Après avoir cité : « Matthieu publia chez les Hébreux, dans leur propre langue, un Évangile au temps où Pierre et Paul évangélisaient à Rome et y fondaient l’ecclésie. Après leur départ (c’est-à-dire leur mort. — Iesu 0), Marc, disciple et interprète de Pierre, nous transmit par écrit ce qui avait été prêché par Pierre », Irénée poursuit : « Et Luc, compagnon de Paul, exposa dans un livre l’Évangile prêché par lui (Paul. — Iesu 0) » Ὁ μὲν δὴ Ματθαῖος ἐν τοῖς Ἑβραίοις τῇ ἰδίᾳ αὐτῶν διαλέκτῳ καὶ γραφὴν ἐξήνεγκεν εὐαγγέλιου τοῦ Πέτρου καὶ τοῦ Παύλου ἐν Ρώμῃ εὐαγγελιζομένων καὶ θεμελιούντων τὴν ἐκκλησίαν· μετὰ δὲ τὴν τούτων ἔξοδεν Μάρκος, ὁ μαθητὴς καὶ ἑρμηνευτὴς Πέτρου, καὶ αὐτὸς τὰ ὑπὸ Πέτρου κηρυσσόμενα ἐγγράφως ἡμῖν παραδέδωκεν· καὶ Λουκᾶς δέ, ὁ ἀκόλουθος Παύλου, τὸ ὑπ’ ἐκείνου κηρυσσόμενον εὐαγγέλιον ἐν βίβλῳ κατέθετο. (Iren.Haer.III.1:2[1:1]). . Cependant, l’apôtre Paul lui-même pouvait difficilement enrichir ses enseignements de souvenirs sur la vie de Jésus, puisqu’il se convertit à la foi chrétienne après la mort du Fondateur, connaissait sans doute mal les détails de sa vie et n’y attachait guère d’importance, comme le montrent ses épîtres. C’est pourquoi les Pères de l’Église, selon le témoignage de Jérôme, supposèrent prudemment que Luc avait puisé les matériaux de son Évangile non seulement chez Paul, mais aussi chez les autres apôtres : « Lucam non solum ab apostolo Paulo didicisse evangelium, qui cum domino in carne non fuerat, sed et a ceteris apostolis » (Hier.De viris ill.7). Lorsque Paul déclarait : « selon mon Évangile » (Rm 2:16 ; cf. 2 Tm 2:8), il entendait évidemment la prédication orale, non un ouvrage qu’il aurait écrit.

Si l’on se demande pourquoi le troisième Évangile est attribué à Luc, et pourquoi cet évangéliste précisément est considéré comme compagnon de Paul (Hier.De viris ill.7), la réponse se trouve vraisemblablement dans le livre des Actes des apôtres : dans cet ouvrage, le narrateur se présente par endroits comme compagnon de Paul (Ac 16:10-17 ; 20:5-15 ; 21:1-18 ; 27:1-28,37). Et comme ce même compagnon accompagna l’apôtre jusqu’à Rome, et que les épîtres peut-être écrites par Paul pendant sa captivité romaine mentionnent entre autres Luc (Col 4:14 ; Phm 24 ; cf. 2 Tm 4:10), une double hypothèse s’est formée : Luc aurait été le compagnon de Paul, et ce même Luc serait l’auteur des Actes des apôtres, donc aussi de l’Évangile, comme le suggèrent les préfaces des deux ouvrages.

La première de ces hypothèses est toutefois assez arbitraire : d’abord parce que l’authenticité des épîtres de Paul écrites en prison est douteuse ; ensuite parce que Luc n’était pas le seul compagnon de Paul. La seconde repose sur le raisonnement selon lequel, si le narrateur des Actes des apôtres se rapproche en certains passages de l’apôtre Paul et dit nous, il serait donc l’auteur de tout l’ouvrage. Cette conclusion n’est pourtant pas entièrement convaincante : si celui qui parle dans ces passages était aussi l’auteur de tout l’ouvrage, il aurait probablement indiqué chaque fois d’où il venait et où il allait. L’apparition et la disparition si étranges du pronom nous peuvent s’expliquer notamment par l’hypothèse qu’un auteur plus tardif ait emprunté certains passages aux mémoires d’un compagnon de Paul, inconnu de nous, et les ait incorporés tels quels à son récit.

