06 Résurrection
54. Μαρτυρίαι
Sources
Nous disposons de nombreux témoignages sur la résurrection et les apparitions de Jésus :
1) Le témoignage de Primus : le chapitre 28 de l’Évangile selon Matthieu, où nous avons établi le caractère non historique des versets 11-15 et 19 Voir §§ 2 et 52. .
2) Le témoignage de Secundus, probablement inachevé : les versets 1-8 du chapitre 16 de l’Évangile selon Marc.
3) La finale admise par le canon (clausula) de l’Évangile selon Marc : les versets 9-20 du chapitre 16, écrits par un chrétien que nous appellerons Clausulus Rappelons que la clausula manque dans les codices Sinaïticus et Vaticanus, ainsi que dans plusieurs autres manuscrits de grande autorité. .
4) La finale conservée dans les codices VIIIe-IXe siècles Lavra 172 (cod. Ψ) et Bibl. Nat. Gr. 62 (cod. L) et dans l’onciale 099 du VIIe siècle, et qui suit le verset 8 du chapitre 16 de Marc : « Le message parvint bientôt à l’entourage de Pierre. Après cela Jésus lui-même (leur apparut et) les envoya prêcher le salut éternel de l’orient à l’occident. (Amen.) » Les mots placés entre parenthèses manquent dans le cod. L. .
5) L’addition manuscrite au verset 14 du chapitre 16 de Marc, le Freer Logion, conservé dans le codex Freerianus (cod. W) des IVe-Ve siècles et cité aussi par Jérôme (Hier.Pel.2:15) : « Et ils se justifiaient en disant : cet âge d’incrédulité et d’iniquité est sous Satan, qui, par les esprits impurs, ne permet pas que la vraie puissance de Dieu soit comprise ; c’est pourquoi manifeste-nous ta justice. Et le Christ répondit : la mesure des années [du royaume] de Satan est accomplie ; mais de terribles choses approchent, et [pour ceux] en faveur desquels, pécheurs, j’ai accepté la mort, afin qu’ils puissent revenir à la vérité et ne plus pécher, et hériter au ciel de l’esprit et de la gloire incorruptible de la pureté » (après quoi vient, sans les mots « et il leur dit », le verset 15 selon le texte reçu) Voir : Helzle E. Der Schluß der Markusevangelium und Freer-Logion. Tübingen, 1959. .
6) Le témoignage de Tertius dans son Évangile (Lc.24:1-53).
7) Le témoignage de Tertius dans les Actes des Apôtres (Ac.1:2-11).
8) Le témoignage de Quartus au chapitre 20 de l’Évangile selon Jean.
9) Le témoignage du chapitre additionnel 21 de l’Évangile selon Jean.
10) Le témoignage de l’Évangile des Hébreux sur les apparitions à Jacques le Juste et à Pierre, rapporté par Jérôme : « Et lorsque le Seigneur eut remis les linges au serviteur du prêtre, il alla vers Jacques et lui apparut. Car Jacques avait juré qu’il ne mangerait pas de pain depuis l’heure où il avait bu la coupe du Seigneur jusqu’à ce qu’il le vît ressuscité. Et ensuite le Seigneur dit : apporte une table et du pain. Il prit le pain, le bénit, le rompit et le donna à Jacques le Juste, en disant : mon frère, mange ton pain, car le Fils de l’homme est ressuscité d’entre les morts (Evangelium secundum Hebraeos. — Hier.De vir. ill.2. — Iesu 0) […]. Et lorsqu’il s’approcha de Pierre et de ceux qui étaient avec Pierre, il leur dit : regardez, touchez-moi et assurez-vous que je ne suis pas un fantôme sans corps (Evangelium secundum Hebraeos. — Hier.De vir. ill.16. — Iesu 0). »
11) Le témoignage de l’Évangile de Pierre.
12) Enfin, le témoignage le plus ancien, celui de l’apôtre Paul, vers l’an 57 : « Je vous ai transmis avant tout […], que le Christ est mort […], qu’il a été enseveli, qu’il est ressuscité le troisième jour […], et qu’il est apparu à Céphas, puis aux douze ; ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart vivent encore, tandis que quelques-uns se sont endormis ; ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres ; après tous, il m’est apparu à moi aussi, comme à l’avorton » (1 Co.15:3-8).
