Disciple se dit en hébreu talmid (תַּלְמִיד) ; en grec, mathètès (μαθητής). Tous les prophètes juifs et les rabbins postérieurs, comme les philosophes grecs, cherchaient à se constituer un cercle étroit de disciples, distinct de la foule changeante des partisans et sympathisants. Jésus tendait à la même chose.

D’après les Évangiles, le groupe rapproché du Fondateur se composait de douze personnes (Mt.10:2 ; Mc.3:14 ; Lc.6:13 ; Jn.20:24). Le lien de ce nombre avec la division du peuple juif en douze tribus est évident, et le fait que Jésus ait limité à « 12 » le cercle de ses proches disciples montre assurément qu’en élaborant son projet de transformation, il pensait d’abord aux Israélites, même s’il ne faut évidemment pas en conclure qu’il entendait se limiter à eux seuls par la suite.

La prédication chrétienne s’adressa d’abord aux couches basses de la population. L’apôtre Paul écrit : « Considérez, frères, ceux qui ont été appelés parmi vous : il n’y a ni beaucoup de sages selon la chair […] ni beaucoup de nobles ; mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages […] et celles qui ne sont rien pour réduire à néant celles qui sont » (1 Co.1:26-28). Le Juif mis en scène par Celse dit que Jésus s’était procuré « dix ou onze partisans, des gens perdus, des publicains et des bateliers du plus bas étage » (Celse chez Origène. Orig.CC.I.62). L’Épître de Barnabé déclare que Jésus s’était choisi « ses propres apôtres pour prêcher son Évangile, hommes extrêmement pécheurs, au-delà de toute mesure de péché » (Barn.5). Avec le temps, on en vint à reprocher aux chrétiens ces caractéristiques des disciples de Jésus, et ces reproches se faisaient d’autant plus sensibles que la doctrine chrétienne pénétrait les couches supérieures de la société. Il est donc naturel que l’Évangile de Jean, révisé par un homme instruit et soucieux de satisfaire des chrétiens cultivés des classes élevées, ait réagi de manière particulière à ce fait. Quartus reconnaît bien que ce furent d’abord les gens du peuple qui crurent en Jésus (Jn.7:48), mais il ajoute que nombre d’aristocrates crurent aussi au Christ (Jn.12:42 ; 19:38). En général, sans le chapitre additionnel, nous n’apprendrions jamais par cet Évangile que plusieurs des Douze étaient pêcheurs ; nous y remarquerions en revanche tout de suite que le « disciple bien-aimé » (Jean) connaissait le beau-père du grand prêtre (Jn.18:15). Nous avons donc de bonnes raisons de douter de l’historicité de toute relation étroite entre l’un des Douze et le grand prêtre ou sa famille.

Dans tous les Évangiles, ces douze disciples sont appelés apôtres. Le mot grec apostolos (ἀπόστολος), comme les mots sémitiques shalouah (שָׁלוּחַ) et shaliah (שָׁלִיחַ), signifie messager, envoyé. De tels envoyés (sh’louhim) existaient dans chaque synagogue et allaient deux par deux transmettre l’information de leur communauté à d’autres (Mishna. Berakhot 5:5 ; Bav. Talm. Pessahim 86). Dans le christianisme, le mot apostolos prit un sens différent (1 Co.12:28 ; Ep.4:11).

Bien que les disciples de Jésus soient appelés apôtres dans le Nouveau Testament, seul Tertius affirme explicitement que le Fondateur lui-même leur donna ce nom (Lc.6:13). Il est du reste très douteux que Jésus ait réellement envoyé ses disciples prêcher, c’est-à-dire annoncer la Bonne Nouvelle (Mt.10:5 ; Mc.3:14 ; Lc.9:2). D’abord, pour le milieu auquel il s’adressait, l’activité personnelle du Fondateur suffisait. Ensuite, Jésus ne pouvait pas ne pas voir que la conception des Douze sur le Royaume messianique ne correspondait pas encore à la sienne (Mt.20:20-24 ; Mc.10:35-38 ; Ac.1:6), et qu’ils auraient annoncé surtout des positions laïques et nationales. Enfin, l’instruction qu’il leur aurait donnée est si clairement adaptée aux relations d’une époque postérieure à sa crucifixion que plusieurs de ses éléments se répètent dans le discours sur les malheurs qui atteindront Jérusalem avant sa destruction (Mt.10:17-22 ; 24:9-13 ; Mc.13:9 ; Lc.21:12).

