Esséniens

Le Nouveau Testament ne contient aucune mention des esséniens, mais nous connaissons assez bien cet ordre grâce aux notices de Philon d’Alexandrie et de Flavius Josèphe, ainsi qu’aux manuscrits de Qumrân, découverts après 1947 dans des grottes-dépôts près de la mer Morte.

L’ordre des esséniens (Ἐσσαῖοι), ou essènes (esséniens, Ἐσσηνοί), apparut vers 150 av. n. è. (Jos.AJ.XIII.5:9). Philon appelle les représentants de cet ordre Ἐσσαῖοι (Philo. Quod prob. liber.12, 13 [75, 91]), et parfois Ὅσιοι (saints, pieux) (Philo. Quod prob. liber.13 [91] ; Philon chez Eusèbe. — Eusebius. Praeperatio evangelica.VII.11) ; il affirme par là un lien étymologique entre ces mots, tout en reconnaissant ici une entorse aux règles de la langue grecque : λέγονταί τινες παρ’ αὐτοῖς ὄνομα Ἐσσαῖοι… κατ’ ἐμὴν δόξαν, οὐκ ἀκριβεῖ τύπῳ διαλέκτου Ἑλληνικῆς, παρώνυμοι ὁσιότητος (Philo. Quod prob. liber.12 [75]) Selon un ancien glossaire arménien des notions hébraïques chez Philon, le mot « essènes » est expliqué comme « dans le silence » (Philo about the Contemplative Life. Ed. F. C. Conybeare. Oxford: Clarendon Press, 1895. P. 247). . Flavius Josèphe emploie les deux formes : Ἐσσαῖοι (Jos.AJ.XV.10:4) et Ἐσσηνοί (Jos.AJ.XIII.5:9 ; XVIII.1:2,5 ; BJ.II.8:2), avec une préférence pour la seconde. Hégésippe, transmis par Eusèbe, les appelle Ἐσσαῖοι (Eus.HE.IV.22:7). Hippolyte et Épiphane adoptent la forme Ἐσσηνοί (Hippol.Philosoph.IX.18 ; Epiph.Haer.X.1 ; XII.1 ; XX.3) Épiphane connaît en outre les ossènes (Ὀσσηνοί) (Epiph.Haer.XIX.1-6 ; XXX.3 ; à comparer avec Ἠλχασαί dans les Philosophoumena. — Hippol.Philosoph.IX.13), qu’il rapproche des nazaréens (Νασαραῖοι) (Epiph.Haer.XIX.1). Il connaît aussi la secte des jesséens (Ἰεσσαῖοι) (Epiph.Haer.XXIX.1-9), qu’il identifie directement aux nazoréens (Ναζωραῖοι) et, d’après le texte (Ibid.5), aux thérapeutes de Philon. Ailleurs (Ibid.XXX.1-2), Épiphane identifie les nazoréens aux ébionites, bien qu’il ne le reconnaisse plus ensuite. À propos d’Épiphane, Renan notait déjà (Renan E. Histoire des Origines du Christianisme. Livre cinquième: Les Évangiles et la seconde génération chrétienne. Paris: Calmann Lévy, 1877. P. 48) : « Rien de plus confus que le système de ce Père, égaré par son fanatisme orthodoxe ». .

D’un côté, le nom essénien (essène) peut tirer son origine du mot sémitique hasid (חָסִיד), pieux, dévot. Toutefois, selon toute probabilité, l’appellation esséniens vient du mot araméen assayya (אַסַּיָּא) Plur. de אָסַי, אָסְיָא, אַסְיָא. Voir : A Dictionary of the Targumim, the Talmud Babli and Yerushalmi, and the Midrashic Literature, compiled by Marcus Jastrow. Vol. 1. London – New York, 1903. P. 93. , médecins, guérisseurs. Dans ce cas, le mot thérapeute Du grec θεραπεύω : je sers, je prends soin, je soigne, je guéris. Philon (Philo. De vita cont.1 [2]) donne deux formes : θεραπευταί et θεραπευτρίδες. est la traduction grecque du mot précédent.

Les esséniens vivaient à part, dans des villages ou dans les déserts (Jos.BJ.II.8:4). Accusant les sectes orthodoxes d’apostasie Abandon de Dieu ; du grec ἀποστασία, défection, éloignement de quelqu’un ou de quelque chose. , ils continuaient à professer la religion judaïque, mais à leur manière, différente de celle des autres écoles.

Les esséniens se nommaient eux-mêmes pauvres, fils de lumière, ainsi que simples et sans sagesse, par opposition aux tannaim, qui interprétaient les lois.

Josèphe écrit à propos des esséniens : « Chez eux, les biens sont communs, et le riche n’a pas plus de jouissance que le pauvre qui ne possède rien […]. Vivant entre eux, ils se servent mutuellement. Pour administrer les revenus et les produits du sol, ils élisent par vote les hommes les plus dignes parmi l’ordre sacerdotal ; ceux-ci doivent veiller à l’approvisionnement en pain et en autres vivres » (Jos.AJ.XVIII.1:5). « Ceux qui reçoivent un salaire le remettent à un seul trésorier, élu à main levée, précise Philon d’Alexandrie. Et le trésorier, ayant pris l’argent, achète aussitôt les vivres et donne une nourriture abondante ainsi que tout le nécessaire à l’existence humaine » (Philon d’Alexandrie chez Eusèbe. — Eusebius. Praeparatio evangelica.VIII.11:10).

Malgré la hiérarchie, le communisme était poussé à l’extrême dans la communauté. Flavius Josèphe rapporte ainsi : « Ils méprisent la richesse, et la communauté des biens chez eux mérite l’admiration, car aucun d’entre eux n’est plus riche qu’un autre. Selon leur règle, quiconque rejoint la secte doit céder son patrimoine à la communauté ; aussi ne voit-on nulle part chez eux ni extrême misère ni richesse éclatante : tous, comme des frères, possèdent un seul patrimoine commun, formé par la réunion des biens particuliers de chacun. Ils considèrent l’usage de l’huile comme indigne ; si quelqu’un, contre sa volonté, en est oint, il essuie son corps, car ils tiennent pour honorable d’avoir la peau rude, de même que de porter constamment des vêtements blancs. Ils choisissent des personnes chargées des affaires de la communauté, et chacun, sans distinction, doit se consacrer au service de tous » (Jos.BJ.II.8:3). « Toutes leurs actions s’accomplissent seulement d’après les indications des chefs ; ils ne jouissent d’une pleine liberté que dans deux cas : l’aide et les actes de miséricorde. Chacun peut secourir les personnes qui méritent assistance, dans tous leurs besoins, et distribuer du pain aux indigents. Mais rien ne peut être donné à des parents sans l’autorisation des présidents […]. Toute parole prononcée par eux a plus de poids qu’un serment, qu’ils n’emploient pas du tout, car ils blâment le fait même de jurer plus encore que la violation du serment. Ils tiennent pour perdu l’homme que l’on ne croit que lorsqu’il invoque le nom de Dieu (cf. Mt 5:34-37. — Iesu 0). Ils se consacrent surtout à l’étude des écrits anciens, en étudiant principalement ce qui est salutaire au corps et à l’âme ; par les mêmes sources, ils apprennent à connaître les racines utiles à la guérison des maladies et les propriétés des minéraux » (Jos.BJ.II.8:6).