Bref, la question de l’auteur du troisième Évangile n’est pas limpide non plus. Je pense toutefois que le troisième évangéliste, que j’appellerai désormais Tertius (du latin tertius, « troisième »), et l’auteur des Actes des apôtres ne font qu’une seule et même personne ; les préfaces des deux ouvrages parlent fortement en faveur de cette opinion. Je penche même pour l’idée que Tertius fut réellement le compagnon de Paul, celui que l’apôtre appelait « Luc, le médecin bien-aimé » (Col 4:14). Quant aux passages en nous des Actes des apôtres, ils ne sont probablement pas les mémoires d’un mystérieux compagnon de Paul, mais les notes de voyage de Tertius-Luc, qu’il inséra ensuite dans son ouvrage.

La préface de l’Évangile selon Luc montre qu’à l’époque où Tertius écrivait son premier ouvrage, il existait déjà une abondante littérature évangélique, et non pas seulement un ou deux Évangiles, comme le prétend parfois l’herméneutique cléricale. En outre, Luc s’adresse à un certain très excellent Théophile Théophile, ou plus exactement Théophilos (Θεόφιλος), est un nom d’origine grecque qui signifie « aimé de Dieu ». , probablement, à en juger par son titre (κράτιστος), un haut fonctionnaire romain (cf. Ac 26:25).

Tertius était très probablement citoyen d’Antioche de Syrie, médecin (« medicus Antiochensis ». — Hier.De viris ill.7), Hellène instruit converti à la foi chrétienne (Eus.HE.III.4:6). Il est toutefois possible qu’il ne fût pas d’Antioche, mais de Philippes Renan E. Histoire des Origines du Christianisme. Livre deuxième : Les Apôtres. Paris: Michel Lévy frères, 1866. P. XII-XIX. . On a supposé que Luc était un affranchi auquel une famille aisée avait donné la liberté, peut-être le kratistos Théophilos, car Lucas (Λουκᾶς) est un diminutif de Lucanus fréquent chez les esclaves À l’origine, Lucanus est un adjectif formé sur le nom de la tribu des Lucani, en Italie méridionale. .

Dans le Prologue antimarcionite Gutwenger E. The Anti-Marcionite Prologues. Theological Studies 7 (1946), pp. 393-409. Bien que le Prologue antimarcionite lui-même puisse être daté de la seconde moitié du IVe siècle, la partie citée remonte peut-être à la seconde moitié du IIe siècle. il est dit : « Luc, Syrien originaire d’Antioche, médecin, disciple des apôtres, suivit plus tard Paul jusqu’à son martyre. Ayant servi le Seigneur sans reproche, il n’eut ni femme ni enfants. Rempli du saint Esprit, il mourut en Béotie (obiit in Boeotia, c’est-à-dire Βοιωτία) à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Comme des Évangiles avaient déjà été écrits, en Judée par Matthieu et en Italie par Marc, Luc écrivit, sous l’inspiration du saint Esprit, un Évangile dans la région d’Achaïe » Léon-Dufour X. Les Évangiles synoptiques. _ Robert A., Feuillet A. Introduction á la Bible, vol. 2. Tournai, 1959, p. 253. . « Les restes de Luc reposent à Constantinople, où ils furent transportés avec ceux de l’apôtre André la vingtième année du règne de Constantin » (Hier.De viris ill.7).

