03 Histoire de Jésus avant son ministère public
22. Bergers, mages et étoile du Messie
Ayant montré que Jésus ne pouvait pas être né à Bethléem, nous avons par là même montré le caractère mythique des récits de l’adoration des bergers et des mages, puisque les évangélistes situent expressément ces épisodes à Bethléem.
Voyons toutefois d’où proviennent ces légendes.
Luc raconte qu’en arrivant à Bethléem, les parents de Jésus furent contraints de se loger dans un abri inhabité ou une étable, ou, selon Justin, l’auteur du Protévangile et Origène, dans une grotte proche de Bethléem, parce qu’« il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie », et qu’ils couchèrent le nouveau-né dans une mangeoire (Lc 2,6-7). Cet épisode a sans doute suggéré à Tercius l’idée des bergers. D’ailleurs, dans l’Ancien Testament, la condition pastorale accompagne souvent les grands personnages (Ex 3,1 ; 1 S 16,11 ; Ps 77,70). Chez Luc, ce sont donc des bergers, et non des mages, qui viennent rendre hommage au Messie nouveau-né (Lc 2,8-20). D’une manière générale, Tercius aime les pauvres (Lc 6,20, ex fontibus) et les pécheurs repentants (Lc 7,36-50), et il éprouve peu de sympathie pour les grands et les riches (Lc 6,24), catégorie à laquelle appartenaient les mages.
Luc précise ensuite que Jésus fut circoncis (Lc 2,21) et que, « lorsque furent accomplis les jours de la purification » de Marie (Lv 12,2-5), les parents offrirent au Temple « une paire de tourterelles ou deux jeunes colombes » (Lc 2,22-24). Ce détail indique leur pauvreté, car autrement ils auraient offert un agneau (Lv 12,6.8).
Le premier évangéliste, au contraire, affirme que ce ne furent pas des bergers mais des mages qui vinrent se prosterner devant le Messie (Mt 2,1-2.11). Tout son récit est construit à partir de l’Ancien Testament. Il écrit : « Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem et dirent : Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile à l’Orient » Comparer aussi certains textes intertestamentaires et talmudiques associés à la venue du Messie. . Puis ils entrent dans la maison, non dans une grotte ni dans une étable, voient l’enfant et lui offrent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
Or voici les textes du Tanakh qui se profilent derrière ce récit : « Je le vois, mais non pour maintenant… une étoile sort de Jacob et un sceptre se lève d’Israël » (Nb 24,17) ; « tous les rois se prosterneront devant lui… on lui donnera de l’or d’Arabie » (Ps 71,11.15) ; « les nations marcheront vers ta lumière… tous ceux de Saba viendront, apportant l’or et l’encens » (Is 60,3.6).
La plupart des Juifs entendaient par « étoile de Jacob » une étoile réelle Dans certains Targums, le mot étoile est remplacé par roi. , destinée à apparaître au temps du Messie et à annoncer sa venue. Ce n’est pas un hasard si Ben-Koziba, chef de la seconde révolte juive de 131-135, fut proclamé Messie et surnommé Bar Kokhba, « fils de l’étoile » Références à Dion Cassius, Eusèbe, Jérôme et aux sources rabbiniques. . Dans le Testament des douze patriarches, il est aussi question d’une étoile du Messie. De même, des traditions juives affirmaient que si la naissance d’Abraham avait été annoncée par une étoile, celle du Messie le serait également Les Yalkoutim sont des anthologies de midrashim des XIIe-XIIIe siècles ; voir Talmud dans Annexe 2. . Le « signe du Fils de l’homme dans le ciel » (Mt 24,30) n’est vraisemblablement que cette même étoile messianique.
Selon Primus, les mages, voyant à l’Orient une étoile et décidant, on ne sait trop pourquoi, qu’il s’agit de celle du roi des Juifs, donc du Messie, se mettent en route pour Jérusalem. L’Évangile ne dit pas clairement s’ils voient l’étoile tout au long du voyage ; mais une fois repartis vers Bethléem sur l’indication d’Hérode, l’étoile les guide et s’arrête au-dessus du lieu où se trouve l’enfant (Mt 2,9 ; cf. Protevangelium Jacobi.21). Aucun esprit raisonnable ne peut croire qu’une étoile réelle se comporte ainsi. Et si cette étoile venait de Dieu, pourquoi ne conduisit-elle pas les mages directement à Bethléem, sans passer par Jérusalem et sans exposer inutilement les enfants de Bethléem à la colère d’Hérode ? Strauß D. F. Das Leben Jesu für das deutsche Volk bearbeitet. 3te Auflage. Leipzig: Brockhaus, 1874. S. 370-374.
La mythologie chrétienne postérieure a fixé à trois le nombre des mages. Ce chiffre a sans doute été mis en rapport avec les trois fils de Noé : Sem, ancêtre des Sémites ; Cham, ancêtre des peuples de couleur C’est pourquoi l’un des mages est souvent représenté comme noir ; Celse les tenait pour des Chaldéens. ; et Japhet, ancêtre des Européens. Vers le VIIIe siècle, conformément aux prophéties vétérotestamentaires, les mages furent transformés en rois et reçurent les noms de Gaspard, Melchior et Balthasar.