Les esséniens, rapporte Josèphe, « sont Juifs de naissance, mais plus liés encore que les autres par l’amour mutuel. Ils évitent les plaisirs des sens comme un péché et tiennent la modération et la maîtrise des passions pour la plus grande vertu. Ils méprisent le mariage ; en revanche, ils accueillent les enfants des autres dans un âge tendre, lorsqu’ils sont encore réceptifs à l’enseignement, les traitent comme leurs propres enfants et leur inculquent leurs moeurs. Par là, ils ne veulent nullement mettre fin au mariage ni à la continuation du genre humain, mais seulement se protéger du dérèglement des femmes, estimant qu’aucune ne garde fidélité à son seul mari » (Jos.BJ.II.8:2). « Ils n’ont ni femmes ni esclaves, pensant que les premières ne mènent qu’à des injustices, et que les seconds donnent occasion à des malentendus » (Jos.AJ.XVIII.1:5). Philon précise à ce sujet : « Voyant clairement que le mariage est la seule chose capable de détruire davantage leur communauté, ils y renoncèrent et observent en même temps une parfaite continence. Aucun essénien ne prend femme, car les femmes sont égoïstes, excessivement jalouses, et savent influer sur la manière de penser de l’homme en l’attirant par des charmes constants » (Philon d’Alexandrie chez Eusèbe. — Eusebius. Praeparatio evangelica.VIII.11:14).

Cependant, Josèphe lui-même distingue les esséniens qui refusaient le mariage de ceux qui vivaient mariés. Ces derniers prenaient une femme « à l’essai », à condition qu’elle tombe enceinte dans les trois mois Le manuscrit porte « années », mais le contexte montre qu’il s’agit de trois mois, non de trois ans : « Ils éprouvent leurs fiancées pendant trois […], et, si après trois purifications ils sont convaincus de leur fécondité, ils les épousent » ; il est clair que, dans ce passage où l’original est précisément corrompu, il s’agit de trois cycles menstruels, dont l’absence signalait la grossesse. , et alors seulement ils l’épousaient. Pendant la grossesse, la femme était intouchable, car les esséniens voyaient dans le sexe un acte de procréation, non un moyen de satisfaire la chair (Jos.BJ.II.8:13).

En outre, comme l’indique le Document de Damas (CD), dont deux manuscrits (CD-A et CD-B) ont été découverts dans la guéniza du Caire Guéniza, ou plus exactement geniza (גְּנִיזָה), dépôt où l’on conserve des documents et textes ayant une importance religieuse mais endommagés ou hors d’usage. À la fin du XIXe siècle, dans la guéniza de la synagogue de Fostat, le « Vieux Caire », on découvrit plus de 200 000 fragments de manuscrits remontant au IXe siècle et aux périodes suivantes. Des fragments du Document de Damas furent aussi découverts dans les grottes de Qumrân : 4Q D, 5Q 12, 6Q 15, etc. , certaines sectes de type essénien possédaient aussi des esclaves : « Que nul ne force son esclave, sa servante ou son salarié à travailler pendant le Shabbat » (CD-B.XI.12).

« Leur rite cultuel est également particulier, rapporte Flavius Josèphe (Jos.BJ.II.8:5). Avant le lever du soleil, ils s’abstenaient de toute parole ordinaire ; ils adressaient alors au soleil certaines prières d’origine ancienne, comme s’ils sollicitaient son lever ». Philon d’Alexandrie rapporte un rite analogue chez les thérapeutes : le matin, « ils se lèvent, tournés vers l’orient, et, dès qu’ils aperçoivent le soleil levant, ils tendent les mains vers le ciel et prient pour la prospérité, la vérité et la clairvoyance » (Philo. De vita cont.11 [89]). On ne trouve pas une telle attitude envers le soleil dans les textes de Qumrân ; toutefois, le calendrier des Qumrâniens était solaire, par opposition au calendrier luni-solaire des Juifs orthodoxes. Les chrétiens du début du IIe siècle avaient aussi « l’habitude de se réunir à l’aube, un jour fixé, et de chanter tour à tour un hymne au Christ comme à un dieu » (Plinius Secundus. Epist.X.96:7).

Après la prière du matin, les esséniens se mettaient au travail. Les membres de la communauté de Qumrân, en particulier, pratiquaient l’agriculture, l’élevage et l’artisanat : ils extrayaient le sel et l’asphalte de la mer Morte, travaillaient le cuir et produisaient des étoffes de laine. Après avoir travaillé intensément « jusqu’à la cinquième heure », dit Flavius Josèphe, c’est-à-dire jusqu’à onze heures selon notre compte, ils se réunissaient de nouveau en un lieu déterminé, se ceignaient d’un linge de lin et se lavaient le corps à l’eau froide. Une fois la purification achevée, ils se rendaient dans leur propre demeure, où les personnes étrangères à la secte n’étaient pas admises, et, purifiés, entraient dans la salle à manger comme dans un sanctuaire. Là, dans un silence très strict, ils prenaient place autour de la table ; le boulanger distribuait alors le pain à chacun dans l’ordre, et le cuisinier plaçait devant chacun un plat contenant une seule nourriture. Le prêtre ouvrait le repas par une prière, avant laquelle personne ne devait toucher à la nourriture ; après le repas, il prononçait de nouveau une prière. Avant comme après le repas, ils glorifiaient Dieu comme dispensateur de la nourriture. Puis, ayant déposé leurs vêtements comme sacrés, ils retournaient au travail, où ils demeuraient jusqu’au soir. Ils prenaient le dîner selon le même ordre que le déjeuner (Jos.BJ.II.8:5). Les Qumrâniens consacraient « le tiers de la nuit » à l’étude de la Torah et des Neviim. Il faut noter que les esséniens admettaient aussi des invités au repas, à condition que ceux-ci fussent, bien que venus d’autres régions, membres de l’ordre (Jos.BJ.II.8:4).

Pline l’Ancien rapporte au sujet des esséniens (Esseni) : « De jour en jour, leur nombre augmente par l’arrivée d’une multitude d’étrangers fatigués de la vie, que la main du destin conduit vers les coutumes [esséniennes] » (Plin.NH.V.73 [17]) Il est significatif que Pline indique l’emplacement des esséniens, ce qui nous autorise à les identifier aux Qumrâniens : à l’ouest de la mer Morte et au nord d’Engada, c’est-à-dire d’En-Gedi (Plin.NH.V.73 [17]). .

