06 Résurrection
56. Autres apparitions du Christ
Quelques tentatives d’expliquer la résurrection de Jésus comme un processus naturel
Il existe un point de vue selon lequel Judas Iscariote aurait livré au Sanhédrin non Jésus lui-même, mais son sosie. Beaucoup ont aussi affirmé, sur la foi du gnostique Basilide (Epiph.Haer.XXIV.3), que Simon de Cyrène, qui porta la croix au Golgotha, aurait été crucifié à sa place. Mais ces versions sont trop romanesques pour être historiques. Et puis, dans ce cas, il faudrait encore répondre à la question : qu’est donc devenu Jésus vivant ?..
L’auteur du livre Histoire naturelle du grand prophète de Nazareth, Karl Heinrich Georg Venturini (1768-1849), avança quant à lui l’idée que Jésus n’était pas mort sur la croix, mais seulement tombé dans un état de syncope, puis qu’il avait repris connaissance et s’était montré à ses disciples. Les partisans de cette théorie invoquent Josèphe, qui raconte qu’un jour, revenant d’une reconnaissance militaire, il vit un grand nombre de Juifs crucifiés, dont trois de ses connaissances ; il supplia Titus de les faire descendre, et, une fois retirés de la croix et soignés, l’un d’eux survécut, bien que les deux autres ne pussent être sauvés (Jos.Vita.75).
Mais il y a dans cette théorie quelque chose de très douteux : dès le jour même de sa résurrection, Jésus aurait été assez rétabli pour entreprendre le chemin d’Emmaüs (Lc.24:13-31), à trois heures de marche de Jérusalem, puis, quelques jours plus tard, pour gagner la Galilée. Comme Strauss l’a fort justement remarqué, un homme à demi mort, ayant besoin d’assistance médicale et encore livré à la souffrance physique, n’aurait jamais pu produire sur ses disciples l’impression d’un vainqueur de la mort, impression qui fut pourtant le fondement de toute leur prédication à venir. Une telle « reprise de vie » n’aurait en aucune manière transformé leur deuil en enthousiasme, pas plus qu’elle n’aurait élevé leur respect pour lui jusqu’à l’adoration religieuse Strauß D. F. Das Leben Jesu für das deutsche Volk bearbeitet. 3te Auflage. Leipzig: Brockhaus, 1874. S. 296-298. .
Les tentatives pour interpréter la résurrection de Jésus comme un processus naturel n’aboutissent donc pas au résultat recherché.
Analyse critique des témoignages
Moins une œuvre a été retravaillée, plus elle est précieuse pour l’historien ; aussi Tertius est-il un bon écrivain, mais un piètre historien. D’un côté, Luc cherche à nous convaincre que Jésus est ressuscité, et ressuscité dans la chair : le Fondateur rompt le pain (Lc.24:30), il a des os (Lc.24:39), il mange du poisson et du miel (Lc.24:41-43). Mais, d’un autre côté, Tertius nous rapporte des choses qui ne peuvent pas arriver à une réalité corporelle : le Christ, après avoir parlé avec les voyageurs, « devint invisible pour eux » (Lc.24:31), puis il se retrouve soudain au milieu des disciples dans la salle des apôtres (Lc.24:36), ce qui n’indique nullement une arrivée naturelle de Jésus, car Luc a évidemment en vue ici ce que Quartus dit plus explicitement, à savoir que Jésus vint se tenir au milieu de la salle alors que les portes de la maison étaient fermées (Jn.20:19,26). Selon Quartus, le Christ, lors de sa première apparition, se contenta de montrer aux disciples ses mains et son côté ; lors de la seconde, il ordonna à Thomas de mettre ses doigts dans ses plaies ; et dans le chapitre additionnel, il est encore dit que Jésus aurait mangé avec ses disciples du poisson grillé et du pain (Jn.21:5,9,12-15).
Or, tous ces récits contiennent une contradiction inadmissible : tout corps tangible possède une densité et ne peut passer à travers des portes fermées ; et s’il traverse librement les planches d’une porte ou les fentes d’une fenêtre, alors il ne peut avoir ni os, ni estomac capable de digérer pain, miel et poisson. Ainsi, toutes les apparitions de Jésus aux disciples dans la salle des apôtres à Jérusalem peuvent sans hésitation être considérées soit comme des hallucinations, soit, plus probablement, comme des inventions des évangélistes.
