03 Histoire de Jésus avant son ministère public
21. Quand et où Jésus est-il né ?
Nous ne savons pas exactement quand Jésus est né. Le calcul qui a servi de base à notre ère fut établi en 525 par le moine romain Denys le Petit, archiviste pontifical d’origine scythe. Ce calcul reposait sur des données très hypothétiques et ne coïncida pas réellement avec la naissance de Jésus.
Denys s’appuyait peut-être sur le Chronographe de 354 Monumenta Germaniae Historica… P. 13-148. , qui place la naissance de Jésus au consulat de Caius César et d’Aemilius Paulus, c’est-à-dire en l’an 1 de notre ère. On y lit : « Sous ces consuls, le Seigneur Jésus-Christ naquit le huitième jour avant les calendes de janvier, un vendredi, à la quinzième lune » Liber citatus, p. 56. . Or un simple calcul montre que le 25 décembre de l’an 1 tomba un dimanche, et non un vendredi, et que l’âge de la lune n’était pas de quinze jours mais de vingt.
La Liste constantinopolitaine des consuls de 395 Liber citatus, p. 197-247. place, elle, la naissance du Christ sous le consulat d’Auguste et de Silvanus Liber citatus, p. 218. . Irénée et Tertullien estiment que le Seigneur naquit vers la quarante et unième année du règne d’Auguste. Eusèbe parle de la quarante-deuxième année d’Auguste et de la vingt-huitième depuis la conquête de l’Égypte ; Épiphane, de la quarante-deuxième année d’Auguste ; Sextus Julius Africanus évoque la vingt-neuvième année après Actium ; Jean Malalas place la naissance du Christ dans la 193e olympiade, troisième année, soit la 752e année de Rome. Tous ces auteurs renvoient donc à 3 ou 2 av. J.-C., tandis que la Chronique pascale propose 1 av. J.-C.
Ces auteurs utilisaient probablement tous la même donnée évangélique : « la quinzième année du règne de Tibère » (Lc 3,1-2), moment où Jean commença son activité et baptisa bientôt Jésus, lequel « avait environ trente ans » en commençant son ministère (Lc 3,23). Tibère régna de 14 à 37. Si Jean commence en 28, puis baptise Jésus au début de 29, et si Jésus a alors environ trente ans, on en déduit une naissance vers 2 av. J.-C. Voir plus en détail : Klimichine I. A. Calendrier et chronologie. Moscou, 1990. P. 331-339.
Tout ce raisonnement dépend donc de Luc. Mais peut-on se fier à lui comme chronographe ? La critique de ses écrits montre plutôt le contraire. D’abord, Luc se contredit lui-même : d’un côté, il fait naître Jésus au moment d’un recensement ordonné par César (Lc 2,1), c’est-à-dire en 6-7 apr. J.-C. ; de l’autre, il suppose une naissance au plus tard quinze mois après la mort d’Hérode le Grand L’annonce à Zacharie se situe « aux jours d’Hérode » ; si l’on ajoute les neuf mois de grossesse et les six mois séparant les annonces à Élisabeth et à Marie, on obtient ces quinze mois. , soit avant octobre 3 av. J.-C. De plus, Luc fait régner un certain Lysanias en Abilène en 28-29, alors que le personnage historique de ce nom avait été mis à mort des décennies plus tôt. Dans les Actes, il met dans la bouche de Gamaliel une chronologie révoltée : la révolte de Theudas y apparaît avant celle de Judas le Galiléen, alors qu’historiquement Theudas se souleva bien plus tard, sous Cuspius Fadus, au milieu du Ier siècle L’hypothèse de deux Theudas différents n’est pas sérieuse. .
Tous ces auteurs contredisent par ailleurs Matthieu, selon lequel Jésus est né au temps du roi Hérode le Grand, mort en 4 av. J.-C. Si l’on rapproche cette donnée du détail matthéen selon lequel Hérode fit tuer les enfants de deux ans et au-dessous (Mt 2,16), on peut imaginer que Jésus naquit vers 5 av. J.-C. Bien sûr, le massacre des innocents n’a, historiquement, aucun fondement assuré ; mais, comme souvent dans les légendes, la borne d’âge « deux ans et au-dessous » ne vient pas de nulle part.