Cependant, entrer dans la communauté n’était pas facile, car les candidats devaient passer une période probatoire de deux ans selon le Règlement de la communauté de Qumrân (1Q S.IX.2), ou de trois ans selon Josèphe (Jos.BJ.II.8:7). Au terme de ce délai, l’assemblée générale décidait de l’admission du candidat, et le nouveau membre remettait à la communauté « tout son savoir, son travail et ses biens » (1Q S.I.11-12). Chez Flavius Josèphe, nous trouvons encore un détail : « Celui qui veut rejoindre cette secte (αἵρεσις) n’y a pas accès si vite […]. Avant de participer aux repas communs, il prête à ses frères un serment redoutable : il honorera Dieu, remplira ses devoirs envers les hommes, ne fera de mal à personne ni de sa propre initiative ni sur ordre, haïra toujours les injustes et défendra les justes ; ensuite, il devra garder fidélité envers tout homme, et particulièrement envers le gouvernement, car tout pouvoir vient de Dieu (cf. Rm 13:1-7. — Iesu 0). Il doit encore jurer que, s’il exerce lui-même le pouvoir, il n’en abusera jamais et ne cherchera pas à éclipser ses subordonnés par le vêtement ou l’éclat des ornements. Il s’impose ensuite de toujours dire la vérité, de démasquer les menteurs, de garder les mains pures du vol et la conscience pure d’un gain malhonnête, de ne rien cacher à ses compagnons ; aux autres, au contraire, il ne révélera rien, même s’il devait mourir sous la torture. Enfin, il ne présentera les dogmes de la fraternité à personne sous une autre forme que celle où il les a lui-même reçus, s’abstiendra du brigandage et gardera et honorera également les livres de la secte et les noms des anges πρὸς τούτοις ὄμνυσιν μηδενὶ μὲν μεταδοῦναι τῶν δογμάτων ἑτέρως ἢ ὡς αὐτὸς μετέλαβεν, ἀφέξεσθαι δὲ λῃστείας καὶ συντηρήσειν ὁμοίως τά τε τῆς αἱρέσεως αὐτῶν βιβλία καὶ τὰ τῶν ἀγγέλων ὀνόματα. » (Jos.BJ.II.8:7).

« Selon le moment de leur entrée dans la fraternité, poursuit Josèphe (Jos.BJ.8:10), ils se divisent en quatre classes ; les membres les plus récents sont si éloignés des anciens que ceux-ci, si les premiers les touchent, se lavent le corps comme s’ils avaient été souillés par un étranger ». Les membres de plein droit de la communauté de Qumrân se divisaient quant à eux en deux classes hiérarchiques : les prêtres (אהרן, Aaron) et les autres croyants (ישראל, Israël) (1Q S.V.6,21,22 ; IX.11). Le conseil de la communauté de Qumrân comptait trois prêtres et douze simples croyants (1Q S.VIII.1).

Dans son traité De la vie contemplative, Philon raconte que les thérapeutes, imitant les sages, renonçaient à leurs biens, qu’ils distribuaient à leurs parents et amis, abandonnaient enfants, épouses, parents, frères, amis et ville natale, et trouvaient une nouvelle patrie dans la communion avec des personnes partageant les mêmes pensées. De telles communautés existaient en plusieurs lieux d’Égypte, surtout aux environs d’Alexandrie. Là, chacun vivait dans une cellule séparée, proche des autres, et passait son temps en méditations pieuses. La nourriture des thérapeutes était très simple : pain, sel et eau. Ils célébraient le Shabbat tous ensemble dans une même salle de fête, mais les femmes étaient séparées des hommes par un mur. Ils prononçaient alors des homélies et chantaient des psaumes et des prières. Les thérapeutes ne consommaient ni viande ni vin et refusaient l’esclavage Eusèbe, citant ce traité de Philon, suppose sans fondement que les thérapeutes étaient des chrétiens (Eus.HE.II.17:2 et suiv.). .

Peut-être des Juifs palestiniens apportèrent-ils en Égypte les conceptions des esséniens et influencèrent-ils ainsi l’ordre des thérapeutes. Cependant, ces derniers différaient probablement des premiers : les thérapeutes vivaient dans une inaction « contemplative », du travail d’autrui ; les esséniens, eux, travaillaient avec tant d’assiduité et gagnaient tant qu’ils pouvaient non seulement subvenir à leurs besoins, mais encore donner de leur surplus aux nécessiteux.

Les esséniens de la communauté de Qumrân vénéraient un certain Maître de justice (מורה הצדק). Les manuscrits de Qumrân nous apprennent que ce Maître de justice était prêtre et interprète de la Torah ; l’ordre qu’il dirigeait était gouverné par le clergé. Les attaques des sectaires contre le roi-grand prêtre de la lignée hasmonéenne provoquèrent un conflit vers 150 av. n. è. Le Maître fut jeté en prison, puis envoyé en exil. Mais là encore, le Prêtre impie (הכוהן הרשע) ne le laissa pas tranquille. Lorsque les fils de lumière célébraient la fête de Yom Kippour, des hommes envoyés par le roi les attaquèrent. Cela n’entraîna pourtant pas la désagrégation de la secte. Vers 140, le Maître conduisit ses partisans sur les rives de la mer Morte, où fut fondée la première implantation qumrânienne. Le Maître mourut vers 110 av. n. è. ; les textes parlent de sa mort dans un ton épique et paisible Amusin I. D. Le « Maître de justice » de la communauté de Qumrân. — Annuaire du Musée d’histoire de la religion et de l’athéisme : t. 7. — Leningrad, 1964, p. 255 et suiv. ; Starkova K. B. Monuments littéraires de la communauté de Qumrân. — Leningrad, 1975, p. 43 et suiv. ; Carmignac J. Christ and the Teacher of Righteousness. Baltimore, 1962. .

Les communautés esséniennes possédaient leurs propres Règlements Parmi les manuscrits de la mer Morte se trouve par exemple le Règlement de la communauté (1Q S), auquel s’ajoutent des anthologies de textes messianiques et eschatologiques sur Israël à la « fin du siècle ». . Pour toute violation de ses règles, le coupable subissait une peine : place déshonorante pendant le repas, réduction de la ration alimentaire, interdiction faite aux membres de la communauté de communiquer avec lui, exclusion de la communauté. Toutefois, le plus souvent, le coupable repentant, « dont l’esprit avait fléchi », pouvait redevenir membre de plein droit après une nouvelle période d’épreuve.

Au sujet des conceptions des esséniens, Flavius Josèphe écrit : « Ils croient fermement que, si le corps est corruptible et la matière périssable, l’âme demeure toujours immortelle ; issue de l’éther le plus subtil et entraînée dans le corps par une force naturelle séduisante, elle y est comme emprisonnée ; mais, dès que les liens corporels tombent, elle s’élance joyeusement vers les hauteurs, comme libérée d’une longue servitude […]. Ils pensent que les bons, dans l’espérance d’une glorieuse vie posthume, deviendront encore meilleurs ; les méchants, eux, tenteront de se retenir par crainte que, même si leurs péchés demeurent cachés de leur vivant, ils doivent, une fois partis dans l’autre monde, subir des tourments éternels » (Jos.BJ.II.8:11). Les esséniens croyaient à la prédestination (Jos.AJ.XIII.5:9), mais, comme il ressort de ce qui précède, des tendances relatives à la liberté de la volonté humaine s’entremêlaient à cette doctrine.