Nous ne pouvons pas davantage accepter le témoignage de Tertius pour cette autre raison que, selon lui, Jésus ressuscita, apparut aux disciples et monta au ciel le jour même, ce qui contredit radicalement le fait qu’il serait apparu plusieurs jours plus tard aux apôtres en Galilée. Et il faut noter d’emblée que les premiers chrétiens ne savaient rien de l’Ascension ; l’ascension (ἀνάληψις) est donc une invention d’une génération chrétienne plus tardive.
En effet, le témoignage de l’apôtre Paul (1 Co.15:5-8) montre de façon irréfutable qu’il met l’apparition du Christ à lui-même sur le même plan que les apparitions du Christ aux autres apôtres ; si tel est le cas, l’apparition à Paul aurait dû avoir lieu dans les quarante jours suivant la crucifixion de Jésus (Ac.1:2-3,9-11), et non des années plus tard. Or, comme nous l’avons montré, la conversion de Paul se produisit plusieurs années après la mort du Fondateur. Cela signifie que Paul ne savait rien du fait de l’Ascension, et donc que Pierre, Jacques le Juste et Jean fils de Zébédée n’en savaient rien non plus (Ga.1:18-19 ; 2:9). Il faut également noter que les autres évangélistes, à l’exception de Clausulus, qui suit strictement Tertius, ne connaissent pas l’Ascension. D’autres écrivains chrétiens anciens n’en parlent pas non plus et n’en soupçonnent probablement même rien, comme Clément de Rome, l’auteur ou les auteurs de la Didachè, Polycarpe, Hermas et d’autres. Seule l’épître apocryphe de Barnabé et Justin parlent clairement de l’Ascension (Barn.15 ; Just.Apol.I.21 ; Dial.108,132).
En outre, nous ne pouvons nous appuyer ni sur les témoignages de Tertius, de Clausulus ou de Quartus au sujet des apparitions de Jérusalem dans la maison des apôtres, ni prendre sérieusement le chapitre 21 de l’Évangile selon Jean : premièrement, l’apparition de Jésus à sept disciples sur le lac de Génésareth n’est connue ni des autres évangélistes ni de Paul ; deuxièmement, ce chapitre est additionnel, donc composé après coup ; et troisièmement, comme Strauss l’a montré Strauß D. F. Das Leben Jesu für das deutsche Volk bearbeitet. 3te Auflage. Leipzig: Brockhaus, 1874. S. 610-611. , il a un caractère non historique, mais purement allégorique.
Il ne nous reste donc, parmi les témoignages néotestamentaires, que les versets 1-10 et 16-17 du chapitre 28 de Matthieu, les versets 1-8 du chapitre 16 de Marc, les versets 1-18 du chapitre 20 de Jean et les versets 3-8 du chapitre 15 de la Première épître aux Corinthiens.
Yaaqob Ahmara
Dans les années 40 et 50, les principales « colonnes » (στῦλοι) de l’ecclésie de Jérusalem étaient Jacques le Juste, Képha et Jean (Ga.2:9), et Jacques occupait même une position supérieure à celle de Pierre (Ga.2:12).
