03 Histoire de Jésus avant son ministère public
23. Fuite en Égypte, présentation au Temple et prophéties de Siméon et d’Anne
L’histoire de l’enfance de Moïse a largement servi de modèle à celle de l’enfance de Jésus. « Tel fut le premier sauveur [Moïse], tel sera le dernier [le Messie] », affirmaient les rabbins. Pharaon avait ordonné de faire périr tous les garçons hébreux (Ex 1,16.22) ; selon Josèphe, il l’aurait fait non seulement par crainte démographique, mais parce qu’un devin égyptien lui avait annoncé la naissance d’un enfant appelé à sauver Israël et à écraser l’Égypte. Hérode, de la même manière, ordonne la mise à mort des enfants de Bethléem après avoir appris des mages la naissance du roi des Juifs (Mt 2,1-8.16-18). Dans l’histoire d’Abraham, c’est Nimrod qui joue un rôle analogue. On comprend donc d’où Primus a tiré la matière de sa propre légende.
L’ordre d’Hérode de massacrer tous les enfants de Bethléem ne peut être tenu pour un fait historique, même si l’on écarte l’arrière-plan messianique. Ni Josèphe, pourtant très détaillé sur le règne d’Hérode, ni aucun autre historien antique n’en disent mot ; seuls les Pères de l’Église répètent le récit de Matthieu. Ce n’est qu’au IVe siècle que Macrobe relia l’exécution d’un des fils d’Hérode à l’histoire du massacre des innocents.
Primus raconte qu’en apprenant que Marie était enceinte, Joseph voulut la renvoyer secrètement, mais qu’« un ange du Seigneur lui apparut en songe » pour l’en empêcher (Mt 1,18-20). Plus tard, les mages, « avertis en songe », ne retournent pas vers Hérode. Puis « l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph » et lui ordonne de fuir en Égypte avec l’enfant et sa mère. Après la mort d’Hérode, le même ange lui apparaît encore en songe pour lui dire de revenir en Israël, puis, à nouveau averti en songe, Joseph se retire en Galilée (Mt 2,12-22).
Nous avons donc cinq songes merveilleux en un laps de temps très bref, dont quatre pour Joseph seul. Le dernier aurait même pu être évité si, dans le précédent, l’ange lui avait immédiatement indiqué la Galilée. En outre, si l’ange avait dit que « tous ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant sont morts », pourquoi craindre Archélaüs ? Et si Archélaüs voulait aussi tuer Jésus, pourquoi l’ange ordonne-t-il d’abord de revenir en Palestine ? Nous avons déjà rencontré, chez les auteurs bibliques, des actes de Dieu et de ses anges qui paraissent illogiques, irrationnels, voire moralement douteux.
Le Juif mis en scène par Celse dans le Discours véritable demande à Jésus : « Pourquoi a-t-il fallu t’emmener enfant en Égypte pour qu’on ne te tue pas ? Dieu n’aurait pas dû craindre la mort ; et pourtant un ange venu du ciel ordonne que vous fuyiez, toi et les tiens. Le Dieu grandiose n’était donc pas capable de protéger son propre Fils ici même ? » (Orig.CC.I.66).
Que Primus ait eu en vue la fuite de Moïse (Ex 2,15) ressort aussi du fait qu’il motive le retour de Joseph après la mort d’Hérode par la même formule que l’Ancien Testament emploie pour le retour de Moïse après la mort de Pharaon : « car tous ceux qui en voulaient à ta vie sont morts » (Ex 4,19-20 ; cf. Mt 2,20-21).
Primus pensait en outre que, puisque le peuple élu était sorti d’Égypte, le Messie devait lui aussi en sortir. Il voyait dans ce détail l’accomplissement d’Os 11,1 : « D’Égypte, j’ai appelé mon fils. » Il est clair que, chez Osée, le « fils » désigne Israël, non le Messie. Mais, puisque les exégètes judéo-chrétiens appelaient aussi le Messie « Fils de Dieu », Primus en conclut que Jésus aussi devait être rappelé d’Égypte, et même dans son enfance, puisque le texte d’Osée parle d’Israël quand il était enfant.
L’histoire de la fuite en Égypte apparaît ainsi comme une construction dogmatique, non comme un fait historique. Elle donna d’ailleurs prise aux adversaires du christianisme, qui accusèrent Jésus d’avoir puisé en Égypte ses pouvoirs magiques, l’Égypte étant célèbre de longue date pour ses mages et enchanteurs. Justin rapporte que les premiers adversaires des chrétiens attribuaient les miracles de Jésus à la magie et à l’imposture. Celse écrit, par exemple, que Jésus, parti en Égypte comme journalier par pauvreté, y aurait acquis certains pouvoirs dont les Égyptiens étaient réputés, puis serait revenu plein d’orgueil et se serait alors proclamé Dieu. Le Talmud, lui aussi, prétend qu’il avait rapporté d’Égypte la magie « dans des incisions sur son corps ».