I. L. Tchertok, traducteur en russe de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, écrit dans une note au huitième chapitre du deuxième livre de cet ouvrage : « Malgré cette relative richesse de matériaux et les nombreuses recherches consacrées par les savants européens à ce sujet, la question de l’origine des esséniens reste encore incomplètement élucidée. Même l’étymologie et la signification du nom des esséniens ne sont pas définitivement établies. Il ne fait aucun doute que l’essénisme prit naissance en Palestine et grandit sur le sol du judaïsme. Les parties fondamentales de son enseignement ont leurs racines dans le judaïsme lui-même ; on peut donc admettre avec une grande probabilité que l’ordre essénien se forma dans le milieu de ces hasidéens Flavius Josèphe considère que les ancêtres des esséniens furent les pharisiens (Jos.BJ.II.8:14), mais il serait plus exact de dire que les uns et les autres sortirent de l’organisation des hasidéens. qui, pendant la lutte contre l’hellénisme, manifestèrent une énergie si remarquable et un si rare esprit de sacrifice dans la défense de la foi des pères. Il est cependant impossible de ne pas remarquer dans l’essénisme certains éléments étrangers, non juifs, qui semblent s’y être greffés de l’extérieur. Ce qui frappe surtout est leur habitude de se tourner le matin vers le soleil avec une prière. Le refus du mariage et tout le caractère ascétique de l’ordre ne s’accordent pas non plus entièrement avec les vues du pur judaïsme. On a donc supposé non sans raison que l’essénisme n’était pas étranger à une influence extérieure. Flavius Josèphe lui-même, comme nous l’avons vu, établit un parallèle entre l’enseignement essénien sur l’immortalité de l’âme et les conceptions grecques à ce sujet « Comme les Hellènes, ils (les esséniens. — Iesu 0) enseignent que les vertueux sont destinés à vivre au-delà de l’océan, en un lieu où il n’y a ni pluie, ni neige, ni chaleur, mais un doux zéphyr éternel, paisible et agréable, venu de l’océan. Aux méchants, au contraire, ils attribuent une caverne sombre et froide, pleine de tourments incessants. Cette même pensée, me semble-t-il, est aussi exprimée par les Hellènes, qui réservent à leurs grands hommes, appelés héros et demi-dieux, les îles des bienheureux (les îles des bienheureux, dans la mythologie grecque, étaient un lieu particulier réservé aux justes dans le royaume souterrain d’Hadès. — Iesu 0), et aux âmes des hommes mauvais un lieu dans les enfers, demeure des impies, où la tradition connaît même par leur nom certains de ces punis, comme Sisyphe et Tantale, Ixion et Tityos » (Jos.BJ.II.8:11). ; ailleurs, il compare directement l’essénisme au pythagorisme Le mode de vie de la secte essénienne était, selon Josèphe, « organisé sur le modèle de l’école du sage grec Pythagore » (Jos.AJ.XV.10:4). . En réalité, on ne peut manquer de remarquer de nombreuses ressemblances entre ces deux enseignements. C’est ce qu’a particulièrement souligné le célèbre connaisseur de la philosophie grecque Eduard Zeller. Mais Zeller va trop loin lorsqu’il veut faire dériver presque tout l’essénisme du pythagorisme » Flavius Josèphe. Guerre des Juifs : trad. du français et de l’allemand par I. L. Tchertok. — Saint-Pétersbourg, 1900, p. 175-176 (note). .

Josèphe lui-même, lorsqu’il vécut à Rome, subit l’influence de la philosophie grecque. Déjà, à propos de la création de l’homme, s’écartant de la source biblique, il écrit que Dieu prit la poussière de la terre et y joignit « esprit et âme » ἔπλασεν ὁ θεὸς τὸν ἄνθρωπον χοῦν ἀπὸ τῆς γῆς λαβών, καὶ πνεῦμα ἐνῆκεν αὐτῷ καὶ ψυχήν (Jos.AJ.I.1:2). . Je pense qu’en Palestine même, les Juifs n’étaient pas hellénisés au point où le rapporte Flavius Josèphe, car les sources palestiniennes de cette époque ne mentionnent pratiquement pas l’immortalité de l’âme. Il est probable que Josèphe lui-même, sous l’influence de la philosophie grecque, attribua aux esséniens, ainsi qu’aux pharisiens et aux zélotes, une hellénisation excessive.

Malgré toutes les ressemblances entre l’ordre essénien, qui comptait environ quatre mille personnes au début de notre ère (Philo. Quod prob. liber.12 [75] ; Jos.AJ.XVIII.1:5), et les premières communautés chrétiennes, il existe entre eux des différences substantielles.

D’un côté, les uns et les autres étaient en antagonisme avec les sectes orthodoxes et, semble-t-il, ne participaient pas aux troubles antiromains. Les chrétiens, comme les esséniens, refusaient la richesse (Mt 19:23 ; Lc 6:20, ex fontibus ; Lc 6:24) et vivaient selon des lois communistes (Jn 12:6 ; Ac 5:1-11). Les uns et les autres portaient même des noms communs : ébionites et fils de lumière (Mt 5:14). Les esséniens, comme l’a noté I. D. Amusin Amusin I. D. La communauté de Qumrân. — Moscou : Nauka, 1983. — P. 225. , jouèrent en quelque sorte un rôle d’intermédiaires entre le judaïsme orthodoxe et le christianisme. Esséniens et premiers chrétiens étaient des Juifs pieux et appelaient leur époque la « fin des temps ». Les uns et les autres nommaient Dieu leur Roi et rejetaient certains aspects du culte du Temple. On ne peut donc nier la possibilité que les esséniens aient exercé une certaine influence sur les premiers chrétiens.

La conception de la Nouvelle Alliance retient d’abord l’attention. Dans les manuscrits de la mer Morte (CD-A.VI.19 ; VIII.21 ; CD-B.XIX.33-34 ; XX.12), comme dans les Évangiles (Mt 26:28 ; Mc 14:24 ; Lc 22:20) et les lettres de Paul (1 Co 11:25 ; 2 Co 3:6), il est question de Nouvelle Alliance Sur cette base, B. Pixner conclut même que Jésus et les esséniens eurent certains rapports ; voir : Pixner Bargil. An Essene Quarter on Mount Zion. // Studia Hierosolymitana in onore di P. Bellarmino Bagatti. Studi archeologici. Publications of the Studium Biblicum Franciscanum. Jerusalem: Franciscan Printing Press, 1976, I, pp. 245-284. Cependant, certains chercheurs identifient purement et simplement les esséniens aux chrétiens. Teicher, en particulier, considère Khirbet-Qumrân comme un monastère chrétien et les membres de la communauté de Qumrân comme des chrétiens ; voir : Teicher I. L. The Dead Sea Scrolls — Documents of the Jewish Christian Sect of Ebionites. // Journal of Jewish Studies. L., II, 1951, no 1, pp. 67-99, et Teicher J. L. The Essenes. _ Studia Patristica. B., I, 1957, pp. 540-545. .

