Le qever (קֶבֶר, sépulcre, tombeau) dans lequel on déposa le corps de Jésus appartenait à un propriétaire inconnu. Comme le Fondateur fut descendu de la croix juste avant le commencement du Shabbat (Jn.19:31 ; Evangelium Petri.5), son corps fut placé dans le tombeau le plus proche du Golgotha (Jn.19:41-42), probablement pour être ensuite réenseveli ailleurs après le sabbat. Si Joseph d’Arimathie demanda bien le corps de Jésus à Pilate, il ne prit pas part lui-même à l’inhumation, car il ne pouvait pas se souiller à l’approche de la Pâque (Nb.19:11 ; Jn.18:28). Les compagnes galiléennes du Fondateur, qui ne connaissaient ni Joseph ni ses serviteurs, n’osaient pas s’approcher du qever et observaient la scène de loin (Mc.15:47). Ainsi, le corps de Jésus fut placé dans une niche creusée dans la roche, et l’entrée fut fermée par une pierre.
Les serviteurs du propriétaire du tombeau, qui ignoraient qu’un corps s’y trouvait et voyaient l’entrée obstruée, remirent la pierre à sa place habituelle, car les tombeaux vides devaient être régulièrement aérés. En ouvrant le sépulcre et en y découvrant le corps de Jésus, ils en informèrent aussitôt leur maître. Celui-ci dut naturellement être indigné par cette occupation arbitraire de sa propriété et ordonna à ses serviteurs de faire enterrer le corps de Jésus n’importe où ailleurs, ce qui fut exécuté.
On ne peut pas non plus exclure que le corps du Fondateur ait été réenseveli par les gens de Joseph d’Arimathie. Remarquons que nous n’avons même aucune indication selon laquelle un seul des apôtres aurait connu personnellement cet homme énigmatique.
En outre, beaucoup de chercheurs mettent en doute presque toutes les informations des deux premiers chapitres des Actes des Apôtres, si bien que nous ne sommes même pas sûrs que les apôtres aient proclamé pour la première fois ouvertement la résurrection de Jésus sept semaines après ce troisième jour (Ac.2:1,14,23-24). Qui sait, peut-être les disciples n’apportèrent-ils cette nouvelle à Jérusalem que plusieurs années après l’exécution de Jésus. Peut-être, alors, Joseph d’Arimathie était-il déjà mort ou s’était-il installé dans une autre ville. En tout cas, au bout de plusieurs années, il n’était plus possible de prouver ni de réfuter la version de la résurrection. Et même après sept semaines, cela eût été presque impossible. Joseph avait-il d’ailleurs quelque raison de réfuter le fait de la résurrection ?..
Bref, des femmes qui ne soupçonnaient rien du réensevelissement vinrent le dimanche au tombeau pour embaumer le corps de Jésus avec des aromates, et constatèrent que la pierre avait été roulée et que le qever était vide (Mc.16:1-4 ; Jn.20:1-2,15 ; Evangelium Petri.50-55). Elles « ne dirent rien à personne » « […] elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur » (Mc.16:8) : c’est par ces mots que se termine l’Évangile selon Marc dans les codices Sinaïticus et Vaticanus, dans deux versions géorgiennes et dans la version arménienne, dans la version syriaque Sinaitic, dans la version copte sahidique, ainsi que dans plusieurs autres manuscrits de grande autorité. et prirent le chemin de la Galilée.
« Jésus est ressuscité ! »
Jusqu’ici, nous n’avons touché qu’aux causes extérieures de la naissance de la foi en la résurrection de Jésus, alors que les causes principales de ce grand événement de l’histoire humaine furent, bien entendu, des causes intérieures.
Les apologètes qui s’efforcent de convaincre tout le monde que l’ecclésie chrétienne n’aurait pas pu naître sans la résurrection factuelle de Jésus se trompent. Il suffit, pour expliquer toutes les actions ultérieures des apôtres, d’admettre qu’eux-mêmes croyaient fermement à la résurrection du Fondateur.
