Bien que Jean le Baptiste prêchât en Judée et dans une partie de la Pérée, au bord du Jourdain, sa renommée parvint jusqu’en Galilée et atteignit Jésus, autour duquel s’était sans doute déjà formé un premier cercle d’auditeurs. Ne jouissant pas encore d’une grande autorité et désireux de voir un homme dont la prédication rejoignait beaucoup de ses propres idées, Jésus se rendit auprès de Jean.

« Jean parut, baptisant dans le désert et prêchant un baptême de repentance pour la rémission des péchés […]. Tous se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés » (Mc 1,4-5).

Que faut-il en conclure ? Si Jésus reçut le baptême de Jean, cela signifie-t-il qu’il avait péché ? Un apocryphe, la Prédication de Paul, répondait oui : il aurait même été poussé presque malgré lui par sa mère à recevoir le baptême Longue citation sur la Praedicatio Pauli conservée dans la note originale. . L’Évangile des Hébreux contient lui aussi une scène où les proches de Jésus lui proposent d’aller recevoir le baptême de Jean pour la rémission des péchés, et où il répond : « Quel péché ai-je commis pour avoir besoin d’être baptisé ? »

Dans la cérémonie d’immersion, Jésus a pu voir le symbole de la repentance que Jean exigeait de tous. Le fait que les évangélistes, pour des raisons dogmatiques, aient ensuite donné au baptême de Jésus une autre signification n’a pas de valeur historique. Quiconque n’adopte pas d’emblée le dogme de l’impeccabilité de Jésus n’y verra rien d’étrange : même l’homme le plus noble peut se reconnaître des fautes, des manquements ou des insuffisances ; et plus la sensibilité morale grandit, plus le mal est perçu avec acuité. Jésus lui-même rappelle à l’homme qui l’appelle « bon maître » que seul Dieu est parfaitement bon.

Voyons maintenant comment s’est formée la version évangélique du baptême. Pour être un second David, et même le dépasser, le Messie devait non seulement descendre de David et naître à Bethléem, mais encore recevoir de Dieu, par l’intermédiaire d’un prophète, une onction royale, comme David l’avait reçue de Samuel. Ce prophète destiné à oindre le Messie fut identifié à Élie.

Les Juifs croyaient qu’avant le Jugement divin Yahvé tenterait encore de redresser son peuple en lui envoyant le prophète Élie : « Voici, je vous enverrai Élie le prophète avant que vienne le jour du Seigneur » (Ml 4,5). On pensait qu’Élie préparerait les hommes au jugement et « présenterait au Seigneur un peuple préparé » (Lc 1,17). C’est lui que l’on identifiait à la voix qui prépare le chemin du Seigneur (Is 40,3). Comme on croyait généralement que, derrière Élie, viendrait non Yahvé lui-même mais son envoyé, le Messie, Élie devint le précurseur du Christ.

Tous ceux qui voulaient attribuer à Jésus cette marque messianique devaient chercher parmi ceux qui l’avaient connu un personnage ressemblant à Élie et capable d’accomplir sur lui un geste analogue à l’onction de Samuel. Le plus approprié fut Jean le Baptiste. Certes, il ne l’oignit pas d’huile, mais le baptisa d’eau ; ce baptême pouvait néanmoins tenir lieu d’onction.

L’Esprit de Dieu jouait un rôle essentiel dans l’onction. C’est ici qu’intervient toute la symbolique de la colombe et de la voix céleste. Mais, justement, c’est là que se nouent les contradictions. Si Jésus était déjà le Fils de Dieu, fallait-il encore lui conférer quelque perfection divine supplémentaire ? Convenait-il que le Fils de Dieu reçoive de Jean un baptême de repentance ? Et pourquoi fallait-il encore lui transmettre les dons du même Esprit dont il aurait été conçu ? Les théologiens résolvent ce problème par des constructions paradoxales : les uns disent que le Fils prééternel demeurait déjà en Jésus, mais que l’Esprit saint, troisième hypostase de la Trinité, entra alors en relation nouvelle avec lui ; d’autres distinguent un Esprit reçu à la naissance comme principe de vie, puis un autre au baptême comme esprit de mission ; d’autres encore prétendent qu’il se savait déjà Fils de Dieu, mais qu’il ne reçut au baptême que la puissance de se manifester comme tel au monde.