Il faut en outre noter que le Rouleau du Temple (11Q Temple), au fond, interdit non seulement la polygamie, mais aussi le divorce. L’auteur de ce document qumrânien cite une loi selon laquelle le roi ne peut prendre « une autre femme » en plus de celle qu’il a épousée, et « elle seule sera avec lui tous les jours de sa vie » (11Q Temple.LVII.15-19) Yadin Y. The Temple Scroll. Jerusalem: The Israel Exploration Society, 1983, vol. 2, p. 258. . Ainsi, le roi ne pouvait pas divorcer de sa femme. Mais ce qui vaut pour le roi vaut dans la même mesure, sinon davantage, pour ses sujets. Comment ne pas se souvenir ici de l’interdiction du divorce donnée par Jésus (Mc 10:4-12), interdiction qui paraissait si révolutionnaire dans le contexte du judaïsme ?

Peut-être faut-il écouter l’opinion du célèbre orientaliste William Foxwell Albright, qui, en 1956 déjà, lors d’un symposium spécial consacré aux problèmes de Qumrân, déclara : « Nous sommes maintenant contraints de reconnaître comme un fait historique qu’une grande part de la pratique religieuse des premiers chrétiens de l’âge néotestamentaire fut empruntée à la pratique correspondante des esséniens. Cela vaut surtout pour l’organisation des communautés chrétiennes primitives, avec leur tendance à la propriété communautaire et les traces d’une direction confiée à douze élus » Albright W. F. Not Likely to Change Beliefs. The New Republic. Wash., 9.IV.1956, p. 20. .

D’un autre côté, nous n’avons cependant aucune raison sérieuse d’identifier esséniens et chrétiens, comme le fait par exemple Teicher Teicher I. L. The Dead Sea Scrolls — Documents of the Jewish Christian Sect of Ebionites. // Journal of Jewish Studies. L., II, 1951, no 1. P. 67-99 ; Teicher J. L. The Essenes. // Studia Patristica. B., I, 1957. P. 540-545. . Les chrétiens n’honoraient pas le Shabbat (Mt 12:1-8) ni le jeûne (Mt 9:14) dans la même mesure, et ils cherchaient à diffuser leur foi par des voyages missionnaires, tandis que les esséniens ne sortaient pas des limites de leur communauté. Chez les Qumrâniens, en particulier, les rites et les règles n’étaient pas moins nombreux que chez les pharisiens. Les Qumrâniens observaient strictement le Shabbat « Plus strictement que tous les autres Juifs, ils (les esséniens. — Iesu 0) évitent de toucher à quelque travail que ce soit le jour du sabbat » (Jos.BJ.II.8:9). et, à la différence de Jésus, pensaient que même tirer une bête d’une fosse en ce jour était un grand péché (CD-B.XI.13-14). Jésus allait vers tous les déshérités et les méprisés, tandis que le Règlement de la communauté enseignait la « haine éternelle envers les hommes de perdition », comme il nommait pratiquement tous ceux qui n’appartenaient pas à la secte (1Q S.IX.21-22) Il est remarquable que R. Shammaï disait qu’il fallait enseigner la Loi seulement à une personne de noble origine et riche, tandis que R. Hillel estimait au contraire qu’il fallait enseigner à tous, car beaucoup de pécheurs qui s’étaient approchés de l’étude de la Torah étaient devenus justes (Aboth de Rabbi Nathan, ver. 1, cap. 3 ; cf. ver. 2, cap. 4). . Selon le règlement des Deux Colonnes, les personnes atteintes de défauts corporels n’y étaient pas admises (1Q Sa.II.4-9). Discipline hiérarchique stricte, isolationnisme, étude constante de la Torah : voilà ce qui caractérisait la vie à Qumrân. Les « élus » étaient convaincus qu’au moment du Jugement de Dieu, eux seuls seraient sauvés. Plus encore, ils espéraient participer à la guerre contre les « fils des ténèbres » et planifiaient d’avance leurs actions pour le jour de la bataille eschatologique.

Sadducéens

Les sadducéens (Σαδδουκαῖοι) reçurent leur nom dans la seconde moitié du IIe siècle av. n. è. ; apparemment, le mot sadducéen, ou plus exactement tsedouqi (צְדוּקִי) Voir par exemple Talmud de Babylone. Yoma.19b. , tire son origine du grand prêtre Sadoq (Epiph.Haer.XIV.2) L’ancien grand prêtre de Jérusalem Sadoq, ou plus exactement Tsadoq (צָדוֹק), vécut déjà au temps des rois David et Salomon (2 S 8:17 ; 15:24-35 ; 1 R 1:8,22-35 ; 2:35 ; 1 Ch 6:4-8 ; Jos.AJ.VII.5:4 ; 9:2,7 ; 10:4 ; 11:1,8 ; 14:4-6,11 ; VIII.1:3-4) ; parmi les grands prêtres, il fut « le premier dans le Temple construit par Salomon » (Jos.AJ.X.8:6). Selon une autre tradition (Aboth de Rabbi Nathan, ver. 2, cap. 10 ; ver. 1, cap. 5), Tsadoq, fondateur de la secte sadducéenne, aurait été le disciple supposé d’un personnage bien historique, Antigonos ish-Soko (IIIe siècle av. n. è.). .

Les sadducéens (צְדוּקִים, ou צְדוּקִין) représentaient l’aristocratie sacerdotale qui s’était emparée du pouvoir en Judée et l’exerçait d’abord sous la suzeraineté de la Perse, puis sous celle des successeurs d’Alexandre le Grand. Maîtres absolus du Temple de Jérusalem (Jos.AJ.XX.9:1,3 ; Epiph.Haer.XIV.2), ils dominaient Jérusalem et, par l’intermédiaire de la capitale, tout le judaïsme. Toutes les contributions destinées au Temple arrivaient entre les mains du clergé.

Les sadducéens appartenaient exclusivement à la tribu de Lévi (Jos.CA.I.7). Cela est confirmé par le fait que leur nombre était limité par la transmission héréditaire des plus hautes fonctions (Ex 29:9). Hécatée d’Abdère, contemporain d’Alexandre le Grand, affirme que « les grands prêtres des Juifs, qui reçoivent la dîme des revenus et administrent les affaires publiques, sont au total plus de mille cinq cents chez les Hébreux » (Hécatée chez Flavius Josèphe. — Jos.CA.I.22, source douteuse).

Les Juifs, de tout temps, veillèrent à la pureté et à la non-mixité de la lignée sacerdotale (Lv 21:7-9,13-15). Déjà au temps d’Esdras et de Néhémie (Esd 2:61-63 ; Né 7:63-65), tous les prêtres incapables de prouver leur généalogie d’après les registres étaient exclus des sacrifices. Le Talmud rapporte aussi que ces règles étaient observées par les prêtres en Égypte et à Babylone (Talmud de Babylone. Ketubot.25a). En outre, les prêtres appartenaient toujours à la lignée d’Aaron : les Hasmonéens étaient des prêtres héréditaires (1 M 2:1-5 ; Jos.AJ.XII.6:1), et même Hérode le Grand et son fils Archélaüs, après avoir écarté la lignée hasmonéenne de la charge de grand prêtre, transmirent cette dignité honorable à des prêtres certes peu remarquables, mais néanmoins héréditaires (Jos.AJ.XX.10:1).

