05 Ministère public de Jésus
48. Οἱ ἀρχιερεῖς
Dans les Évangiles, le mot οἱ ἀρχιερεῖς est au pluriel : les grands prêtres. Mais cela ne signifie nullement qu’il y eût en Judée plusieurs grands prêtres à la fois, car cette charge n’était portée que par un seul homme. Si l’on prête attention à l’article, on comprend que le mot désigne ici la famille du grand prêtre, ou plus précisément la famille de Hanan.
Dans le Nouveau Testament, le beau-père du grand prêtre Caïphe est appelé Ἅννας [Hannas] (Jn.18:24 ; Ac.4:6). Mais si l’on compare la forme grecque du nom chez Josèphe (Ἄνανος) avec la forme hébraïque que donne le Talmud, on arrive à une transcription plus exacte : חָנָן, Hanan.
Hanan bar-Sheth fut nommé grand prêtre en l’an 7 par Quirinius, pour remplacer Joazar, qui n’avait pas su s’entendre avec le peuple lors du recensement (Jos.AJ.XVIII.2:1). En 14 ou 15, Hanan fut déposé par le gouverneur Valerius Gratus (ibid.2:2), mais il conserva de l’autorité jusqu’à la fin de sa vie (Jos.AJ.XX.9:3). On continua à l’appeler grand prêtre, bien qu’il ne le fût plus officiellement (Jn.18:15-16,19,22 ; Ac.4:6). Pendant plus d’un demi-siècle, presque sans interruption, la charge resta dans sa famille (Jos.AJ.XVIII.2:1-2 ; 4:3 ; 5:3 ; XIX.6:2 ; 8:1 ; XX.9:1) : ses cinq fils, sans compter son gendre, furent à leur tour grands prêtres (Jos.AJ.XX.9:1). Presque toutes les hautes fonctions du Temple appartenaient aussi à la famille de Hanan (Jos.AJ.XX.9:3 ; Bav. Talm. Pessahim 57a). En réalité, il était le chef du parti sacerdotal, et toutes les affaires s’y traitaient avec sa connaissance et son approbation. La famille de Hanan appartenait au parti sadducéen (Jos.AJ.XX.9:1 ; Ac.5:17), persécuta systématiquement les chrétiens, et le plus jeune fils de Hanan, lui aussi nommé Hanan, fut en 62 l’instigateur de la lapidation de Jacques le frère du Seigneur (Jos.AJ.XX.9:1).
Le gendre de Hanan était le grand prêtre Joseph Caïphe (Καϊάφας) (Jn.18:13), ou, plus exactement, Yosèp Qayyapa (יוֹסֵף קַיָּפָא) Renan estimait que le surnom Caïphe était apparenté au surnom de Simon Pierre, Képha (כֵּיפָא), autrement dit qu’il se transcrivait en sémitique כַּיָּפָא (Renan E. Histoire des origines du christianisme. Livre premier : Vie de Jésus. 22e éd. Paris : Calmann Lévy, 1893. P. 155–156). . Quartus l’appelle à tort grand prêtre « pour cette année-là » (Jn.11:49 ; 18:13), alors que cette charge, contrairement au consulat romain, n’était pas nécessairement annuelle. Caïphe fut nommé grand prêtre par Valerius Gratus et déposé en 36 par le légat impérial de Syrie Vitellius (Jos.AJ.XVIII.2:2 ; 4:3). Les sources anciennes disent fort peu de choses sur sa personnalité, probablement parce que sa charge était surtout nominale et que le véritable maître du clergé restait Hanan.