Les auteurs médiévaux ont beaucoup spéculé sur des configurations planétaires qui auraient pu mettre les mages en route vers le Messie nouveau-né. Isaac Abrabanel disait que les grands changements dans le monde sublunaire sont annoncés par les conjonctions de Jupiter et de Saturne Isaac Abrabanel (1437-1508), exégète juif portugais. . Or une telle conjonction eut lieu en 7 av. J.-C. dans la constellation des Poissons, rejointe l’année suivante par Mars. À partir de là, Kepler conclut en 1603 que Jésus serait né en 6 av. J.-C. Rien n’interdit de retenir cette date à titre conventionnel, même si le procédé reste très hypothétique et si, comme nous le verrons, l’« étoile du Messie » appartient avant tout au domaine de la construction dogmatique.
Dans le Chronographe de 354, dans la Liste constantinopolitaine et chez Épiphane, il est dit que Jésus naquit « le huitième jour avant les calendes de janvier », c’est-à-dire le 25 décembre La fixation formelle de Noël au 25 décembre est traditionnellement rattachée au concile d’Éphèse ; l’Église orthodoxe, restée au calendrier julien, le célèbre le 7 janvier du calendrier grégorien. . Cette date, évidemment, ne peut pas nous fournir le jour exact de sa naissance, faute de documents autorisés On peut tenter un calcul à partir de la classe sacerdotale d’Abia en Lc 1,5, mais la chaîne d’hypothèses demeure trop fragile. .
Pourquoi, dès lors, avoir placé la naissance de Jésus au solstice d’hiver ? Parce que c’est précisément ce jour-là que les païens de l’Empire romain célébraient la naissance du Soleil invaincu, le Dies natalis Solis Invicti Voir § 17. . Un auteur chrétien syriaque anonyme remarque d’ailleurs que, voyant l’attrait qu’exerçaient ces réjouissances sur les chrétiens, les Pères de l’Église décidèrent de célébrer ce jour-là la Nativité du Christ Kosidowski Z. Récits bibliques ; Récits des évangélistes. Moscou, 1990. P. 393. .
Le verset de Michée : « Et toi, Bethléem Éphrata… de toi sortira pour moi celui qui dominera sur Israël » (Mi 5,2) fut interprété comme signifiant que le Messie devait naître à Bethléem de Judée, ville de David. Les évangélistes Primus et Tercius ont donc raisonné ainsi : si Jésus est le Messie, il doit être né dans la ville de David (Jn 7,42).
Or on savait très bien que les parents de Jésus venaient de Nazareth et que Jésus lui-même y avait grandi. Primus a donc choisi de faire vivre d’abord ses parents à Bethléem, puis de les faire migrer à Nazareth après sa naissance, tous leurs déplacements, y compris la fuite en Égypte, étant réglés par les indications d’un ange, ce qui suffit déjà à fragiliser fortement la valeur historique du récit Voir § 23. .
Tercius, lui, affirme au contraire que le lieu de résidence habituel des parents était Nazareth et qu’ils ne se trouvèrent à Bethléem qu’en raison du recensement (Lc 1,26 ; 2,4-8.39).
Mais ce recensement eut lieu sous Quirinius après la destitution d’Archélaüs, soit au moins dix ans après la naissance de Jésus Tertullien tente de contourner ici la difficulté en attribuant le recensement non à Quirinius mais à Sentius Saturninus. . Il s’agit bien de la « première inscription » sous Quirinius gouverneur de Syrie (Lc 2,2), puisque c’est justement à partir de la destitution d’Archélaüs que la Judée fut rattachée administrativement à la Syrie et passa sous contrôle direct de Rome. C’est aussi à ce recensement de 6-7 que se rattache la révolte de Judas le Galiléen.
