Marc, ou plus exactement Marcus, également appelé Jean Jean est un nom d’origine sémitique. Il possède deux formes : יְהוֹחָנָן [Yehô-hanân] (1 Esd.10:6) et יוֹחָנָן [Yô-hanân] (Néh.12:22). Toutes deux signifient « Yahvé a fait grâce ». La forme grecque de ce nom est Ἰωάννης [Ioannès]. , était, selon la tradition, le fils de Marie, qui possédait à Jérusalem une maison où l’apôtre Pierre se rendait souvent (Ac 12:12-17). L’auteur de la Première épître de Pierre affirme même que l’apôtre appelait Marc son « fils » (1 P 5:13). Jean était d’origine juive, « d’entre les circoncis » (Col 4:10-11). Marc était en outre un proche parent de Barnabé Barnabé, ou plus exactement Barnabbâ (בַּר־נַבָּא), signifie en araméen « fils de prophétie ». (Col 4:10), cet helléniste originaire de Chypre (Ac 4:36) qui accomplit plusieurs voyages missionnaires avec l’apôtre Paul ; Marc les accompagna tous deux à Chypre et en Asie Mineure, où il se brouilla avec Paul (Ac 12:25 ; 13:5,13 ; 15:37-39). Environ dix ans plus tard, déjà sous Néron, Marc rencontra à Rome (Col 4:10 ; cf. 2 Tm 4:11) l’apôtre Pierre (1 P 5:13) et devint son disciple et son interprète (μαθητὴς καὶ ἑρμηνευτής) (Iren.Haer.III.1:2[1:1] ; Eus.HE.V.8:3) Dans les Stromates de Clément (Clem.Strom.VII.17 [106:4]) apparaît le nom d’un autre interprète de Pierre (τὸν Πέτρου ἑρμηνέα) : un certain Glaukias (Γλαυκίας), qui aurait été le maître du gnostique Basilide (voir § 17). , puisque Pierre ne connaissait probablement aucune autre langue que l’araméen (Eusebius. Demonstratio evangelica.III.5,7). Mais l’apôtre fut crucifié à Rome, la tête en bas, car Pierre se jugea indigne de mourir comme le Maître (Martyrium Petri et Pauli.60 ; Eus.HE.III.1:2 ; Demonstratio evangelica.III.5 ; cf. Jn 21:18-19 ; Hier.De viris ill.1) Selon une tradition ancienne, l’épouse de Pierre fut exécutée en même temps que lui, et il la vit menée au supplice (Clem.Strom.VII.11 [63:3]). . Une autre tradition rapporte que Marc devint ensuite évêque à Apolloniade Dans l’Antiquité, plusieurs villes portaient ce nom : en Sicile, en Illyrie, en Thrace, en Chalcidique, etc. Voir : Vies des saints, en russe, d’après les Menées de saint Dimitri de Rostov : livre 2. Moscou: Imprimerie synodale, 1904, p. 634. . Selon une autre version encore, après la mort de Pierre, il quitta Rome pour l’Égypte et, prêchant le christianisme à Alexandrie, y fonda l’Église (Hier.De viris ill.8). D’après Eusèbe (Eus.HE.II.24) et Jérôme (Hier.De viris ill.8), Marc mourut « la huitième année du règne de Néron », c’est-à-dire en 61 ou 62. Voilà, pour l’essentiel, tout ce que la tradition ecclésiastique nous apprend sur Jean-Marc.

Guido Reni (1575-1642)

Crucifixion de saint Pierre (Musée du Vatican)

Guido Reni. Crucifixion de Pierre

Certains biblistes pensent que Marc s’est désigné lui-même lorsqu’il décrit le jeune homme enveloppé d’un drap sur son corps nu et suivant Jésus arrêté (Mc 14:51), bien que l’auteur de l’Évangile selon Marc ait pu rattacher cet épisode au verset du livre du prophète Amos : « Le plus courageux parmi les braves s’enfuira nu en ce jour-là » (Am 2:16).

Au sujet de l’Évangile selon Marc, le même Papias sert de témoin. C’est lui qui, d’après les paroles du Presbytre Jean Voir § 5. , remarque : « Marc fut l’interprète (ἑρμηνευτής) de Pierre ; ce dont il se souvenait des paroles ou des actes du Seigneur, il l’écrivit exactement, mais sans ordre, car il n’avait ni entendu le Seigneur ni accompagné celui-ci. Plus tard, comme on l’a dit, [il entendit et accompagna] Pierre, qui prêchait selon les circonstances, sans chercher à disposer en ordre les paroles du Seigneur. Marc ne commit donc pas d’erreur en écrivant comme il s’en souvenait. Il n’eut en effet qu’un seul souci : ne rien omettre et ne rien transmettre faussement » (Eus.HE.III.39:15).