Peu avant la Pâque, « les grands prêtres » et les anciens du clergé décidèrent de faire périr Jésus, « parce qu’ils craignaient le peuple » (Lc.22:2 ; Mt.26:3-5 ; Mc.14:1-2 ; Lc.19:47-48). Primus et Secundus cherchent à nous persuader que le motif de la condamnation de Jésus fut purement religieux, et nous racontent un procès du Sanhédrin hautement douteux (Mt.26:59-66 ; Mc.14:55-64) Chez Tertius (Lc.22:66-71), il s’agit déjà d’une forme retravaillée, donc non historique. . Voici comment Secundus rapporte l’épisode : « Les grands prêtres et tout le sanhédrin cherchaient quelque témoignage contre Jésus pour le faire mourir ; et ils n’en trouvaient pas. Car plusieurs rendaient de faux témoignages contre lui, mais leurs dépositions ne concordaient pas. Quelques-uns, s’étant levés, portaient contre lui ce faux témoignage : nous l’avons entendu dire : “Je détruirai ce temple fait de main d’homme, et en trois jours j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.” Mais même sur ce point leur témoignage n’était pas concordant. Alors le grand prêtre, se levant au milieu de l’assemblée, interrogea Jésus : ne réponds-tu rien ? qu’est-ce que ces gens déposent contre toi ? Mais Jésus gardait le silence et ne répondit rien. Le grand prêtre l’interrogea de nouveau : es-tu le Christ, le Fils du Béni ? Jésus répondit : je le suis ; et vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel. Alors le grand prêtre déchira ses vêtements Cf. Lév.10:6 ; Jos.AJ.XV.11:4 ; XVIII.4:3. et dit : qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème ; qu’en pensez-vous ? Tous le condamnèrent comme méritant la mort. » Le Sanhédrin accuse donc Jésus de séduction contre le culte de Yahvé, autrement dit de mesitisme Du mot hébreu mesit (מֵסִית), séducteur, instigateur. .
Mais examinons cela de près. Des « faux témoins » interviennent contre Jésus ; pourtant, bien que personne ne les contre-interroge et que Jésus ne réponde pas à leurs accusations, ils ne disent rien qui suffise à entraîner sa condamnation. Jésus s’accuse lui-même en reconnaissant qu’il est le Messie. Dès lors, à quoi servent ces « faux témoins » si leurs dépositions ne permettent pas de condamner ? S’ils ont réellement existé, ils sont en fait de simples témoins ; cela revient donc à dire que Jésus a bel et bien parlé de détruire le Temple.
Le Talmud, d’ailleurs, présente lui aussi l’exécution de Jésus comme un châtiment purement religieux. Les faits y sont certes déformés au point d’en perdre toute valeur historique. « On n’applique pas les mesures de recherche secrète à tous les coupables de crimes capitaux, sauf au mesit. Et comment agit-on à son égard ? On place auprès de lui deux Cf. Dt.17:6 ; Ac.6:13-14 ; Mishna. Sanhédrin 4:5 ; Jér. Talm. Sanhédrin 14:16. hommes instruits dans une pièce intérieure ; lui s’assoit dans la pièce extérieure ; on allume une lampe afin qu’on le voie et qu’on entende sa voix. C’est ainsi qu’on procéda avec Ben-Stada à Lydda : on plaça deux savants près de lui et on le lapida » (Tosefta. Sanhédrin 10:11). « Les témoins qui écoutaient de l’extérieur le traduisent ensuite en jugement et le lapident. C’est ainsi qu’on fit à Ben-Stada à Lydda, puis on le suspendit la veille de Pessa’h » (Bav. Talm. Sanhédrin 67a). « La veille de Pessa’h, on suspendit Yeshu ha-Notsri. Une proclamation fut faite pendant quarante jours : Yeshu ha-Notsri sera lapidé pour magie, séduction et détournement d’Israël ; que quiconque a quelque chose à dire pour sa défense vienne le dire. On ne trouva rien pour sa défense, et on le suspendit la veille de Pessa’h. Ulla dit : à supposer même que Yeshu ha-Notsri eût pu être acquitté, il était un mesit, et le Miséricordieux a dit : “tu n’épargneras point et tu ne le couvriras point”. Une autre chose vaut pour Yeshu : il était proche des rois » (Bav. Talm. Sanhédrin 43a ; baraïta retirée).