Peut-on supposer un autre recensement en Judée dix à douze ans plus tôt ? Même alors, les difficultés demeurent. Un recensement en Judée ne peut avoir eu lieu en même temps sous Quirinius, gouverneur de Syrie, et sous Hérode Ier, roi de Judée, puisque Quirinius ne fut nommé en Syrie que bien des années après la mort d’Hérode. Surtout, la Judée, la Samarie et l’Idumée ne furent rattachées à la Syrie qu’en 6 apr. J.-C. ; aucun gouverneur syrien n’avait donc autorité pour y recenser la population auparavant On a un temps invoqué une inscription latine pour défendre deux recensements de Quirinius ; elle s’est révélée fausse. Le titulus Tiburtinus ne change rien aux données historiques essentielles. .
Et même si, contre toute vraisemblance, on imaginait un recensement ordonné par Auguste en Judée du temps d’Hérode, Luc se heurterait encore à un problème fondamental : les recensements romains répondaient à des objectifs fiscaux et statistiques, non à des considérations tribales ou généalogiques. Même si Joseph avait été descendant de David, rien ne l’obligeait à se rendre de Nazareth à Bethléem, ville de son lointain ancêtre. De plus, selon la pratique romaine, un citoyen n’avait pas à amener physiquement femmes et enfants au recensement ; il suffisait de les déclarer. Le droit romain n’exigeait pas non plus le déplacement personnel des femmes dans les provinces Servius Tullius est traditionnellement associé à l’organisation censitaire romaine. Brunt P. A. Italian manpower 225 B. C. – A. D. 14. Oxford, 1971. P. 113 sqq. . Marie, qui selon les Évangiles canoniques n’était d’ailleurs pas issue de David Luc la rattache même plus volontiers à la lignée sacerdotale d’Aaron qu’à celle de David. , n’avait donc aucun motif de se rendre à Bethléem, a fortiori au dernier mois de sa grossesse.
Si le recensement avait été juif et non romain, Joseph aurait certes pu être amené, en tant que descendant de David, à se rendre à Bethléem, car l’ancienne organisation juive reposait en partie sur les tribus et les lignées. Mais dans les dénombrements de l’Ancien Testament, les femmes ne sont pas comptées ; là encore, Marie n’aurait eu aucune raison d’y aller.
De tout cela, il faut conclure que Jésus n’a pas pu naître à Bethléem et que les affirmations de Primus et de Tercius sur ce point ne reposent que sur des considérations dogmatiques. De plus, l’affirmation ecclésiale selon laquelle Jésus serait né le 25 décembre de l’an 1 av. J.-C. ou de l’an 1 de notre ère n’a aucun fondement historique et demeure purement conventionnelle.
Jésus est né au milieu de la dernière décennie avant notre ère, ou, si l’on préfère le comptage négatif, dans la première décennie précédant l’an zéro, en Galilée, plus précisément à Nazareth. Toute sa vie, il fut appelé le Galiléen (ὁ Γαλιλαῖος) Transcription sémitique approximative : הַגָּלִילִי. et le Nazaréen (ὁ Ναζαρηνός) Transcription sémitique approximative : הַנָּצְרִי. . Ce surnom lui resta même après sa mort. On l’appelait aussi le Nazôréen (ὁ Ναζωραῖος) Transcription sémitique approximative : הַנָּזִיר. , bien qu’il n’ait eu avec le naziréat qu’un rapport assez lointain. Dans la littérature chrétienne ancienne, le terme nazôréen finit même, sans véritable base, par être compris comme désignant un habitant de Nazareth, avant de passer aux disciples du Fondateur.
Nazareth La lecture originelle exacte du nom du village n’est pas assurée ; plusieurs vocalisations sont possibles. était un si petit bourg qu’il n’est mentionné ni dans l’Ancien Testament ni chez Josèphe. Certains chercheurs ont même pensé qu’il n’existait pas encore au Ier siècle et qu’il avait été inventé pour expliquer le surnom de Jésus Kryvelev I. A. La Bible : analyse historico-critique. Moscou, 1982. P. 170. . Pourtant, les fouilles archéologiques menées à Nazareth ont mis au jour des traces d’occupation remontant aux premiers siècles avant notre ère. On a aussi trouvé à Césarée maritime une inscription énumérant les lieux de résidence du clergé juif après la destruction du Temple en 70, et Nazareth y figure Bagatti B. ; Briand J. ; Avi-Jonah M. ; etc. .