Que Luc ait été médecin peut se déduire du texte de ses ouvrages, où l’on trouve des termes médicaux Par exemple ὑδρωπικός (Lc 14:2), μανία (Ac 26:24). correspondant à la terminologie de médecins antiques comme Hippocrate Hippocrate (Ἱπποκράτης) (vers 460-vers 370 av. n. è.) était un médecin grec originaire de Cos, réformateur de la médecine antique ; il introduisit la notion d’anamnèse, la doctrine de l’étiologie, du pronostic, des tempéraments, etc. et Dioscoride Pedanios Dioscoride (Dioscorides) (Ier siècle) était un médecin romain d’origine grecque ; dans son principal ouvrage, De materia medica, il décrivit systématiquement tous les médicaments connus d’origine végétale, animale et minérale, et classa plus de 500 plantes selon un principe morphologique. . Le texte de l’Évangile selon Luc montre aussi que son auteur connaissait bien la littérature grecque et romaine. Il connaissait les canons littéraires de son temps et, conformément à ceux-ci, plaça des préfaces en tête de ses ouvrages. Tertius était en outre, sans aucun doute, un écrivain talentueux, d’une haute culture verbale et d’une réelle maîtrise littéraire : « Lucas, medicus Antiochensis, ut ejus scripta indicant Graeci sermonis non ignarus fuit » (Hier.De viris ill.7).

Écrivain d’une époque plus tardive et homme formé par la culture grecque, Luc voulut donner à son Évangile davantage de vivacité, de variété et d’unité. Pour cette seule raison déjà, il décida probablement de découper les longs discours que nous observons chez Primus et de munir certains d’entre eux d’introductions particulières, indiquant ce qui avait provoqué telle ou telle parole.

Le troisième évangéliste est un cosmopolite marqué par le paulinisme. Chez lui seul, les soixante-dix disciples de Jésus (Lc 10:1) correspondent aux soixante-dix peuples de la Genèse (Gn 10:1-32 ; cf. Nb 11:25 ; Epistula Petri ad Jacobum.1:2), c’est-à-dire à l’humanité entière, de même que les douze apôtres correspondent aux douze tribus d’Israël. La généalogie de Jésus (Lc 3:23-38) ne remonte pas au premier Juif, Abraham, comme chez Primus (Mt 1:2), mais au premier homme hors de toute nation, Adam. C’est à cette circonstance que se rattache le fait que, selon Primus et Secundus, Jésus évitait lui-même la Samarie et ordonnait à ses douze apôtres d’éviter les villes samaritaines (Mt 10:5), tandis que, selon Tertius (Lc 9:52,56), Jésus non seulement entrait en relation avec les Samaritains, mais les louait même en certains cas (Lc 10:30-37 ; 16:16-19). La controverse sur la purification, trop juive, rapportée par Primus et Secundus (Mt 15:1-20 ; Mc 7:1-23), est omise par Tertius comme étant sans intérêt pour les Hellènes.

Rien n’indique que Luc ait connu l’Évangile selon Matthieu ; il pouvait cependant avoir sous les yeux beaucoup des sources utilisées par Primus. Dans ce cas, Tertius semble toutefois avoir abordé les documents du point de vue d’un paulinien. Luc omet la déclaration de Jésus selon laquelle il est venu accomplir la Loi de Moïse, non la détruire (Mt 5:17). Il n’est guère fortuit non plus que Tertius passe sous silence le fait que Pierre, qui avait reconnu Jésus comme Christ avant les autres, fut appelé la pierre angulaire de l’ecclésie (Lc 9:20 ; cf. Mt 16:17-18). Il n’est sans doute pas fortuit non plus qu’il taise l’entretien avec la Cananéenne, où il est dit que Jésus n’a été « envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » et où les païens sont comparés à des chiens (Mt 15:24,26 ; cf. Ruth Rabba.2:20). Il est aussi possible que Luc ait été choqué, dans la parabole du semeur d’ivraie (Mt 13:28), par la désignation du semeur d’ivraie au moyen du même sobriquet, « homme ennemi » (אִישׁ ﭏיֵב), que les Ébionites donnaient à l’apôtre Paul Voir cette même expression (ἐχθρὸς ἄνθρωπος) dans l’apocryphe Épître de Pierre à Jacques (Epistula Petri ad Jacobum.2:3 ; cf. Ps.-Clem.Homil.17:19). , ainsi que par l’expression « ceux qui commettent l’iniquité » (כָּל־עשֶׂה עַוְלָה), également appliquée aux disciples de Paul (Mt 13:41). C’est pourquoi Tertius, s’il connaissait cette parabole, l’omit entièrement.