Quant au récit des soixante-dix disciples rapporté par Tertius (Lc.10:1 et suiv.), c’est à l’évidence une libre invention de cet évangéliste cosmopolite, qui ne se contente pas des douze apôtres pour les douze tribus d’Israël, mais leur ajoute soixante-dix autres pour l’humanité entière (Gn.10:1-32 ; cf. Nb.11:16,24). Si ces soixante-dix avaient réellement été envoyés par Jésus séparément des Douze, le Fondateur leur aurait sans doute donné une instruction particulière ; or Tertius a simplement repris quelques points du discours aux Douze chez Primus, ainsi que du discours tenu à l’occasion de la délégation envoyée par Jean-Baptiste, pour en composer l’envoi des Soixante-Dix (cf. Lc.10:1-16 et Mt.9:37 ; 10:8-15,40 ; 11:21-24).

Il ressort donc de tout cela que l’envoi des disciples en mission et leur désignation comme messagers, comme bien d’autres choses survenues après la mort de Jésus, furent d’abord attribués au Jésus ressuscité (Mt.28:14), puis au Jésus vivant avant la crucifixion.

Les synoptiques donnent des listes de ces douze disciples (Mt.10:2-4 ; Mc.3:16-19 ; Lc.6:14-16 ; Ac.1:13), mais ces listes divergent en plusieurs points. Ainsi, parmi les Douze, Primus et Secundus, comme l’Évangile des Ébionites (Evangelium Ebionitum. Epiph.Haer.XXX.13), nomment Thaddée ; certains codices indiquent même que ce Thaddée est Lebbée (Λεββαῖος). Tertius, en revanche, ne mentionne ni Lebbée ni Thaddée, mais nomme à leur place Jude, frère de Jacques fils d’Alphée. Il est difficile de supposer que Thaddée (ou Lebbée) et Jude de Jacques soient une seule et même personne ; il s’agit visiblement de deux disciples différents.

Les Évangiles synoptiques racontent aussi l’appel du publicain, ou, en hébreu, du mokès (מוֹכֵס) (Mt.9:9 ; Mc.2:14 ; Lc.5:27-28). Chez Primus, il s’appelle Matthieu et figure sous ce nom dans la liste des Douze (Μαθθαῖος ὁ τελώνης) (Mt.10:3). Chez Secundus et Tertius, il s’appelle Lévi ; pourtant, dans leurs listes, aucun disciple ne porte ce nom, mais on y trouve Matthieu, qui n’y est pas désigné comme publicain. Je pense donc qu’il n’existe pas de raison suffisante d’identifier le publicain Lévi au Matthieu intégré au collège des Douze. Notons encore que l’indication de Secundus, selon laquelle Lévi était « fils d’Alphée », nous incline à supposer que ce publicain était frère de Jacques et de Jude, fils d’Alphée.

Ce Jude fils d’Alphée donne d’ailleurs beaucoup de fil à retordre aux chercheurs. Pour commencer, dans certaines versions latines des IVe-Ve siècles, Primus nomme dans la liste des Douze, à la place de Thaddée (Mt.10:3), « Jude le Zélote ». Je pense qu’il y a eu ici un malentendu dû à la parenté entre qannaï (קַנָּאִי), zélote, et Qana (קָנָה), Cana, si bien que le mot Zélote pourrait ne pas signifier ici que Jude appartenait au parti zélote, mais qu’il venait de Cana de Galilée Dans les versions coptes du IVe siècle, Quartus (Jn.14:22) appelle Jude : ὁ Κανανίτης. . En effet, nous avons déjà noté que Jude fils d’Alphée était probablement cousin maternel de Jésus Voir § 19. , et la mère du Fondateur venait peut-être elle-même de Cana de Galilée Voir § 15. .

Mais les malentendus ne s’arrêtent pas là. L’Évangile de Thomas de Nag Hammadi commence ainsi : « Voici les paroles secrètes que Jésus le Vivant a dites, et que Didyme Jude Thomas a écrites. » Encore Jude. Eusèbe de Césarée cite aussi un document syriaque : « Après l’ascension de Jésus, Jude, appelé Thomas, envoya [à Abgar] l’apôtre Thaddée, l’un des soixante-dix » (Eus.HE.I.13:11). Tertius distingue pourtant Thomas de Jude, frère de Jacques (Lc.6:15-16 ; Ac.1:13). On peut également discerner cette distinction chez Quartus dans les grands codices (Jn.14:5,22), mais dans les anciennes versions syriaques du IVe siècle, au lieu de Jude, non l’Iscariote (Jn.14:22), on lit Jude Thomas. Bref, je n’ai même pas la certitude que Jude, frère de Jacques, et Thomas soient deux personnes distinctes. Le mot Thomas (תּוֹמָא), comme son équivalent grec Didyme (Δίδυμος), signifie Jumeau ; il s’agit très probablement d’un surnom, non d’un nom propre. C’est ainsi que l’entendaient les chrétiens syriaques, qui appelaient Jude Thomas, c’est-à-dire le Jumeau ; les chrétiens de langue grecque, ne comprenant pas le sens du mot araméen תּוֹמָא (= héb. תְּאוֹם), l’ont pris pour un nom personnel. Or, si quelqu’un est jumeau, il est le jumeau de quelqu’un. Si Jude, frère de Jacques, et Thomas sont une seule et même personne, ce qui est très probable, Jude était le jumeau de Jacques ou peut-être de Lévi le publicain. Ainsi, Jacques fils d’Alphée ou Lévi pourraient eux aussi, dans un certain sens, être appelés Thomas.