« Jacques, le frère du Seigneur, reçut la direction de l’ecclésie avec les apôtres, écrit vers 180 Hégésippe. Tous, depuis le temps du Seigneur jusqu’à aujourd’hui, l’appellent le Juste (δίκαιος), car beaucoup portaient le nom de Jacques. Il était consacré [à Dieu] dès le sein de sa mère ; il ne buvait ni vin ni liqueur forte, ne mangeait point de viande ; le rasoir ne toucha pas sa tête ; il ne s’oignait pas d’huile et n’allait pas au bain. À lui seul il était permis d’entrer dans le Sanctuaire (τὰ ἅγια) Il s’agit probablement ici du sanctuaire du Temple, non du D’bir, car l’entrée dans le Saint des saints (τὰ ἅγια ἁγίων) n’était permise qu’au seul grand prêtre, et encore une seule fois par an (Ex.30:10 ; Lv.16:2 ; He.9:7). ; il portait non des vêtements de laine, mais de lin. Il entrait seul dans le Temple, et on le trouvait à genoux, priant pour le pardon de tout le peuple ; ses genoux étaient devenus calleux comme ceux d’un chameau, car il priait toujours à genoux et demandait pardon pour le peuple. À cause de sa grande justice, on le surnommait Δίκαιος et Ὠβλίας ; ce mot signifie, traduit, rempart du peuple et justice Passage très difficile. Eusèbe donne : ἐκαλεῖτο Δίκαιος καὶ Ὠβλίας, ὅ ἐστιν Ἑλληνιστὶ περιοχὴ τοῦ λαοῦ καὶ δικαιοσύνη. D’une part, on ne comprend pas pourquoi il aurait fallu traduire en grec un mot déjà grec (Δίκαιος > δικαιοσύνη), et il est probable qu’à l’origine on lisait Σαδδίκ = צַדִּיק. D’autre part, si l’on en juge par la traduction (περιοχὴ τοῦ λαοῦ), Ὠβλίας remonte aux mots hébreux עפֶל et עַם. Ofel, ou plus exactement Ophel, littéralement hauteur, désigne la crête fortifiée au sud-est du mont du Temple (2 Ch.27:3 ; Ne.3:27 ; cf. Targum Jonathan. Soph.1:10), de sorte que ophel-am, ou oplya-am, peut effectivement se traduire par rempart du peuple. Je proposerais donc, au lieu du texte d’Eusèbe, la lecture suivante : ἐκαλεῖτο Σαδδίκ καὶ Ὠφλαάμ, ὅ ἐστιν δίκαιος καὶ περιοχὴ τοῦ λαοῦ. ; et les prophètes parlaient ainsi de lui » (Hégésippe chez Eusèbe. — Eus.HE.II.23:4-7).
Tel est le panégyrique qui se forma dans les milieux chrétiens. Plus tard, on alla même jusqu’à composer dans les cercles ecclésiastiques un apocryphe consacré à la vie et à la mort de Jacques le Juste Vies des saints, exposées d’après les Tchetii-Minei de saint Dimitri de Rostov : Livre 2. — Moscou, 1904. — P. 517-522. .
On serait donc tenté de croire que Yaaqob Ahmara dut être, dès le début du ministère public de Jésus, le disciple préféré et principal du Fondateur. Pourtant, les Évangiles nous montrent exactement le contraire : Yaaqob ne croyait pas en Jésus (Jn.7:5) et le tenait même pour fou Voir § 39. .
Curieuse situation. Yaaqob Ahmara, qui jusqu’à la mort de Jésus avait été son adversaire et qui, même devenu chrétien, continua de vivre selon les règles les plus strictes du pharisaïsme Renan E. Histoire des Origines du Christianisme. Livre deuxième : Les Apôtres. Paris : Michel Lévy frères, 1866. P. XXXIV-XXXV. , devint le chef de l’ecclésie de Jérusalem, devançant même Pierre et Jean.
Que s’était-il donc passé ? Clément d’Alexandrie, à ce sujet, se borne à louer les Douze pour l’humilité noble et le désintéressement qu’ils montrèrent après l’Ascension du Christ en choisissant Jacques le Juste comme évêque de Jérusalem plutôt qu’un membre de leur propre cercle (Clément d’Alexandrie chez Eusèbe. — Eus.HE.II.1:3). Mais alors se pose aussitôt la question : pourquoi choisir à la tête de l’ecclésie un homme qui avait été opposé au Fondateur, plutôt que quelqu’un d’autre qui, sans être du nombre des Douze, avait toujours cru en Jésus ?..
Nous pouvons dire avec assurance que Pierre ne doutait pas que le Christ fût apparu à Jacques le Juste (cf. 1 Co.15:5-7 et Ga.1:18-19). L’Évangile des Hébreux affirme même qu’Ahmara était présent à la dernière Cène et que la première apparition du Ressuscité fut précisément pour lui (Evangelium secundum Hebraeos. — Hier.De vir. ill.2). Et Clément d’Alexandrie dit qu’après sa résurrection Jésus transmit la connaissance secrète précisément à Jacques le Juste, à Jean et à Pierre, et que ces trois-là la transmirent au reste des apôtres (Clément d’Alexandrie chez Eusèbe. — Eus.HE.II.1:4). Quel bouleversement s’était donc produit après la mort de Jésus dans les rapports entre les Douze et Jacques le Juste ?..
Une chose est claire : Yaaqob Ahmara joua un rôle loin d’être secondaire dans l’établissement de la foi en la résurrection de Jésus, rôle sur lequel nous reviendrons.