On peut voir une confirmation du fait que Luc n’était pas juif dans son ignorance de la topographie palestinienne : il la confond généralement avec la Judée (Lc 23:5) ; il pense que l’on peut aller de Capharnaüm à Jérusalem « entre la Samarie et la Galilée » Cela revient à aller de Moscou à Berlin entre la Pologne et la Russie. (Lc 17:11) ; Tertius ignore non seulement la topographie palestinienne, mais aussi son architecture. Contrairement à la Grèce, à l’Italie, à l’Asie Mineure et même à Antioche de Syrie, les toits des maisons en Palestine étaient plats et formaient terrasse, tandis que Luc parle de tuiles d’argile (διὰ τῶν κεράμων, Lc 5:19), qui supposent un toit incliné. Chez Tertius, le Temple de Jérusalem ressemble à un oratoire où l’on va prier (Lc 2:37 ; 18:10 ; 24:53). Luc ne contient pas non plus de mots ni de noms propres d’origine sémitique : ni Gethsémani, ni même Golgotha (Lc 23:33 ; cf. Mc 15:22 ; Mt 27:33).

Notons au passage que le théologien allemand O. Pfleiderer (1839-1908) conclut que « l’Évangile selon Luc ne raconte rien de la naissance surnaturelle de Jésus », que le récit de la conception virginale n’apparut que plus tard et fut introduit dans le texte par l’insertion des versets 1:34 et suivants, ainsi que des mots « comme on le pensait » au verset 3:23 Kautsky Karl. Der Ursprung des Christentums: eine historische Untersuchung. Stuttgart: Dietz, 1908. S. 13-14. . Le protoiereus Alexandre Men suppose, quant à lui, que l’Évangile selon Luc s’ouvrait initialement sur le troisième chapitre Men A. Les Évangiles (extrait du Dictionnaire de bibliologie). — Revue Mir Biblii (Moscou: Société biblique russe), 1993, p. 21. .

Il ne fait aucun doute que l’Évangile selon Luc fut composé après le siège de Jérusalem (Lc 19:41,43-44 ; 21:9,20 ; 23:29). Son lieu de composition est inconnu : peut-être Antioche de Syrie, peut-être Rome. L’opinion de certains théologiens selon laquelle le troisième Évangile aurait été écrit avant la destruction du Temple, puisque les Actes des apôtres, second ouvrage de Luc, n’y font pas la moindre allusion, ne résiste pas à la critique : le livre des Actes des apôtres est très probablement une œuvre inachevée, qui ne mentionne pas seulement le Temple, mais pas davantage la mort de Paul. Ou bien l’auteur interrompit son récit pour une raison quelconque, ou bien la dernière partie des Actes des apôtres, où étaient probablement mentionnées la mort de Paul, la guerre juive et la destruction du Temple, s’est perdue.

On peut voir une confirmation du fait que l’Évangile selon Luc fut composé après l’Évangile selon Matthieu non seulement dans la préface du troisième Évangile, mais aussi dans le fait que Primus établit un intervalle assez court entre la destruction du Temple et le second avènement (Mt 24:29-30), tandis que Luc affirme au contraire que « Jérusalem sera foulée aux pieds jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis » (Lc 21:24). Tertius voyait donc que plus de temps s’était écoulé depuis la destruction du Temple que ne l’avait compté l’auteur de l’Évangile selon Matthieu ; Luc écrivit par conséquent son Évangile plus tard. Quant au verset 21:7 du troisième Évangile, d’où l’on croit parfois tirer l’idée que la destruction du Temple et la « fin du siècle » étaient pour Tertius des événements identiques, il est simplement copié sur Secundus (Mc 13:4) ; Luc, manifestement, ne liait plus vraiment ces deux événements.

Dans l’Évangile selon Luc, l’absence de toute mention des épîtres de Paul frappe d’autant plus que celles-ci, comme on le sait, furent longtemps oubliées et ne réapparurent qu’en 95 (cf. 2 P 3:15-16) Kosidowski Z. Récits bibliques ; Récits des évangélistes, trad. du polonais. Moscou: Politizdat, 1990, p. 327. . À partir de ce qui précède, on peut affirmer que l’Évangile selon Luc fut composé entre 82 et 94.