Les disciples de Jésus avaient bon cœur, mais peu de capacités intellectuelles. À cette époque, l’instruction pénétrait avec l’hellénisme, tandis que les Juifs de Palestine résistaient autant qu’ils le pouvaient à la diffusion de la culture grecque parmi eux Voir § 28. . En Galilée, le niveau d’instruction était encore plus faible qu’à Jérusalem, et les disciples du Fondateur, par leur ancienne profession et leur lieu d’origine, pouvaient être tenus pour les hommes les plus frustes de Galilée. C’est précisément grâce à cette simplicité qu’ils furent choisis pour une grande mission. « Heureux les pauvres en esprit. »
Les disciples de Jésus aimaient leur maître et se reprochaient probablement leur propre lâcheté. Arrivés en Galilée, ils apprirent bientôt la mort martyre de Jésus, mais ne pouvaient se résoudre à reconnaître que leur maître n’avait été qu’un imposteur et que toute leur activité n’avait eu aucun sens. Comment cela ? Lui qui était pieux comme nul autre ; lui qui guérissait les hommes et accomplissait des miracles ; lui qui avait promis de vaincre la mort…
Ea tempestate circulait la croyance selon laquelle certains hommes justes n’avaient pas connu la mort (Gn.5:24 ; 4 R.2:11 ; Si.44:15 ; 49:16 ; He.11:5 ; Jos.AJ.I.3:4 ; IX.2:2 ; Bav. Talm. Baba Batra.58a ; cf. Jos.AJ.IV.8:48), et c’est pourquoi les disciples de Jésus décidèrent que Yahvé ne pouvait pas avoir permis à son Oint de mourir définitivement. Le psalmiste ne louait-il pas Yahvé de ne pas abandonner son être dans le shéol et de ne pas permettre au pieux de voir la corruption : א־תַעֲזב נַפְשִׁי לִשְׁאוֹל א־תִתֵּן חֲסִידְךָ לִרְאוֹת שַׁחַת (T’hillim.16:10 = Ps.15:10) ?..
La Galilée, pays de paradis. Les disciples vivaient dans les souvenirs. Dans cette maison, le Maître avait rompu le pain ; en ce lieu, il avait guéri une femme ; de cette montagne, il avait enseigné la foule… En réalité, tout était comme un an plus tôt, sauf que le Maître n’était plus là ; mais les disciples vivaient dans les souvenirs. Dans cette maison, le Maître rompt le pain ; en ce lieu, il guérit une femme…
C’est alors que les femmes revinrent de Jérusalem et annoncèrent que le qever où Jésus avait été enseveli était vide. Alors les plus décidés des disciples conclurent : « Jésus est ressuscité ! » La nuit, ils rêvaient du Maître, et parfois leur cerveau enfiévré engendrait des hallucinations d’un réalisme extrême : il leur semblait que Jésus lui-même leur apparaissait et leur parlait.
La foi paraissait donc établie : Jésus avait été le Messie, il était mort et ressuscité. Mais une question, pour eux insoluble, troublait encore les disciples : pourquoi Yahvé avait-il permis les souffrances de Jésus et sa mort honteuse ?..
La réponse à cette question, je pense, fut donnée aux disciples de Jésus par Yaaqob Ahmara. Dans l’Évangile gnostique de Thomas, nous lisons : « Les disciples dirent à Jésus : nous savons que tu nous quitteras ; qui sera le plus grand au-dessus de nous ? Jésus leur dit : là où vous êtes venus, vous irez vers Jacques le Juste (
), à cause duquel furent le ciel et la terre » (Thom.13). Ce logion relève sans aucun doute d’une tradition ancienne, car si l’exaltation de Yaaqob Ahmara est parfaitement compréhensible dans les Évangiles judéo-chrétiens, les gnostiques n’avaient aucune raison de lui être favorables (cf. Ga.2:12). Si l’on retranche de ce logion les sentences gnostiques, il signifie que, après la mort de Jésus, les disciples devaient aller vers Yaaqob Ahmara pour y recevoir toutes les explications. Cette parole n’appartient pas à Jésus, car nous savons quelles étaient les relations entre le Fondateur et ses frères ; mais ce logion fut attribué à Jésus peu après sa mort comme indication prophétique. Cela signifie qu’immédiatement après la crucifixion du Fondateur, ses disciples, ou plus exactement probablement Pierre et Jean seuls, se rendirent réellement chez Yaaqob Ahmara et lui exposèrent leurs conjectures et leurs doutes.
Ahmara savait déjà que son frère aîné avait été exécuté. Après la mort de Jésus, il se produisit dans le cœur de Yaaqob un renversement, et il en vint à croire que son frère, qu’il avait tenu pour fou et dont il s’était moqué, était bien le Messie promis Il nous faut écarter la version selon laquelle Yaaqob aurait seulement feint de croire en Jésus afin d’occuper la charge d’évêque, en raison du martyre même de Yaaqob (Jos.AJ.XX.9:1 ; cf. Eus.HE.II.1:5 ; 23:10-20). . Yaaqob était lui aussi troublé par le fait que Yahvé avait permis la mort de l’Oint ; mais, à la différence de Pierre et de Jean, il trouva à ce fait une explication qui satisfit tous les apôtres.
