03 Histoire de Jésus avant son ministère public
26. Galilée
Le nom précis de la Galilée est Galil (גָּלִיל), c’est-à-dire district, région. La prononciation française et russe vient de la forme grecque Γαλιλαία.
La Galilée est connue dès l’Antiquité. Elle appartenait au royaume d’Israël au temps de David et de Salomon, même si ce dernier offrit plusieurs de ses villes à Hiram de Tyr. Sous Péqah, le roi assyrien Tiglath-Phalasar III s’empara de la région et déporta nombre de ses habitants. Déjà Isaïe l’appelle « Galilée des nations », parce qu’on y trouvait, comme dans l’ensemble du royaume d’Israël, un mélange de culte yahviste et d’autres cultes idolâtriques. Après la chute du royaume d’Israël, la population galiléenne, mélangée par le sang et par les influences, s’éloigna davantage du culte de Yahvé ; toutefois ce dernier subsista hors de Juda et finit même par gagner les Samaritains. Après la chute du royaume de Juda et les réformes d’Esdras et de Néhémie visant à isoler la communauté du Temple de Jérusalem Esdras et Néhémie menèrent leurs réformes dans la seconde moitié du Ve siècle av. J.-C. , le culte de Yahvé cessa presque complètement d’être pratiqué en Galilée. Mais avec la victoire des Maccabées, la région redevint au IIe siècle av. J.-C. une terre juive rattachée au Temple de Jérusalem.
Parce que la Galilée n’avait adopté définitivement le judaïsme que relativement tard, les Judéens de souche la regardaient avec une certaine hauteur. Les Galiléens parlaient un dialecte altéré, mêlant et confondant diverses aspirations, ce qui provoquait toutes sortes de quiproquos. Les Judéens les tenaient pour incultes et insuffisamment orthodoxes. L’expression G’lili shote , « Galiléen stupide », était devenue proverbiale. C’est pourquoi beaucoup de Juifs ne pouvaient admettre qu’un prophète pût venir de Galilée, bien que l’on ait ensuite reconnu que plusieurs prophètes, comme Élie, Jonas ou Nahum, provenaient précisément des régions du nord. Il est possible que Nazareth eût une réputation particulièrement médiocre même au sein de la Galilée.
La population galiléenne était mêlée, comme le suggère déjà l’expression biblique Galil ha-goyim, « district des nations ». Au temps du Christ, la région comptait de nombreux non-Juifs, Phéniciens, Syriens, Arabes et même Grecs.
La Galilée subissait donc à la fois le poids de la domination romaine et la pression spirituelle du judaïsme orthodoxe. Pourtant, c’est précisément de ses campagnes que surgirent souvent de grands chefs dans la lutte pour la pureté du culte de Yahvé et contre la domination étrangère, tel Judas le Galiléen. Cela s’explique par la situation sociale : les paysans et les éleveurs, malgré la fertilité du pays, étaient accablés d’impôts et d’usure, et beaucoup, ruinés, glissaient vers le brigandage et l’insurrection.
Si l’on excepte Tibériade, bâtie vers 15 en style romain par Hérode Antipas en l’honneur de Tibère, et Sepphoris, riche en théâtres, écoles, bains et hippodromes, la Galilée ne comptait pas de grandes villes. Mais elle était densément peuplée, couverte de bourgs et de gros villages habités par des gens énergiques, courageux et travailleurs. Ce peuple agricole vivait dans la plus belle et la plus fertile des régions de Palestine, qu’Antonin de Plaisance, à la fin du VIe siècle, comparait au paradis. L’état desséché du pays aujourd’hui ne doit pas nous tromper : au début de notre ère, la Galilée était riche en végétation, et Antonin en comparait la fertilité à celle de l’Égypte Renan E. Vie de Jésus. Paris: Calmann Lévy, 1893. P. 24, 27-29. . En mars et avril, ses champs étaient couverts de fleurs ; on y rencontrait tourterelles, grives, alouettes, grues et quantité d’autres animaux. Nulle part ailleurs en Palestine les montagnes ne s’élevaient d’une manière aussi pittoresque et romantique. C’est sur une montagne de cette région, selon la tradition, que Jésus donna à l’humanité son plus précieux discours.
La fraîcheur descendait des sommets du Galaad ; la surface du lac de Génésareth se ridait en déformant le reflet des montagnes et du ciel ; le soleil se levait au-dessus des rochers basaltiques sombres ; entre Soulem et le Thabor s’ouvraient la vallée du Jourdain et les hauts plateaux de la Pérée. Chaque année, le printemps réveillait la nature galiléenne, et cette beauté quasi paradisiaque disposait l’âme à un chant religieux.
À sept kilomètres au sud de Sepphoris, sur les premières pentes douces de la Basse Galilée au-dessus de la plaine d’Yizréel, se trouvait Nazareth. Le village était composé de pauvres maisonnettes blanches, disséminées dans la vallée et sur le flanc de la colline, noyées dans les oliveraies et les vignes. Depuis l’unique source, située dans la partie basse, montait une ruelle en escalier qui sentait le vin aigre et le fumier de chèvre. C’est là que, deux fois par jour, les femmes de Nazareth descendaient et remontaient avec leurs cruches de terre sur la tête. Des hirondelles tournaient dans le ciel ; des cyprès noirs se détachaient sur les murs blanchis ; l’hiver, la neige pouvait brièvement blanchir ces mêmes hauteurs.
L’intérieur des maisons, basses et couvertes d’un toit plat, était très pauvre. L’habitation était partagée en deux : d’un côté la famille, de l’autre les bêtes. Les murs de terre étaient noircis par la fumée ; la lumière entrait surtout par la porte et par de petites ouvertures grillagées. Le soir on allumait une lampe, et la famille s’asseyait devant un chaudron de cuivre. On dormait à même le sol, sur des tapis roulés le jour, et l’été sur le toit plat.
C’est dans une maison de ce genre que naquit et grandit celui dont le nom est aujourd’hui connu jusqu’aux confins de la terre.