Théoriquement, le Sanhédrin pouvait condamner Jésus pour mesitisme, car, si l’on y tenait, les actes du Fondateur pouvaient être interprétés comme une violation des prescriptions de la Torah : « Le prophète qui aura l’audace de dire en mon nom une parole que je ne lui ai pas commandé de dire, ou qui parlera au nom d’autres dieux, ce prophète-là mourra » (Devarim, Shoftim 18:20 = Dt.18:20, RH ; cf. cependant Bav. Talm. Sanhédrin 56a). La Mishna dit qu’un faux prophète qui annonce ce qu’il n’a pas entendu de Dieu et qui ne lui a pas été dit doit être mis à mort par la main des hommes (Mishna. Sanhédrin 11:5).
Mais, en pratique, le procès du Sanhédrin ne peut être tenu pour un fait historique.
Supposons un instant que le Sanhédrin ait réellement condamné Jésus à mort. Il faut d’abord noter que, si les Juifs avaient le droit de prononcer des sentences capitales, leur exécution n’entrait en vigueur qu’après confirmation par l’autorité romaine, notamment par le gouverneur (Jn.18:31 ; Jos.AJ.XX.9:1 ; Jér. Talm. Sanhédrin 1:1). Or, à la fin du procès, le Sanhédrin remet Jésus à Pilate sans lui demander de confirmer une condamnation déjà prononcée ; il accuse au contraire le Fondateur de vouloir se faire roi des Juifs, autrement dit de libérer la Judée du pouvoir romain. Belle accusation de la part de patriotes juifs. Il est clair que la mort de Jésus ne doit pas être imputée aux zélotes ni aux pharisiens, ni aux patriotes-nationalistes, mais à l’aristocratie juive loyale à Rome.
Pourquoi donc ne pouvons-nous pas reconnaître ce procès comme historique ? D’abord parce que le Sanhédrin, autant que nous le sachions, n’a condamné aucun contemporain de Jésus parmi ceux qui se prétendaient Messie ; tous relevaient de la justice romaine. Ensuite, et c’est le plus important, le Sanhédrin ne pouvait pas se réunir après le coucher du soleil, puisque les prescriptions juives l’interdisaient (voir par ex. Ac.4:3 ; Bav. Talm. Sanhédrin 35a), alors que Primus et Secundus affirment précisément qu’il fut réuni aussitôt après l’arrestation de Jésus, c’est-à-dire de nuit (Jn.13:30 ; 18:3 ; Mt.26:57,59,74 ; 27:1 ; Mc.14:53,55,68,72 ; 15:1). Enfin, le Sanhédrin siégeait dans le Temple, dans la salle de Gazit (גָּזִית, pierre taillée) Bav. Talm. Sanhédrin 32b, 86b, 88b, 106a. Sur le folio 41 du même traité, il est toutefois question du lieu Hanut (חָנוּת, lieu du commerce), où le Sanhédrin transporta plus tard ses séances. , or le Temple était fermé et gardé pendant la nuit (Jos.CA.II.9 ; Bav. Talm. Yebamot 6b). De plus, une sentence capitale ne pouvait être rendue que le lendemain de l’examen de l’affaire (Bav. Talm. Sanhédrin 17a ; cf. cependant Tosefta. Sanhédrin 10:11).
Ainsi, le procès du Sanhédrin contre Jésus n’eut tout simplement pas lieu. En effet, si l’on retranche des Évangiles le passage concernant ce procès, le reste du récit devient même plus convaincant. Une conversation privée entre Hanan et Jésus a pu avoir lieu ; mais il ne s’agissait pas d’une procédure judiciaire officielle, plutôt d’un interrogatoire préliminaire d’un dignitaire pro-romain avant la remise de Jésus au gouverneur.
Pour aller au fond des choses, il faut se tourner vers l’Évangile de Jean. On y lit que les anciens juifs se réunirent en conseil et décidèrent que, s’ils ne prenaient pas de mesures contre Jésus, il entraînerait beaucoup de monde par sa prédication, et alors « les Romains viendront détruire et notre lieu et notre nation ». C’est alors que fut prononcé le mot qui sera plus tard interprété par les chrétiens comme une prophétie de la mort rédemptrice : « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que la nation entière ne périsse pas » (Jn.11:47-50).