Malgré cette abondance de témoignages, et je laisse de côté les récits fabuleux des apocryphes tardifs, le tableau des apparitions du Christ ne s’éclaire pas ; au contraire, il devient plus obscur, car presque toutes les sources se contredisent. Tertius, dans son Évangile, dit que toutes les apparitions eurent lieu à Jérusalem et dans ses environs, et que, le jour même de sa résurrection, le Christ monta au ciel. Pourtant, le même Tertius, dans les Actes des Apôtres, se contredit lui-même en affirmant que le Christ ne s’éleva qu’au bout de quarante jours. Si l’on ne tient pas compte du chapitre additionnel, Quartus déclare lui aussi que toutes les apparitions eurent lieu à Jérusalem. Clausulus, qui avait probablement devant lui l’Évangile de Luc (cf. Mc.16:12 et Lc.24:13 et suiv.), rapporte lui aussi toutes les apparitions à Jérusalem : Jésus, le jour même de sa résurrection, apparaît aux apôtres, prononce un discours et, sans sortir de la pièce, s’élève au ciel (Mc.16:14-19). Primus, qui avait peut-être sous les yeux la finale perdue de Secundus, contredit tous les autres évangélistes en affirmant qu’à Jérusalem le Christ n’apparut à aucun des Douze et qu’ils n’eurent de manifestation de lui que sur une montagne en Galilée. Paul et l’auteur de l’Évangile des Hébreux racontent une apparition individuelle du Christ à Jacques le Juste, mais les Évangiles canoniques n’en savent rien. Clausulus et Quartus disent que le Christ apparut d’abord à Marie-Madeleine (Mc.16:9 ; Jn.20:14). Tertius, au contraire, affirme que le Fondateur apparut d’abord à deux voyageurs, dont l’un était Cléopas (Lc.24:13-32). Chez Primus, on trouve la version selon laquelle Jésus apparut d’abord à deux femmes, Marie-Madeleine et « l’autre » Marie (Mt.28:9). L’Évangile des Hébreux, de son côté, réserve la première apparition du Christ à Jacques le Juste, et Paul à Pierre.
« Théosophie »
Les docètes soutenaient que la crucifixion de Jésus n’avait été qu’apparente, que Jésus « n’avait souffert qu’en apparence », car le Logos n’est pas soumis à la souffrance. Et si, selon cette version, le Christ n’avait pas été crucifié, il n’avait pas non plus à ressusciter. Il faut dire que la doctrine docète du passum fuisse, quasi per umbram était assez répandue, et c’est précisément pourquoi Irénée s’y opposait avec tant de vigueur.
Aujourd’hui, certains pensent que la résurrection du Christ consiste en une matérialisation de l’âme au sens théosophique. Cette version a été exposée par l’écrivain français Édouard Schuré Voir : Schuré E. Les Grands Initiés. — Kalouga, 1914, p. 392-415. . D’une manière générale, les amateurs modernes de miracles, embarrassés par les anciens récits bibliques, interprètent la personnalité de Jésus à leur manière. Selon eux, le Fondateur se serait enfui de chez lui à l’âge de treize ans, se serait joint à une caravane allant de Palestine en Inde et aurait passé près de dix ans dans la région de l’Himalaya.
En effet, à la fin du siècle dernier, parut à Paris un livre qui, à en juger par son contenu, pourrait venir des milieux théosophiques : La Vie inconnue de Jésus-Christ. Par Nicolas Notovitch. Paris, sine date. Ce livre fut bientôt traduit aussi en russe : La Vie inconnue de Jésus-Christ (Récit tibétain). — Saint-Pétersbourg, 1910 Comme ce livre a encore aujourd’hui ses partisans, notamment dans certains milieux du New Age, il faut en dire quelques mots. Les données disponibles indiquent qu’en 1887 le correspondant militaire russe Nicolas Notovitch voyagea en Inde et qu’à la frontière du Tibet, dans le monastère bouddhiste de Hémis, il aurait consulté un prétendu rouleau original, traduit pour lui du tibétain par le grand lama ; l’original de ce rouleau, en pali, serait conservé dans la bibliothèque de Lhassa, capitale traditionnelle du Tibet. Par la suite, Notovitch raconta, avec ses propres mots, le contenu de ce rouleau mythique. Mais dès 1894, l’orientaliste Max Müller, de l’université d’Oxford, réfuta de manière convaincante les fantaisies de Notovitch dans la revue scientifique The Nineteenth Century (Muller Max. The Alleged Sojourn of Christ in India. // The Nineteenth Century, 1894, § 36, 515f) : d’une part, ce rouleau n’était pas inclus dans le Kangyour ni dans le Tangyour, catalogues de toute la littérature tibétaine ; d’autre part, d’après les renseignements recueillis, aucun Russe n’avait séjourné à Hémis durant les cinquante années précédentes (voir : Goodspeed Edgar J. Modern Apocrypha. Boston: Beacon Press, 1956, p. 10). Notovitch tenta de se défendre, mais J. Archibald Douglas, professeur au Government College d’Agra, prit spécialement trois mois de congé et se rendit au monastère de Hémis. Dans la même revue The Nineteenth Century (Douglas J. Archibald. The Chief Lama of Himis on the Alleged « Unknown Life of Christ ». // The Nineteenth Century, 1896, April, pp. 667-677), il publia un entretien avec le grand lama même de ce monastère, qui occupait déjà cette charge lors de la prétendue visite de Notovitch. Le lama fut catégorique : aucun Russe n’était venu à Hémis, aucun sahib européen n’était autorisé à lire et traduire les rouleaux sacrés, aucun livre de ce genre sur la vie d’Issa, Jésus, n’existait ni n’avait jamais existé dans le monastère. Quand on lui lut des passages du livre de Notovitch, il s’écria : « Mensonge, mensonge, mensonge, rien que du mensonge ! » (Goodspeed Edgar J. Liber citatus, p. 13). Le faux de Notovitch fut ainsi mis au jour. .