Les sadducéens ne reconnaissaient que les prescriptions de la Torah, sans accorder aucune importance à « l’enseignement oral » (Jos.AJ.XIII.10:6 ; XVIII.1:4). Ils niaient la prédestination divine et affirmaient que Yahvé n’était pas responsable du bien ou du mal que quelqu’un accomplit, c’est-à-dire que cela dépend du libre arbitre de l’homme. Les sadducéens niaient l’immortalité de l’âme et la rétribution après la mort pour les actes commis durant la vie ; ils niaient aussi l’existence des anges et la possibilité de la résurrection des morts à la « fin du siècle » (Ac 23:8 ; Jos.AJ.XIII.5:9 ; XVIII.1:4 ; BJ.II.8:14 ; Epiph.Haer.XIV.2).

Occupant les plus hauts postes en Judée, les sadducéens ne participaient pas aux troubles contre la domination étrangère et adoptaient en partie la culture gréco-romaine. Ce courant dirigeait le Sanhédrin (Ac 5:17), et la fonction de grand prêtre était entre les mains des sadducéens (Jos.AJ.XX.9:1).

Dans la période précédant la Guerre juive, l’orgueil, la débauche et le luxe des sadducéens atteignirent leur comble (Talmud de Babylone. Yoma.9a, 35b). La dignité de grand prêtre devint achetable (Mishna. Yebamot.6:4 ; Talmud de Babylone. Yebamot.61a ; Yoma.18a ; cf. Jos.AJ.XX.9:4,7) et perdit donc toute valeur aux yeux du peuple (Talmud de Babylone. Pesahim.57a ; Keritot.28a). Plus encore, dans le Talmud, nous trouvons des malédictions directes contre les grands prêtres et leurs familles (Tosefta. Menahot.13:21-22 ; Talmud de Babylone. Pesahim.57a).

Pharisiens

Pendant la révolte des Maccabées, l’indignation des patriotes judéens grandit et trouva son centre dans l’organisation des hasidéens. Quelques décennies plus tard, sous Jean Hyrcan (134-104 av. n. è.), les représentants de ce même courant apparurent sous un nouveau nom, celui de pharisiens (Φαρισαῖοι), de même qu’à la même époque le parti qui leur était hostile reçut le nom de sadducéens.

Le mot pharisien, ou plus exactement paroush (פָּרוּשׁ) Voir par exemple Tosefta. Shabbat.1:15 ; Talmud de Babylone. Shabbat.13a. , signifie séparé, mis à part, distinct Voir : A Dictionary of the Targumim, the Talmud Babli and Yerushalmi, and the Midrashic Literature, compiled by Marcus Jastrow. Vol. 2. London – New York, 1903. P. 1222, avec p. 1228 (פָּרִישׁ). . Les pharisiens (פְּרוּשִׁים, ou פְּרוּשִׁין) s’adressaient les uns aux autres par le mot haber (חָבֵר), c’est-à-dire compagnon, allié (Mishna. Demai.2:3 ; Tosefta. Demai.2:2 et suiv.).

Déjà pour la période autour de 100 av. n. è., Flavius Josèphe écrit : « Du côté des sadducéens ne se trouvait que la classe aisée, non le peuple simple, tandis que du côté des pharisiens se trouvait la foule » (Jos.AJ.XIII.10:6). Et au sujet de l’époque du roi Hérode, il rapporte : « L’enseignement [des sadducéens] est répandu chez quelques personnes seulement, appartenant en outre aux familles les plus nobles […]. Lorsqu’ils occupent des fonctions gouvernementales […], les sadducéens se rallient aux pharisiens, car autrement ils ne seraient pas tolérés par le peuple » (Jos.AJ.XVIII.1:4). « Les pharisiens sont très dévoués les uns aux autres et, agissant de concert, cherchent le bien commun. Les relations des sadducéens entre eux sont dures et grossières ; même avec leurs coreligionnaires, ils se comportent comme avec des étrangers » (Jos.BJ.II.8:14).

Les pharisiens étaient les chefs spirituels de la masse populaire. Toutes les personnes honorées, par exemple Gamaliel l’Ancien (Ac 5:34), étaient rangées dans cette école. Parmi les pharisiens dominaient les exposants Tanna (תַּנָּא) : exposant. , souvent appelés scribes Sofer (ספֵר) : scribe. ou docteurs de la Loi Hakam (חָכָם) : docteur de la Loi, sage. Le Nouveau Testament distingue tout à fait indûment les docteurs de la Loi des pharisiens (voir par exemple Lc 11:45) ; il semble que, dans ce cas, on ait voulu désigner des docteurs appartenant au parti sadducéen. Il faut cependant se rappeler que l’école sadducéenne comme l’école pharisienne avaient leurs scribes et leurs docteurs, c’est-à-dire que scribe et docteur de la Loi sont des titres savants, non des signes d’appartenance à tel ou tel parti religieux. D. Schwartz identifie toutefois les scribes aux lévites (Schwartz D. R. Studies in the Jewish Background of Christianity. Wissenschaftliche Untersuchungen zum Neuen Testament 60. Tübingen: Siebeck, 1992. P. 89-101). . Ce sont surtout les pharisiens qu’on honorait des titres rabba, rabbi, rabbana Titres araméens : רַבָּא, maître ; רַבִּי, mon maître ; רַבַּנָא, notre maître. .

Au sujet du règne d’Hérode le Grand, Flavius Josèphe écrit : « Chez les Juifs existait un parti qui se glorifiait d’observer exactement les prescriptions de la Loi et prétendait à la faveur particulière du Très-Haut. Les femmes étaient entièrement soumises à cette secte. Ce parti porte le nom de pharisiens. Ils pouvaient opposer une forte résistance aux rois, étant tout à la fois rusés, prêts à leur faire ouvertement la guerre et à miner leur autorité. Lorsque tous les Juifs confirmèrent par serment leur fidélité à César [Auguste] et leur obéissance aux décrets du roi [Hérode le Grand], ces personnes, au nombre de plus de six mille, refusèrent le serment » (Jos.AJ.XVII.2:4).

Six mille personnes : pour un pays aussi petit que la Judée, ce chiffre montre que le parti des pharisiens représentait une organisation politique très puissante.

Les sadducéens comprenaient qu’il était impossible de venir à bout des Romains ; les pharisiens, au contraire, aspiraient au renversement violent de la domination étrangère, poussant le peuple à l’exaltation. Ce n’est qu’avec le temps que leur ardeur commença à se refroidir, après l’échec du pharisien Sadoq lors du soulèvement de Judas le Galiléen Voir Sous la domination de Rome au § 7. ; mais il existait alors déjà une organisation plus ardente, le parti ultra-gauche des zélotes, dont il sera question plus bas.

L’expérience des tentatives manquées d’établir une monarchie juive suggérait aux pharisiens que, sans l’aide du Messie envoyé par Dieu, ils ne pourraient renverser le joug étranger. Plus la situation de la Judée devenait désespérée, plus les espérances messianiques étaient cultivées avec passion dans les milieux pharisiens.

