04 Christ
36. « Tu es le Christ »
L’expression Fils de David était, chez les Juifs de cette époque, une désignation courante du Messie (Mt.12:23, selon la version synodale), mais Jésus ne se donna jamais lui-même ce titre ; bien plus, il s’exprima un jour à son sujet de telle sorte qu’on peut même supposer qu’il ne souhaitait pas être appelé ainsi (Mt.22:41-46 ; Mc.12:35-37 ; Lc.20:40-44).
Une autre appellation usuelle du Messie était Fils de Dieu (Mt.3:17 ; 4:3,6 ; 8:29 ; 14:33 ; 17:5 ; 27:40,43 ; Mc.3:11) Un manuscrit de Qumrân parle ainsi du Messie : « Ton Fils sera grand sur la terre […] on l’appellera Fils du grand Dieu […] on le nommera Fils de Dieu, et ils l’appelleront Fils du Très-Haut […] son royaume sera un royaume éternel » (4Q 246.1:7b—2:1,5-6). . Jésus ne repoussa pas ce second titre lorsqu’on le lui appliqua, mais il ne se l’attribua pas non plus directement. Et quand, selon Primus, Pierre répondit à la question de Jésus : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », le Fondateur entoura aussitôt cette « révélation » de secret (Mt.16:13-20).
Jésus s’appelait lui-même Fils de l’homme, mais ce titre messianique n’était pas aussi généralement reçu que les deux précédents. Selon le même Primus, Jésus demanda à ses disciples : « Pour qui les hommes me tiennent-ils, moi, le Fils de l’homme ? […] Et vous, pour qui me tenez-vous ? » ; la réponse de Simon Bariona : « Tu es le Christ », fut alors qualifiée de révélation divine (Mt.16:13-17). Et si l’on en croit Quartus (Jn.12:34), le titre Fils de l’homme n’était connu ni des disciples de Jésus ni de la majorité des Juifs.
D’un côté, l’expression fils de l’homme était synonyme de homme, mortel (Job 25:6 ; Ps.8:5 ; Mc.3:28). Yahvé, comme pour souligner la faiblesse de la nature humaine, appelle pour la première fois Ézéchiel fils de l’homme lorsque le prophète tombe à terre, saisi de crainte devant une vision redoutable (Ez.2:1 ; cf. Liber Enoch 60:10 ; 71:14).
D’un autre côté, beaucoup pouvaient se souvenir des paroles du livre de Daniel, où, après la chute du dernier des quatre monstres, on voit venir « sur les nuées du ciel comme un Fils d’homme » auquel sont donnés pouvoir, gloire et royauté, afin que tous les peuples le servent (Dan.7:13-14). À l’origine, cette parole ne visait peut-être pas le Messie, mais elle fut de plus en plus souvent interprétée dans un sens messianique (Liber Enoch 46:2-6 ; 48:2-7 ; 62:6-9 ; 69:26-29 ; Mt.10:23 ; 16:27 ; 19:28 ; 24:27,30,37,39,44 ; 25:13,31 ; 26:64).
Jésus choisit donc pour lui un titre qui, d’un côté, désignait un simple mortel et, de l’autre, le Messie. Ce titre permettait de voir dans l’envoyé de Dieu un homme ordinaire, et dans l’homme ordinaire un envoyé de Dieu.
Il est probable qu’au début de son activité publique Jésus ne se considérait pas encore comme le Messie, se manifestant seulement comme prophète ; puis sa conscience religieuse l’aurait conduit à se persuader que les prophéties messianiques du Tanakh parlaient précisément de lui. On peut cependant supposer aussi que Jésus se reconnaissait Messie depuis longtemps, mais qu’il avait choisi pour les autres une expression qui n’était pas encore devenue un titre messianique courant. Cette voie pouvait lui être dictée par la crainte que, s’il s’était proclamé d’emblée Messie, il n’éveillât dans le peuple des espérances politico-nationales, en tant que roi d’Israël, ce qui entrait difficilement dans ses projets.
Les esprits religieux du peuple juif voyaient que le mal régnait dans le monde : le maître de ce monde était Satan ; les rois tuaient les prophètes ; les Juifs orthodoxes eux-mêmes ne faisaient pas ce qu’ils ordonnaient aux autres ; les justes étaient persécutés. Ainsi le monde (kosmos) était l’ennemi de Dieu et des hommes justes Jn.1:10 ; 7:7 ; 8:23 ; 12:31 ; 14:17,19,22,27,30 ; 15:18-19 ; 16:8,11,20,33 ; 17:14-15 ; 18:36 ; Jc.1:27 ; 4:4 ; 2 P.1:4 ; 2:5,20 ; 1 Jn.2:2,15-17 ; 3:1,13 ; 4:4-5 ; 5:4-5,19 ; 1 Co.1:20-21,27-28 ; 3:19 ; 6:2 ; 7:31 ; 11:32 ; Ga.6:14 ; Ep.2:2,12 ; 6:12 ; Col.2:20 ; He.11:7,38 ; Ap.11:15. , mais Yahvé allait se lever et se venger des péchés du monde ; l’heure était proche. Le tour du royaume du bien venait.
Finalement, Jésus se convainquit que c’était précisément à lui qu’il revenait d’établir le Royaume du Père céleste. Le Messie était venu, et ce Messie, c’était lui. Le titre de prophète ne lui suffisait plus. Sa prédication se chargeait de plus en plus d’exaltation. D’abord il disait à ses disciples : « Qui n’est pas contre vous est pour vous » (Mc.9:40 ; Lc.9:50) ; désormais il parlait autrement : « Qui n’est pas avec moi est contre moi » (Mt.12:30 ; Lc.11:23). Il exigeait maintenant de ses disciples qu’ils n’aiment que lui, qu’ils renoncent à tout ce qui les rattache au monde, y compris à leur famille. Il allait même parfois jusqu’à déclarer : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi Comparer en Lc.14:26 une autre version de cette parole, portée par Tertius jusqu’à l’exaltation complète, avec le commandement du Décalogue (Ex.20:12 ; Dt.5:16). ; et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi […] Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la conservera » (Mt.10:37-39 ; cf. Mt.16:24-26 ; Mc.8:34-37 ; Lc.9:23-25 ; Jn.12:25).
Jésus croyait qu’avant la venue du Royaume des cieux surviendraient de grandes catastrophes (Dan.9:26-27 ; 12:1). Or, puisqu’il devait établir ce Royaume, il devenait nécessairement l’annonciateur de ces malheurs. « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée » (Mt.10:34 ; cf. Thom.17). « Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il fût déjà allumé ! » (Lc.12:49).
Jésus n’était plus le prophète doux, auteur du Sermon sur la montagne. Exigeant, il ne supportait plus la contradiction et devenait souvent ombrageux et sévère (Mt.17:17 ; Mc.3:5 ; 9:19 ; Lc.9:41). Ses disciples le comprenaient parfois mal et éprouvaient devant lui de la timidité, voire de la peur (Mc.4:40 ; 5:15 ; 9:32 ; 10:32).