On peut donc supposer que le dernier rédacteur de l’Évangile de Luc savait qu’un des Douze s’appelait Jude, qu’il n’était pas l’Iscariote, mais qu’en consultant les listes de Primus et de Secundus il n’y trouva qu’un seul Jude, l’Iscariote. Pour conserver le nombre « 12 », il dut alors retrancher un disciple de sa liste apostolique ; il supprima Thaddée à la place de Thomas.

Notons encore que Barthélemy (Mt.10:3 ; Mc.3:18 ; Lc.6:14) et Nathanaël (Jn.1:45-46 ; 21:2) sont vraisemblablement la même personne : Barthélemy, plus exactement Bar-Talmaï (בַּר־תַּלְמָי), ressemble à un patronyme (fils de Talmaï), tandis que Nathanaël (don de Dieu), ou N’tan’el (נְתַנְאֵל), est un nom propre.

Toutes les listes des Douze commencent par Simon Képha. Simon, ou plus exactement Shim’on (שִׁמְעוֹן), était fils d’un certain Jonas Dans le codex Sinaïticus de l’Évangile de Jean (1:42), Simon est appelé fils de Jean, mais il s’agit probablement d’un malentendu (cf. Mt.16:17 ; EE. — Orig.Matth.16 ; Hier.Matth.16:17). , qui était apparemment déjà mort lorsque Jésus vint habiter à Capharnaüm, dans la maison des fils de Jonas (Mt.8:14 ; 17:24 ; Mc.1:29-31 ; Lc.4:38). Simon portait le surnom de Képha, ou Képa (כֵּיפָא), qui en araméen signifie roc, rocher. Le mot Pierre (Πέτρος) en est la traduction grecque. La tradition a conservé l’idée que c’est Jésus qui lui donna ce surnom (Mc.3:16 ; Lc.6:14 ; Jn.1:42), mais Simon le portait très probablement déjà avant sa rencontre avec Jésus (Mt.4:18 ; Evangelium Ebionitum. Epiph.Haer.XXX.13 ; cf. Jos.AJ.XVIII.6:3).

Simon Képha, de même qu’André et Philippe, naquit à Bethsaïde (Jn.1:44). Je rejette l’hypothèse de deux Bethsaïdes au bord du lac de Génésareth, l’une en Galilée et l’autre en Gaulanitide, et j’estime que Képha, André et Philippe sont nés dans la Bethsaïde appelée Julias (Jos.AJ.XVIII.2:1), située dans le domaine du tétrarque Philippe. Quant à l’expression Bethsaïde de Galilée (Jn.12:21), elle ne prouve pas que Bethsaïde se trouvait en Galilée plutôt qu’en Gaulanitide, car on appelait aussi Galiléen Judas de Gamala, ville de Gaulanitide (Jos.AJ.XVIII.1:1,6 ; cf. Ac.5:37). D’ailleurs, dans la liste des Douze, seuls deux disciples portent des noms grecs, André et Philippe ; c’est un argument sérieux pour penser qu’ils venaient d’une ville semi-païenne, telle précisément Bethsaïde-Julias.

Au début du ministère public de Jésus, Képha et André vivaient à Capharnaüm (Lc.4:31,38). Simon était marié (Mt.8:14 ; Mc.1:30 ; Lc.4:38 ; 1 Co.9:5) et avait des enfants (Clem.Strom.III.6 ; VII.11 ; Eus.HE.III.30 ; cf. 1 P.5:13).

Pierre était pêcheur, de même qu’André et les frères de Zébédée (Mc.1:16,19). Jésus, qui aimait le jeu de mots, disait aux frères fils de Jonas qu’il ferait d’eux des pêcheurs d’hommes (ἁλιεῖς ἀνθρώπων, Mt.4:19 ; Mc.1:17 ; Lc.5:10).