Selon Irénée (Iren.Haer.III.1:2[1:1] ; Eus.HE.V.8:3), Marc consigna ses souvenirs après la mort de Pierre et de Paul. Clément d’Alexandrie pensait au contraire : « L’Évangile selon Marc naquit dans les circonstances suivantes : Pierre, se trouvant à Rome et prêchant la doctrine du Christ, exposait, rempli de l’Esprit, ce qui est contenu dans l’Évangile ; ses auditeurs, nombreux, persuadèrent Marc, qui l’accompagnait depuis longtemps (ὡς ἂν ἀκολουθήσαντα αὐτῷ πόρρωθεν) et se souvenait de tout ce qu’il disait, de mettre ses paroles par écrit ; Marc le fit et remit cet Évangile à ceux qui l’avaient demandé ; Pierre, l’ayant appris, ne l’en empêcha pas, mais ne l’y encouragea pas non plus (μήτε κωλῦσαι μήτε προτρέψασθαι) » (Eus.HE.VI.14:6-7). Enfin, Eusèbe (Eus.HE.II.15:2) affirme que Pierre, ayant appris cela, se réjouit du zèle des hommes et autorisa la lecture de cet écrit dans les ecclésies γνόντα δὲ τὸ πραχθέν φασι τὸν ἀπόστολον ἀποκαλύψαντος αὐτῷ τοῦ πνεύματος, ἡσθῆναι τῇ τῶν ἀνδρῶν προθυμίᾳ κυρῶσαί τε τὴν γραφὴν εἰς ἔντευξιν ταῖς ἐκκλησίαις. ; Eusèbe renvoie alors au même ouvrage de Clément Il s’agit de l’ouvrage de Clément d’Alexandrie intitulé Hypotyposes (Ὑποτύπωσες). , dont il cite plus tard la remarque, rappelée ci-dessus, selon laquelle Pierre ne fut absolument pour rien dans cette entreprise. Le Canon de Muratori (Fragmentum Muratorianum, 1), de son côté, affirme que Marc avait été présent à beaucoup des événements qu’il raconte.

Cependant, si Papias atteste que Marc consigna ses souvenirs sans respecter l’ordre convenable, que faut-il entendre ici par « ordre » convenable ? Nous savons qu’il existait un Évangile « hébreu » selon Matthieu et des traductions grecques de celui-ci. Mais même si l’on admettait que l’Évangile araméen écrit par Matthieu soit l’original de l’Évangile selon Matthieu que nous connaissons aujourd’hui, le plan de l’Évangile selon Marc ne diffère pas assez de celui de notre Évangile grec selon Matthieu pour que Papias l’ait jugé désordonné pour cette raison. Du reste, ce n’est peut-être pas Papias, mais le Presbytre Jean, que certains chercheurs regardent comme l’auteur de l’Évangile selon Jean, qui tenait l’Évangile selon Marc pour désordonné. La chronologie que nous trouvons dans l’Évangile selon Jean diffère en effet sensiblement de celle que rapporte l’auteur de l’Évangile selon Marc. Toutefois, l’attribution du quatrième Évangile au Presbytre Jean reste loin d’être démontrée. Il est donc fort possible que Papias (ou le Presbytre Jean) ait eu sous les yeux non pas l’Évangile selon Marc actuel, mais un autre écrit. Ainsi, dans le fragment d’une lettre de Clément d’Alexandrie à Théodore (vers 200), il est dit que trois évangiles de Marc circulaient : 1. le canonique ; 2. le « falsifié », rédigé par le gnostique Carpocrate ; 3. l’évangile secret, qui aurait été écrit par Marc lui-même pour les « élus » Filson T. V. New Greek and Coptic Gospel Manuscripts. Biblical Archeologist. 1961 XXIV.I, p. 6. Voir aussi mon étude « L’Évangile secret de Marc ». .

En outre, notre Évangile selon Marc ne contient rien qui plaide en faveur d’un lien entre son auteur et l’apôtre Pierre : la personne de ce dernier n’y est pas mise davantage en relief, elle l’est même moins que dans l’Évangile selon Matthieu Cf. Mt 16:16-20 et Mc 8:29-30. On pourrait même supposer que Marc, interprète de l’apôtre Pierre, fut l’auteur de l’Évangile grec selon Matthieu que nous connaissons aujourd’hui, car les paroles de Papias selon lesquelles Pierre, cité par Marc, « n’avait pas l’intention de rapporter dans l’ordre tous les entretiens du Seigneur » conviennent bien à l’abondance de longs discours propre à l’Évangile selon Matthieu. .