En réalité, tout est plus simple : le récit de la descente de l’Esprit au baptême fut élaboré à une époque où Jésus passait encore pour un homme né naturellement. Lorsqu’on formula ensuite le dogme de la conception virginale, toute l’histoire de la colombe et de la voix du ciel perdit sa signification primitive. Mais les derniers rédacteurs des Évangiles n’eurent pas la force d’abandonner la tradition première ; ils la conservèrent, sans remarquer la contradiction brûlante entre les deux lignes de tradition.

On peut démontrer autrement encore le caractère mythique du récit selon lequel Jean reconnut immédiatement en Jésus le Messie et vit descendre sur lui l’Esprit saint. Si Jean avait vu l’Esprit sous forme de colombe et entendu la voix du ciel déclarer que Jésus est le Fils, il aurait dû savoir sans enquête que le Plus Fort annoncé était Jésus et personne d’autre. Le bruit des miracles de Jésus n’aurait fait que confirmer sa certitude. Or les synoptiques racontent qu’il envoya demander à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11,3 ; Lc 7,19). Cette question montre qu’il doutait ; il n’aurait pu la poser si le baptême de Jésus avait été accompagné d’un tel prodige.

Cette délégation envoyée par Jean exclut également l’historicité des paroles que Matthieu lui prête : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ? » (Mt 3,14), et encore davantage de ce que Jean dit dans le quatrième Évangile : « Voici l’Agneau de Dieu… j’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe… et j’ai témoigné que celui-ci est le Fils de Dieu » (Jn 1,29-34). Après de telles déclarations, comment pourrait-il encore demander si Jésus est bien le Messie ?

Il faut se souvenir que l’école de Jean vivait, à l’initiative et selon la volonté de son fondateur, sous des formes différentes de celles que Jésus donna plus tard à ses propres disciples. Les disciples de Jean, comme les pharisiens, jeûnaient souvent ; Jésus s’opposa parfois à cette pratique, y voyant du levain pharisien et de l’hypocrisie. Le mode de vie des deux hommes différait aussi nettement : Jean était un ascète rigoureux, tandis qu’on reprochait à Jésus d’aimer manger et boire, et d’être l’ami des publicains et des pécheurs. Il paraît très improbable qu’un homme au regard si étroit et si marqué par l’ascèse que Jean ait reconnu comme supérieur à lui quelqu’un qui s’était affranchi de ces préjugés et ait vu en lui le Messie attendu.

Il est pourtant très vraisemblable que Jésus ne se rendit pas seul auprès de Jean, mais avec ses premiers disciples (Jn 3,22 sqq.). Jean accueillit avec bienveillance ce petit cercle galiléen et ne s’opposa pas à ce qu’eux et Jésus ne se rallient pas à son école. Libre de tout lien familial ou social trop pesant, Jésus demeura un certain temps en relation étroite avec Jean. Certes, il y eut une certaine rivalité entre les deux groupes (Jn 3,26), mais Jean et Jésus furent probablement au-dessus de ces petites choses. Il est même possible que les disciples les plus célèbres de Jésus soient sortis de l’école de Jean.

L’avantage du Baptiste sur le baptisé était alors considérable : Jésus, encore peu connu, grandissait dans l’ombre de Jean. Après l’emprisonnement du Baptiste, quand Jésus commença ou reprit sa propre prédication, ses premières paroles furent la répétition de la formule favorite de Jean : « Repentez-vous, car le Royaume des cieux est proche » (Mt 3,2 ; 4,17). D’autres expressions du Baptiste se retrouvent mot pour mot dans la bouche de Jésus. Les deux écoles vécurent apparemment longtemps en bon accord, et après la mort de Jean, Jésus fut l’un des premiers avertis de la tragédie.