Il ressort irréfutablement de ce récit que l’arrestation de Jésus fut motivée non par des considérations religieuses, mais politiques. Le parti sacerdotal, qui détenait richesse et pouvoir, craignait par-dessus tout les troubles populaires et les désordres qui pouvaient donner aux Romains prétexte à la répression et menacer les privilèges des « grands prêtres ». Aux yeux de Hanan et des siens, Jésus n’était qu’un de ces nombreux hommes qui se donnaient pour Messie et tentaient de renverser la domination romaine, provoquant sans cesse agitation, sang et représailles.
Comment, alors, l’idée d’un procès purement religieux a-t-elle pénétré dans les Évangiles et le Talmud ? La réponse n’est pas si difficile. Quant au Talmud antichrétien, il a puisé cette idée dans les Évangiles et n’avait aucune raison de l’abandonner, puisque Jésus reste pour les judaïsants un faux Messie.
L’apparition de cette version dans les Évangiles s’explique aussi fort bien. Jusqu’à Néron, le christianisme ne subit pas de grandes persécutions de la part de Rome Tertullien écrit : « Néron fut le premier à persécuter notre doctrine, lorsqu’après avoir soumis tout l’Orient, il déchaîna spécialement à Rome sa cruauté. Nous nous glorifions d’un tel initiateur de persécution, car quiconque le connaît comprendra qu’il n’aurait pas condamné le christianisme s’il n’avait pas été le plus grand des biens » (Tert.Apol.V.3 ; Eus.HE.II.25:4). , car, aux yeux de la capitale impériale, il n’était qu’un courant du culte de Yahvé. Le christianisme se répandait peu à peu dans tout l’Empire et avait un caractère cosmopolite ; éloigné des idées d’État, il ne voulait donc pas se brouiller avec le pouvoir romain. Les chrétiens ne participèrent probablement pas à la première guerre juive Eusèbe rapporte : « Les hommes de l’ecclésie de Jérusalem, obéissant à une révélation donnée avant la guerre à des hommes considérés de la ville, quittèrent Jérusalem et s’établirent à Pella, en Pérée […] le jugement de Dieu frappa enfin les Juifs, tant leur iniquité envers le Christ et ses apôtres avait été grande » (Eus.HE.III.5:3). ; et ils ne prirent pas part non plus à la seconde, sous Bar Kokhba, comme le note Eusèbe dans sa Chronique à la dix-septième année d’Hadrien (cf. Just.Apol.I.31 ; Orosius. Historiarum adversum Paganos.VII.13) Remarquer chez Dion Cassius : Καθάπερ που καὶ πρὸ πολέμου αὐτοῖς προεδείχθη (Dio Cass.LXIX.14). . Afin de ne pas susciter l’hostilité du pouvoir romain, les chrétiens durent donc, au moment de rédiger les Évangiles, veiller à ce que le dignitaire romain, Ponce Pilate, n’apparût pas comme le responsable de la mort du Fondateur. Il fallait donc faire apparaître une autre force, pressant le « pauvre » Pilate et le contraignant à faire exécuter Jésus. Cette force fut présentée sous les traits de la religiosité juive, qui, pendant et après la guerre, apparaissait aux Romains comme l’ennemi principal et la cause des effusions de sang.
Que les motifs de la mort de Jésus aient été politiques et non religieux ne doit pas nous troubler ; cela ne signifie nullement que Jésus nourrissait lui-même un projet politique. La « prévoyance » de la famille de Hanan, ce parti pro-romain très éloigné de la justice religieuse, fut la raison principale de sa condamnation et de sa mort. Tous les partis conservateurs, depuis les débuts de la société humaine, se ressemblent : croyant que le bon gouvernement consiste avant tout à prévenir les mouvements populaires, ils se pensent tenus d’étouffer par tous les moyens toute agitation et tout trouble. La mort de Jésus fut l’un des nombreux exemples de cette politique. Et s’il faut désigner du doigt le principal responsable de la mort du Fondateur, ce n’est ni le peuple juif, ni le judaïsme qu’il faut montrer, mais l’aristocratie juive, et plus précisément HANAN.