La mort des Juifs fidèles, tombés pour la cause de l’indépendance de la Judée, ne pouvait laisser indifférents les zélateurs du culte de Yahvé. Ils ne pouvaient se résigner à ce que l’exploit des héros demeure sans récompense. Ceux qui croyaient que le Messie avait assez de force pour venir à bout du joug étranger pouvaient donc, bien sûr, croire qu’il viendrait aussi à bout de la mort. On en vint ainsi à conclure que les combattants d’avant-garde, tombés pour la liberté de la Judée, ressusciteraient à la venue du Messie pour une vie nouvelle, pleine de joie et de délices. C’est précisément à de telles conceptions que parvinrent les pharisiens, qui crurent aussi, en partie, à l’immortalité de l’âme.

À propos de la prédestination, Flavius Josèphe écrit que, selon les pharisiens, « tout ce qui arrive se produit sous l’influence du destin. Toutefois, ils n’enlèvent nullement à l’homme la liberté de sa volonté, mais reconnaissent que, selon le dessein de Dieu, se mêlent Son désir et le désir de l’homme, selon que celui-ci va sur le chemin de la vertu ou du vice » (Jos.AJ.XVIII.1:3). « Les pharisiens affirment que certaines choses, mais loin de toutes, s’accomplissent par prédestination, tandis que d’autres peuvent arriver d’elles-mêmes » (Jos.AJ.XIII.5:9). « Ils font tout dépendre de Dieu et du destin et enseignent que, bien que l’homme ait la liberté de choisir entre les actions honnêtes et déshonnêtes, la prédestination du destin y participe aussi. Selon eux, toutes les âmes sont immortelles ; mais seules les âmes des bons passent après leur mort dans d’autres corps (sic ! — Iesu 0) Il est peu probable que la croyance en la transmigration des âmes ait été un dogme de l’école pharisienne au Ier siècle. Dans la littérature juive, cette doctrine apparaît très probablement pour la première fois dans le livre cabalistique Bahir ; ce n’est qu’ensuite, à partir de la publication du Zohar, qu’elle gagne en popularité. , tandis que les âmes des méchants sont vouées à des tourments éternels » (Jos.BJ.II.8:14).

Les pharisiens adaptaient la Loi de Moïse aux nouveaux besoins historiques par l’interprétation des commandements et des prophéties de la Torah et des Neviim. Sur la base de cette nouvelle « loi orale », on pouvait démontrer n’importe quoi, pourvu que l’on possédât assez d’esprit et de mémoire pour connaître les commandements par coeur et savoir les citer.

Les pharisiens observaient toutes les traditions qui, au fil du temps, s’étaient formées autour de la Torah comme ajouts et explications. Comme ces traditions concernaient presque exclusivement le côté extérieur, rituel, de la Loi, c’est lui qui devint principalement l’objet de leur attention. En relevaient les prescriptions concernant la distinction stricte entre nourriture pure כָּשֵׁר [kasher] : apte, casher. et impure פָּסוּל [pasoul] : inapte, défectueux ; טָרֵף [taref] : déchiré, non casher. , les jeûnes et rites matrimoniaux, le lavage des mains, des coupes et des bancs (Mc 7:3-4), la forme du vêtement selon telle ou telle circonstance, et d’autres rites difficiles à porter, y compris la règle fixant la distance exacte dont on pouvait s’éloigner pendant le Shabbat L’auteur des Actes des apôtres définit le chemin de sabbat par la distance entre le mont des Oliviers et Jérusalem (Ac 1:12), tandis que Flavius Josèphe dit que cette distance était de 5 ou 6 stades (Jos.AJ.XX.8:6 ; BJ.V.2:3). En général, les pharisiens établirent des règles très complexes liées au tehum shabbat (תְּחוּם־שַׁבָּת), c’est-à-dire à la limite de la distance autorisée le jour du sabbat (Mishna. Eruvin.3-5). Il faut toutefois distinguer, d’une part, la marche simple et, d’autre part, l’éloignement d’un lieu déterminé : on pouvait marcher toute la journée dans une zone donnée, par exemple à l’intérieur de la maison ou de la cour (il était toutefois interdit de courir) (Tosefta. Shabbat.17:22), mais il était interdit de s’éloigner de la ville et de ses faubourgs de plus de 2000 coudées (selon une autre version, 1985). Déjà au temps de Jésus, sur les routes sortant de la ville, on plaçait des bornes indiquant la limite du chemin sabbatique, comme le montrent les inscriptions découvertes aux environs de l’ancienne Guézer : design/techum.gif, c’est-à-dire tehum Guézer (cf. Mishna. Sota.5:3 ; Rosh ha-Shana.2:5). (Ac 1:12 ; Jos.AJ.XIII.10:5 ; XVII.2:4 ; XVIII.1:3 ; Vita.38 ; Epiph.Haer.XVI.1).

En général, beaucoup de pharisiens se distinguaient par l’étroitesse de leur horizon ; ils donnaient trop d’importance aux apparences et s’enorgueillissaient de leur piété ostentatoire (cf. Mt 6:2,5,16 ; 23:1-32). Autosatisfaits et sûrs d’eux, ils suscitaient pourtant, par leurs habitudes ridicules, la moquerie même de ceux qui les respectaient. Les sobriquets que le peuple leur attribuait, et qui ont un caractère caricatural, le prouvent : par exemple paroush shikmi (פָּרוּשׁ שִׁכְמִי), pharisien voûté, c’est-à-dire celui qui marche le dos courbé (שִׁכְמִי vient de שְׁכֶם), comme s’il prenait sur ses épaules tout le poids de la Torah. Ou encore paroush niqpi (פָּרוּשׁ נִקְפִּי, ou פרוש נכפאי), pharisien-heurtant, c’est-à-dire celui qui trébuche et se cogne aux portes et aux pierres נִקְפִּי vient de נקף (être en contact proche, heurter, frapper, blesser). Le sens du mot niqpi n’est pas entièrement clair. Renan le traduit en français par bancroche (Renan E. Vie de Jésus. Paris: Michel Lévy frères, 1863. P. 328). Le dictionnaire du Talmud le rend par heurtoir de porte (A Dictionary of the Targumim, the Talmud Babli and Yerushalmi, and the Midrashic Literature. Compiled by Marcus Jastrow. Vol. 2. London – New York, 1903. P. 934-935). Le caractère injurieux de ce sobriquet ne fait toutefois aucun doute. ; paroush qizzay (פָּרוּשׁ קִזַּאי), pharisien saignant Ici, קִזַּאי vient probablement de נקז, et non de קזז. Les deux traductions sont cependant possibles ; voir toutefois le contexte dans le Talmud de Babylone. Sota.22b. , c’est-à-dire celui qui marche les yeux fermés pour ne pas voir les femmes et se cogne aux murs, si bien que son front est toujours ensanglanté. Ensuite : paroush medokhya (פָּרוּשׁ מְדוֹכְיָא), pharisien-pilon, c’est-à-dire celui qui est plié en deux comme le manche d’un pilon ; le pharisien peint, homme dont toute la piété extérieure n’est qu’un voile d’hypocrisie Talmud de Babylone. Sota.22b ; cf. Talmud de Jérusalem. Sota.5:5[25a] (voir aussi Aboth de Rabbi Nathan, ver. 1, cap. 37 ; ver. 2, cap. 45). La différence des rédactions de ce passage dans les Gemaras est intéressante. Je suis la Gemara babylonienne, qui paraît plus vraisemblable (cf. Epiph.Haer.XVI.1). On ne peut toutefois affirmer que ces caractéristiques se rapportent précisément à l’époque de la vie de Jésus, et non à un temps plus tardif. .