Ainsi, selon certains théosophes, Jésus aurait passé quelque temps dans la légendaire Shambhala, cité peuplée de mahatmas, dont la « découverte » revient, semble-t-il, à E. P. Blavatsky, dont le génie aventurier fonda en 1875 la Société théosophique Voir : Soloviov V. La prêtresse moderne d’Isis. — Saint-Pétersbourg, 1893. . Ces mahatmas, superhommes ou représentants de civilisations extraterrestres, vivraient dans des régions montagneuses inaccessibles, sauraient lire et suggérer les pensées, comprendre le langage des animaux, se réincarner, séparer pour un temps l’âme du corps et l’envoyer en n’importe quel point du temps et de l’espace, etc.
Selon ces « scribes » modernes, Jésus aurait appris à Shambhala les secrets du yoga et de l’extrasensoriel et serait devenu un yogi parvenu au degré de siddhi. Certains affirment même qu’il y aurait appris quelque art martial oriental qui lui aurait permis de chasser les marchands du Temple.
Ainsi, certains de ces « scribes » soutiennent que Jésus, pendant l’exécution, aurait séparé son âme de son corps, puis qu’elle y serait revenue et qu’il aurait ainsi « ressuscité ». D’autres, s’appuyant sur les « notes » d’un certain Harmizius, qui aurait été le biographe des gouverneurs de Judée, prétendent que Jésus aurait été ressuscité par des extraterrestres.
Il faut signaler ici un détail comique : toutes ces références à Harmizius, Labiritios, Eisha ont été publiées tout récemment en samizdat par quelque plaisantin-provocateur sous la signature « académicien Belenki », et ces « souvenirs », preuve de l’ignorance sans bornes des hommes, ont même été crus par certains « chercheurs », qui citent très sérieusement ces « documents » dans leurs apologies. Il m’est arrivé à plusieurs reprises, ces derniers temps, d’avoir en main de semblables livres-« recherches »…
Bien plus, on renvoie encore à de prétendus « témoins » de la résurrection de Jésus tels qu’Urioa le Galiléen, Gapon le Mésopotamien, il fallait l’inventer, Sherboum-Otoè, Ferman de Sarepta, des noms à consonance yiddish plutôt qu’hébraïque ancienne, etc. Certains vont jusqu’à dire qu’il existerait plus de deux cents témoignages non chrétiens de la Résurrection… Or, si l’on met à part les brèves mentions de Josèphe dans les Antiquités judaïques vers l’an 93, il ne nous est connu aucun témoignage non chrétien sur Jésus qui remonte au Ier siècle. N’importe qui, avec un peu de connaissances et d’imagination, peut aujourd’hui écrire et publier des « notes » prétendument datées du Ier siècle. C’est ainsi qu’ont été fabriqués les « souvenirs » d’Harmizius et consorts. Pourquoi, en effet, ne pas imaginer, par exemple, que Strabon eut un petit-fils illégitime nommé Épildifore ou Agathangelos, et que cet Épildifore-Agathangelos ait vu de ses propres yeux Jésus ressuscité par des humanoïdes bleus ou par de miséricordieux pèlerins de l’Atlantide ? Pourquoi ne pas livrer au public ignorant les « notes » de cet Épifangelos, et en grec de surcroît ? Parce que, à la différence des « scribes » modernes, nous comprenons que, pour beaucoup, Jésus est une personne divine, et que toute falsification relative à sa vie terrestre est simplement blasphématoire. Si les anciens apocryphes furent produits par la naïveté humaine, les falsifications modernes, elles, naissent de l’impudence humaine, même si les unes et les autres se répandent toujours grâce à l’ignorance.
Jésus yogi, Jésus extraterrestre, Jésus karatéka… Jusqu’où peut aller la bêtise humaine ? Et vaut-il même la peine de parler ici longuement de théosophie, de ce néo-gnosticisme ? N’avons-nous pas déjà assez des arguments des apologètes chrétiens ? La théosophie, comme les autres fruits de l’imagination malade d’un côté et du dilettantisme de l’autre, n’a de rapport ni avec l’histoire, ni avec les études bibliques, ni même avec la théologie chrétienne (1 Co.4:6).
Mais, tout en rejetant les positions des théosophes et autres fantaisistes, il m’est difficile d’accepter le point de vue des évangélistes. Selon la tradition, Lazare ressuscité continua à vivre une vie ordinaire et mourut ensuite une seconde fois de vieillesse. Ainsi Jésus, après sa résurrection, aurait dû poursuivre sa prédication publique à la stupeur de tous, puis soit fonder le Royaume messianique, soit mourir une seconde fois. Au contraire, dans le Nouveau Testament, le Christ ressuscité ressemble davantage à un fantôme qu’à une réalité charnelle.