Au sujet des miracles de Jésus, j’essaierai d’être aussi bref que possible, ne serait-ce que parce que cette question a déjà été examinée en détail par le Dr D. F. Strauss Strauß D. F. Das Leben Jesu für das deutsche Volk bearbeitet. 3e éd. Leipzig : Brockhaus, 1874, p. 425-522. .

Il faut d’abord noter que personne, ni les adorateurs de Jésus ni ses ennemis, ne doutait qu’il possédât un don de thaumaturge. Même le Talmud, malgré son orientation antichrétienne, déclare : « Yeshu pratiquait la magie, il séduisit et égarait Israël » (Bav. Talm. Sanhédrin 107b ; variante : Sota 47a, baraïta).

À l’époque du Christ, les miracles constituaient une preuve inévitable du sceau divin. Nul ne doutait que le Messie en accomplirait en abondance (3 Esd.13:50). Il suffit d’ouvrir la littérature talmudique pour comprendre à quel point les esprits juifs étaient remplis de telles attentes : un Messie qui ne ferait pas de miracles ne pouvait pas passer pour le Messie. « R. Berekhia dit au nom de r. Yitshaq : tel fut le premier sauveur [Moïse], tel sera le dernier [le Messie…]. Qu’apprends-tu du premier sauveur ? Il est dit, lors de l’envoi de la manne : voici, je fais pleuvoir pour vous du pain du ciel (Ex.16:4). De même, le dernier Sauveur fera descendre la manne […] Comme le premier sauveur fit jaillir une source, de même le dernier fera jaillir de l’eau » (Midrash Qohelet 73:3). Ailleurs : « Ce que le Dieu saint et béni fera dans les temps messianiques, il l’a déjà fait auparavant par les justes : il ressuscitera les morts, asséchera la mer, ouvrira les yeux des aveugles, visitera les stériles » (Midrash Tanhouma 54:4) Élisha (אֱלִישָׁע) ; dans l’édition synodale : Élisée, d’après la forme grecque Ἐλισαίος. .

Bien entendu, Jésus devait faire l’une de deux choses : renoncer à sa mission de Christ, ou devenir thaumaturge. D’autant plus que Jésus lui-même ne doutait pas qu’à travers la foi on pût accomplir des miracles (Mt.17:19-20 ; 21:21-22).

De tous les miracles attribués à Jésus par les Évangiles, seuls quelques cas de guérisons peuvent être tenus pour historiquement plausibles. La médecine scientifique, fondée par la Grèce cinq siècles auparavant, était presque inconnue en Palestine au Ier siècle. Les Juifs voyaient dans la maladie une punition du péché (Jn.5:14 ; 9:2) et une manœuvre de Satan (Mt.9:32-33 ; 12:22 ; Lc.13:11,16), non le résultat de causes anatomiques. Le Fondateur, sentant en lui une puissance spirituelle, ne pouvait donc guère ne pas se croire doué d’une force de guérison, ni refuser son aide aux malades qui la lui demandaient. Les gens croyaient eux-mêmes à la puissance miraculeuse de Jésus, et cette autosuggestion triomphait réellement de leurs maux. Quand Jésus disait aux guéris : « Ta foi t’a sauvé » (Mt.9:22 ; Mc.10:52 ; Lc.17:19 ; 18:42), il ne pouvait guère parler plus justement, plus modestement ni plus correctement. En revanche, à Nazareth, le Fondateur ne put accomplir de guérisons (Mt.13:58 ; Mc.6:5-6), précisément parce que ses compatriotes ne voulaient pas voir en lui un thaumaturge et ne voulaient pas croire en lui.

On considérait les démons, les esprits mauvais (רוּחוֹת רָעוֹת), comme la cause principale des maladies. Ainsi Ashmedaï (אַשְׁמְדַאי), ou Asmodée selon l’édition synodale La forme Asmodée vient de la translittération grecque Ἀσμοδαίος. (Tob.3:8 ; 6:14 ; Bav. Talm. Gittin 68a), passait chez les Juifs pour la cause de toutes les affections hystériques des femmes (cf. Mc.16:9, textus receptus ; Lc.8:2). Connaître une formule capable de chasser un démon équivalait pratiquement à exercer la profession de médecin (Tob.8:2-3 ; Mt.12:27 ; Mc.9:38 ; Ac.19:13 ; Jos.AJ.VIII.2:5). L’« incantation magique » de Jésus consistait en une parole bienveillante, en la force spirituelle du Fondateur.

Selon le témoignage de l’apôtre Paul (1 Co.1:22), l’une des particularités nationales des Juifs était d’exiger de quiconque leur demandait de se fier à son enseignement des « miracles », c’est-à-dire un événement surnaturel obtenu par sa parole. C’est là qu’ils voyaient la preuve que Dieu était avec cet homme.

Cependant, lorsque les ennemis de Jésus lui demandaient un miracle, en particulier un signe venu du ciel, c’est-à-dire une étoile significative, le Fondateur refusait résolument (Mt.12:38-40 ; 16:1-4 ; Mc.8:11-12 ; Lc.11:29-30). Il est donc probable que le rôle de thaumaturge lui fut imposé. Jésus ne s’y opposa pas fortement, mais ne fit rien non plus pour se construire une gloire de faiseur de miracles.

« Le miracle est ordinairement l’œuvre du public, et non de celui à qui on l’attribue, écrit Renan. Si Jésus avait résolument refusé de faire des miracles, la foule les aurait créés pour lui ; le plus grand miracle aurait été qu’il n’en fît point » Renan E. Vie de Jésus. Paris : Michel Lévy frères, 1863, p. 268. .

Ce n’est évidemment pas dans les miracles que réside la force de la personnalité de Jésus. Le Juif mis en scène par Celse avait raison lorsqu’il disait à Jésus : admettons un instant comme vrai tout ce que tes disciples racontent sur les guérisons, les résurrections, les pains multipliés et le reste ; en quoi cela serait-il supérieur aux œuvres des magiciens ou des disciples des Égyptiens, qui, sur les places publiques, pour quelques oboles, chassent les démons, soufflent les maladies, évoquent les âmes des héros, montrent des festins illusoires, des mets, des animaux qui n’existent qu’en imagination ? Faudrait-il pour cela les tenir pour des Fils de Dieu ? (Celse chez Origène. Orig.CC.I.68).

La force de Jésus n’est pas dans les miracles. Selon Primus, le Fondateur permettait même à ses disciples de s’occuper de cette « bagatelle » : « Guérissez les malades, purifiez les lépreux, ressuscitez les morts, chassez les démons » (Mt.10:8). Même le plus grand des miracles, la résurrection des morts, fut accompli, selon la Bible, par Élie, Élisée, Pierre et Paul. Beaucoup de penseurs reconnaissent que le surnaturel, c’est-à-dire le miracle, constitue une violation des lois naturelles établies par Dieu, et que tous les miracles expriment ainsi, d’eux-mêmes, une hostilité envers l’essence même de Dieu. Combien y en a-t-il, de sorciers et de thaumaturges, de voyants et d’illusionnistes, de prophètes et de charlatans, qui entourent l’humanité depuis des temps immémoriaux jusqu’à aujourd’hui !

Non, la force et la gloire du Fondateur du christianisme ne résident pas dans les miracles…