Tous les pharisiens ne se distinguaient d’ailleurs pas par cette minutie religieuse. Même le Talmud blâme en certains endroits une interprétation aussi étroite, purement rituelle, des commandements de la Torah (Mishna. Abot.1:15 ; Talmud de Jérusalem. Pea.1:1 ; Pesahim.6:1 ; Talmud de Babylone. Sota.22b ; Yoma.35b ; Shabbat.31a ; Pesahim.31a, 66a).

Zélotes

Flavius Josèphe rapporte (Jos.AJ.XIII.5:9 ; BJ.II.8:2) qu’il existe chez les Juifs trois courants religieux : esséniens, sadducéens et pharisiens ; mais plus tard, il en nomme un quatrième, créé par Judas le Galiléen : le courant des zélotes.

Le mot zélote vient du grec zelotes (ζηλωτής), qui traduit le sémitique qannay (קַנַּאי) Voir par exemple Talmud de Babylone. Sanhedrin.82b. Plur. : קַנָּאִים ou קַנָּאִין. Voir : A Dictionary of the Targumim, the Talmud Babli and Yerushalmi, and the Midrashic Literature, compiled by Marcus Jastrow. Vol. 2. London – New York, 1903. P. 1388. , zélateur.

Au Ier siècle de notre ère, il n’existait pas une seule grande ville où ne se fussent rassemblées de nombreuses couches déclassées de la population (lumpen-proletarii) : vagabonds, mendiants, bandits et brigands de toute sorte. À côté de Rome, d’Alexandrie et d’Antioche de Syrie, Jérusalem abritait une immense quantité de ces criminels en haillons.

Si, à partir de 6 de notre ère, les pharisiens exprimaient principalement les intérêts des couches moyennes de la population, les zélotes représentaient les classes les plus basses, dépourvues de biens, la populace. Contrairement aux couches aisées et instruites, d’où sortaient les pharisiens, ces éléments déclassés se disaient prêts à une lutte d’une tout autre ampleur, car ils vivaient selon le principe ego nihil timeo, quia nihil habeo. Au contraire, lorsque le conflit entre Rome et Jérusalem s’aiguisait, lorsque le jour décisif de l’insurrection approchait de plus en plus, les pharisiens devenaient toujours plus prudents et lents.

Le lumpenprolétariat trouvait un fort appui auprès de la population paysanne de Galilée (Jos.XVII.10:5 ; Vita.11), car ces agriculteurs et éleveurs étaient épuisés à l’extrême par les impôts et l’usure et, souvent ruinés, grossissaient les rangs des vagabonds. Les brigands galiléens et les lumpens de Jérusalem entretenaient des relations constantes et finirent par constituer, par opposition aux pharisiens, un parti distinct : le parti des zélotes.

Voici ce que Flavius Josèphe écrit de ce courant : « Le fondateur de la quatrième école philosophique fut Judas le Galiléen (ὁ Γαλιλαῖος Ἰούδας). Les partisans de cette secte se rattachent en tout le reste à l’enseignement des pharisiens. Mais on remarque chez eux un amour de la liberté que rien ne retient. Ils considèrent le Seigneur Dieu comme leur seul chef et maître. Aller à la mort ne leur semble rien, et ils méprisent également la mort de leurs amis et de leurs parents, pourvu qu’ils n’aient pas à reconnaître la domination d’un homme. Comme chacun peut s’en convaincre personnellement, je ne juge pas nécessaire de m’étendre particulièrement sur eux. Je n’ai pas à craindre que mes paroles à leur sujet ne soient pas crues ; au contraire, elles n’épuisent pas toute leur grandeur d’âme ni leur disposition à subir les souffrances. Le peuple commença à souffrir de leur folle exaltation sous Gessius Florus (64-66 — Iesu 0), qui était gouverneur et qui, par ses abus de pouvoir, poussa les Juifs à la révolte contre les Romains » (Jos.AJ.XVIII.1:6).

Cependant, au début de ce chapitre (Ibid.1:1), Josèphe parle des zélotes avec beaucoup moins de respect : « Un certain Judas le Gaulanite, originaire de la ville de Gamala, avec le pharisien Sa(d)doq, se mit à pousser le peuple à la résistance (Ἰούδας δὲ Γαυλανίτης ἀνὴρ ἐκ πόλεως ὄνομα Γάμαλα Σάδδωκον Φαρισαῖον προσλαβόμενος ἠπείγετο ἐπὶ ἀποστάσει), disant que l’acceptation du recensement ne mènerait qu’à l’esclavage. Ils exhortaient le peuple à défendre sa liberté. L’échec ne pouvait les atteindre, disaient-ils, car les conditions les plus favorables étaient réunies ; même si le peuple se trompait dans ses calculs, il se créerait un honneur et une gloire éternels par son élan magnanime ; l’Éternel n’apporterait son aide aux Juifs que s’ils mettaient leurs intentions à exécution, surtout s’ils poursuivaient un grand but sans reculer devant la réalisation de leurs plans.

Le peuple écoutait ces discours avec enthousiasme, et l’entreprise prit ainsi un caractère encore plus risqué. Il n’y eut pas de plus grand malheur pour notre peuple que celui que lui préparèrent les hommes nommés plus haut […]. Des incursions de brigands et des meurtres de citoyens les plus considérables se produisaient sans cesse sous prétexte de poursuivre le bien commun, mais en réalité pour que les bourreaux pussent jouir des biens des victimes. Il en résulta toutes sortes de troubles, une série d’assassinats politiques, dus en partie à une lutte intestine sanglante, car des hommes rendus féroces se jetaient les uns sur les autres et, dans leur emportement, ne voulaient laisser en vie aucun de leurs adversaires, et en partie au massacre des ennemis. Enfin survint la famine, qui poussa les hommes à l’extrême impudence ; les villes furent prises de force et détruites, jusqu’à ce que cette sédition aboutît finalement à ce que le Temple de Dieu devînt la proie des flammes jetées par les ennemis ».

Arche de Titus

Arche de Titus (Rome, vers 80 de n. è.). Les Romains rapportent la Menorah, le chandelier sacré à sept branches du Temple.

Les zélotes et les sicaires issus de ce parti dirigèrent les insurgés pendant la Guerre juive de 66-73 (Jos.AJ.XX.8:5-6 ; BJ.II.8:1 ; VII.8:1 ; Mishna. Sanhedrin.9:6).