Les Juifs ont toujours cherché les réponses à toutes leurs questions dans le Tanakh, et Yaaqob y trouva ce qu’il cherchait. Le prophète n’avait-il pas annoncé la mort martyre du Serviteur de Yahvé (עֶבֶד יָהְוֶה) ? Le Ebed Yahvé ne devait-il pas porter les péchés de beaucoup ? Yahvé n’avait-il pas promis à son Serviteur, après le sacrifice expiatoire, une longue vie ?.. (Is.53:10-12).
Yaaqob ne s’embarrassait pas du fait que le Deutéro-Isaïe visait probablement, sous le Ebed Yahvé, non le Messie, mais le peuple d’Israël (Is.41:8 ; 49:3). Ces paroles convenaient si bien à Jésus que les derniers doutes tombèrent (Ac.8:30-35).
« Jésus ne vous avait-il pas parlé de cela ? » demandait Yaaqob à Pierre et à Jean. « Oui, il a bien dit quelque chose de sa mort possible », répondaient-ils. « Et ne disait-il pas qu’il ressusciterait ? » « Peut-être… Il semble qu’il ait dit quelque chose… Bien sûr qu’il l’a dit… Il ne pouvait pas ne pas le dire ! » « Alors pourquoi doutez-vous, hommes de peu de foi ? reprit Yaaqob, assumant pour la première fois le rôle de chef. Le Messie devait venir en ce monde, souffrir pour les péchés des hommes et ressusciter. Jésus est le Messie ! Il a porté les péchés de beaucoup et il est ressuscité, comme il l’avait annoncé ! » « Amen ! » « Il s’est assis à la droite de Dieu, mais il reviendra bientôt en gloire et rétablira le Royaume des cieux ! » « Marana tha ! »
Je pense qu’une conversation de ce genre eut lieu dans la maison de Yaaqob Ahmara quelque temps après la mort de Jésus. Et c’est probablement cet épisode que Clément d’Alexandrie appela l’initiation au savoir secret de Jacques le Juste, de Jean et de Pierre (Clément d’Alexandrie chez Eusèbe. — Eus.HE.II.1:4).
Les principaux dogmes du christianisme étaient établis. On peut même dire que le christianisme lui-même naquit ce jour-là, car le groupe de Jésus, de son vivant, n’était qu’une des nombreuses écoles du judaïsme. Toute religion terrestre a besoin de dogmes, et Jésus était tout sauf un théologien. Il plaidait pour une religion idéale de l’esprit ; mais l’humanité n’était pas encore mûre pour de si grandes idées.
Il serait pourtant une grossière erreur de considérer Yaaqob Ahmara ou l’un quelconque des autres apôtres comme le fondateur du christianisme On soutient parfois que le véritable fondateur du christianisme fut l’apôtre Paul. . Le vrai et unique fondateur de la nouvelle religion fut Jésus ; les autres n’en furent que les missionnaires et propagateurs. C’est Jésus lui-même qui, par sa manière de vivre et sa mort martyre, par son amour et sa tolérance, par ses enseignements moraux dont l’actualité ne s’est pas éteinte jusqu’à ce jour, fonda une nouvelle religion mondiale. Et si le christianisme moderne s’est éloigné de bien des idées de Jésus, ce n’est pas sa faute.
Beaucoup d’hommes ont donné leur vie pour des idées, et dans des circonstances plus exaltées encore que celles de Jésus Voir, par exemple, De morte Peregrini de Lucien. . Mais, comme l’a dit Quintilien (Institutio oratoria.X.2:10), facilius est plus facere quam idem. Personne, sauf Jésus, n’a su inspirer un tel amour, un amour qui ressuscite réellement. Et l’apôtre Paul a parfaitement raison de dire que l’amour est plus grand que la foi (1 Co.13:13). Cet exemple de l’histoire humaine doit convaincre tout sceptique qu’il existe dans le monde quelque chose de plus grand que le simple enchaînement mesuré des événements. L’amour pour Jésus a réellement accompli ce qui n’appartient qu’à Dieu. Et si, selon la Bible (1 Jn.4:8,16), « Dieu est amour », alors, en ce cas, nous pouvons dire que l’amour est Dieu.