Luc raconte qu’au terme des jours de purification de Marie, c’est-à-dire quarante jours après l’accouchement, les parents de Jésus l’amenèrent au Temple. Il y avait alors à Jérusalem un homme nommé Siméon, juste et pieux, qui attendait la consolation d’Israël, c’est-à-dire la venue du Messie. L’Esprit saint lui avait révélé qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. Venu au Temple sous l’inspiration de l’Esprit, il reconnut en Jésus le Messie et prononça sa prophétie. La prophétesse Anne, elle aussi, reconnut le Christ et parla de lui à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem (Lc 2,22-38).
D’où vient donc cette légende de la prophétie de Siméon ?
La réponse est simple. Paul écrit que le Christ crucifié est « scandale pour les Juifs » (1 Co 1,23) ; cela signifie que les Juifs n’acceptaient pas l’affirmation des premiers chrétiens selon laquelle le Messie aurait pu mourir d’une mort honteuse aussi bien civiquement que religieusement. Ils en concluaient logiquement que Jésus ne pouvait pas être le Christ. Les chrétiens imaginèrent alors que si un juste juif avait pu prédire, alors que Jésus n’était encore qu’un enfant, toute la catastrophe qui l’attendait, la mort infamante pouvait être relue comme un acte salvifique voulu par Dieu. Pour défendre la réputation de Jésus-Messie, l’auteur chrétien introduit donc un certain Siméon, « homme juste », qui évoque aussitôt les grands prêtres juifs Simon le Juste. À la vue de l’enfant messianique, ce Siméon annonce des « contradictions » et prédit à Marie un « glaive » qui lui transpercera l’âme, c’est-à-dire la mort violente qui frappera Jésus plus tard. Ce récit permettait d’inscrire souffrance et mort du Messie à l’intérieur même du dessein de Dieu.
L’histoire de la prophétie de Siméon est donc, elle aussi, une apologie chrétienne plutôt qu’un souvenir historique.
Essayons maintenant de faire coïncider les récits du premier et du troisième Évangile. Si la présentation au Temple avait eu lieu avant l’arrivée des mages, ceux-ci n’auraient pu trouver la sainte famille à Bethléem, puisque, selon Luc, après avoir tout accompli selon la Loi, les parents retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. De plus, Anne avait déjà répandu dans Jérusalem la nouvelle de la naissance du Messie ; l’arrivée des mages n’aurait donc pas pu jeter « tout Jérusalem » dans le trouble. Si, au contraire, on suppose que l’arrivée des mages et la fuite en Égypte sont antérieures à la présentation au Temple, il est impossible de faire entrer tous ces événements dans les quarante jours après la naissance. Hérode lui-même croit que l’enfant peut déjà avoir deux ans. Et si, en forçant encore davantage le texte, on suppose que la présentation au Temple eut lieu entre le départ des mages et l’ordre de fuir en Égypte, il faut alors imaginer un ange laissant la famille se rendre très imprudemment à Jérusalem, au centre même du danger. En outre, si Anne avait déjà annoncé partout la présence du Messie enfant, pourquoi Hérode n’aurait-il pas essayé de le saisir immédiatement à Jérusalem ?
Ainsi, les divergences et l’incompatibilité des récits évangéliques eux-mêmes confirment leur caractère non historique. Soit les auteurs du premier et du troisième Évangile les ont composés eux-mêmes, soit ils les ont reçus d’autres rédacteurs ; dans tous les cas, les derniers éditeurs les ont intégrés au texte.
Tatien n’a pas repris ces légendes de l’enfance dans son Diatessaron. Il a probablement raisonné ainsi : puisqu’on ne peut harmoniser ni les récits de l’enfance ni les généalogies du premier et du troisième Évangile, et puisque l’apôtre Matthieu, à l’origine de la série évangélique, ne commençait probablement pas son Évangile araméen par la naissance et l’enfance de Jésus, il convenait de commencer comme lui.
Je ne puis cependant suivre Strauß lorsqu’il affirme qu’il n’y a dans ces récits pas la moindre parcelle d’information historique. Je pense notamment que la circoncision de Jésus (Lc 2,21) et sa présentation au Temple, abstraction faite des prophéties de Siméon et d’Anne (Lc 2,22-24), relèvent de l’histoire, parce que la Loi juive l’exigeait (Gn 17,12 ; Lv 12,2-6.8) et que Jésus, selon Paul (Ga 4,4), était « soumis à la Loi ».