Marc, personnage des Actes des apôtres et interprète de Pierre, est-il donc réellement l’auteur du deuxième Évangile ? Pour prononcer un contra définitif, les preuves semblent insuffisantes. Mais, à partir de ce qui vient d’être dit, on ne peut évidemment pas non plus prononcer un pro. C’est pourquoi j’appellerai désormais l’auteur de l’Évangile selon Marc Secundus (du latin secundus, « deuxième »).

L’Évangile selon Marc s’adressait avant tout aux chrétiens d’origine païenne, et non aux judéo-chrétiens. En témoigne par exemple le fait que les expressions araméennes rencontrées dans le texte soient traduites en grec (Mc 5:41 ; 7:34 ; 15:34), et que Secundus juge nécessaire d’expliquer le sens des coutumes et des rites liés au judaïsme (Mc 7:3-4), ce qui aurait naturellement été superflu pour des judéo-chrétiens. Il est également significatif que Secundus se réfère au Tanakh beaucoup plus rarement que les autres évangélistes.

Comparé à l’Évangile selon Matthieu, l’Évangile selon Marc est moins chargé de détails d’allure sectaire. Parmi les trois Évangiles synoptiques, il est le document le plus ancien et le plus original (cf. Mc 15:23 et Mt 27:34). Secundus rapporte le plus grand nombre de mots araméens, la langue que parlait Jésus lui-même. Il est vrai que le Christ de l’Évangile selon Marc est plutôt un thaumaturge qu’un Maître auteur du Sermon sur la montagne.

Il faut aussi noter que les versets 9-20 du chapitre 16 constituent une interpolation tardive. Ces versets, appelés en science textuelle clausule (du latin clausula, « conclusion », « fin »), manquent dans le Vaticanus, le Sinaïticus et d’autres témoins faisant autorité.

L’hypothèse d’une origine romaine de l’Évangile selon Marc est, dans une certaine mesure, confirmée par le grand nombre de latinismes que contient son texte grec, nombre que l’on ne retrouve dans aucun autre livre de la Bible Par exemple, Secundus emploie, à la place du grec ἑκατόνταρχος (Mt 27:54), l’équivalent latin κεντυρίων = centurio (Mc 15:39,45). On remarque aussi des mots comme ξέστης (Mc 7:4) et φραγελλόω (Mc 15:15), qui remontent respectivement aux mots latins sextarius, au sens de « chope », et flagello, « flageller ». Voir encore : σπεκουλάτωρ (Mc 6:27) = speculator, « gardien de prison » ; κῆνσος (Mc 12:14) = census, « tribut », « cens ». . Il existe toutefois une opinion selon laquelle l’Évangile selon Marc serait né en Syrie.

Les chercheurs divergent sur la date de composition de l’Évangile selon Marc. On peut supposer qu’il fut composé entre 60 et 70, c’est-à-dire avant la destruction du Temple de Jérusalem, parce que Secundus estime que la « fin du siècle » sera liée précisément à cet événement (Mc 13:2,4), tandis que Primus distingue les deux phénomènes : après que les apôtres ont demandé quand le Temple serait détruit, ils ajoutent, dans le premier Évangile : « Et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du siècle ? » (Mt 24:3). Il est clair que, chez Primus, la destruction du Temple, qui était évidemment déjà survenue, ne peut servir de signe de la « fin du siècle ».

Ce qui m’empêche d’accepter pleinement cette datation de l’Évangile selon Marc est le verset 20 de ce même chapitre 13 : Secundus semble lui aussi établir un certain intervalle, quoique bref, entre les calamités et le second avènement. Les mots « après cette détresse » du verset 24 vont dans le même sens, car la détresse requiert elle aussi du temps (voir aussi Mc 13:10). En tout état de cause, si l’Évangile selon Marc n’a pas été composé avant la destruction du Temple (70), il le fut peu après cet événement. Il est indubitablement le premier dans l’ordre des écrits synoptiques.

L’opinion de Strauss, selon laquelle l’Évangile selon Marc serait apparu en dernier dans le système des synoptiques et Secundus n’aurait fait qu’abréger les Évangiles selon Matthieu et selon Luc, ne résiste pas à la critique. Le fait est que, pour l’essentiel, là où le premier et le troisième Évangiles s’accordent entre eux, ils s’accordent aussi avec Secundus ; et inversement, là où les premier et troisième évangélistes divergent dans leurs récits, ils divergent aussi du deuxième évangéliste (plus exactement, ces faits sont d’ordinaire absents chez Secundus). Il est plus facile de supposer que les auteurs des Évangiles selon Matthieu et selon Luc avaient sous les yeux l’Évangile de Marc ; l’hypothèse inverse est presque impossible, car il est peu vraisemblable que Secundus, en abrégeant, se soit guidé sur l’idée qu’il fallait ne conserver dans son ouvrage que ce qui était garanti par l’accord des deux autres Évangiles.