Képha, au témoignage des Évangiles, se tenait au premier rang des disciples, tant par ses paroles (Mt.15:15 ; 16:16 ; 17:4 ; 18:21 ; 19:27 ; 26:63 ; Jn.6:68 ; 13:69) que par ses actes (Mt.14:28 ; 26:58 ; Mc.1:36 ; Jn.18:16 ; 21:3,7). Selon certaines traditions, Jésus ressuscité apparut d’abord à Pierre (Lc.24:34 ; 1 Co.15:5). Paul nomme Képha l’une des colonnes (στῦλοι) de l’ecclésie (Ga.2:9), ainsi que l’apôtre des circoncis (τῆς περιτομῆς) (Ga.2:7-8). La tradition veut que Pierre ait prêché à Antioche puis en Asie Mineure, avant de partir pour Rome, où il fonda l’ecclésie et fut crucifié la tête en bas sous Néron (Passio sanctorum apostolorum Petri et Pauli.60 ; cf. Jn.21:19).

Ainsi Pierre apparaît, d’un côté, comme l’un des apôtres les plus vénérés. D’un autre côté, les quatre Évangiles (Mt.26:69-75 ; Mc.14:66-72 ; Lc.22:55-62 ; Jn.18:17-27) racontent qu’il renia trois fois Jésus. En outre, selon Primus et Secundus, le Fondateur appela Pierre Satan (Mt.16:23 ; Mc.8:33). En général, le surnom d’homme-rocher sied mal à quelqu’un dont le caractère était ardent mais peu ferme, comme le montrent non seulement le triple reniement, mais aussi l’attitude de Pierre dans le conflit entre chrétiens incirconcis et circoncis (Ga.2:11-14).

Le surnom des deux fils de Zébédée est plus parlant : Boanergès (Βοανηργές, déformation de l’araméen בְּנֵי־רָגֶשׁ, fils du tonnerre), que seul Secundus a conservé (Mc.3:17). Il convient bien au tempérament emporté des deux frères (Mc.9:38 ; Lc.9:54 ; Iren.Haer.III.3:4).

Leur père était un pêcheur aisé (Mc.1:20) nommé Zébédée, ou plus précisément Zabdi (זַבְדִּי), peut-être même Zabda (זַבְדָּא), qui habitait à Capharnaüm (Mt.4:18-22 ; Lc.5:10 ; Jn.1:35,40). Sa femme, Salomé, ou plus exactement Sh’lomit (שְׁלֹמִית), était très attachée à Jésus et l’accompagna jusqu’au Golgotha (Mt.27:56 ; Mc.15:40 ; 16:1 ; Lc.8:3). L’aîné des fils de Salomé et de Zébédée, Jacques (Yaaqob), fut décapité à Jérusalem au début de l’an 44 sur ordre d’Hérode Agrippa Ier (Ac.12:1-2) ; l’autre fils, Jean (Yohanan), survécut au contraire à tous les apôtres (cf. Jn.21:23) et mourut au début du IIe siècle (Iren.Haer.II.33:3[22:5]). Il n’est pas impossible que Jean, fils de Zébédée, ait été disciple de Jean-Baptiste et que Jésus l’ait connu sur les rives du Jourdain (Jn.1:35 et suiv. ; 21:24).

L’apôtre André, dit le Premier-Appelé, jouit d’une popularité particulière dans le monde slave Selon Quartus (Jn.1:35-42), c’est André, avec le « disciple bien-aimé », qui suivit Jésus le premier, puis amena Képha. . La Chronique des temps passés a conservé la légende de son passage dans les lieux où furent plus tard fondées Kiev et Novgorod Goudzi N. K. Chrestomathie de littérature russe ancienne. Moscou : « Prosvechtchenie », 1973, p. 5. .

André (Ἀνδρέας), frère de Simon Pierre, connaissait peut-être Jésus dès le cercle de Jean-Baptiste (Jn.1:35-42) Selon la tradition, André prêcha après la mort de Jésus en Asie Mineure, en Thrace, en Macédoine, en Scythie, sur les bords de la mer Noire et jusque dans les régions hautes du Dniepr, d’où il serait passé par le pays des Varègues jusqu’à Rome avant de revenir en Thrace, où il fonda une ecclésie dans un petit village qui deviendrait plus tard Constantinople. . La tradition veut qu’il ait terminé sa vie à Patras, où il fut crucifié en 62 sur une croix oblique.

Le groupe des proches disciples de Jésus comprenait aussi Philippe (Φίλιππος) de Bethsaïde-Julias (Jn.1:44). D’après Papias, Polycrate Polycrate était évêque d’Éphèse et président des évêques d’Asie Mineure à Éphèse en 196. et Clément d’Alexandrie, l’apôtre Philippe était marié et avait des enfants (Eus.HE.III.30:1 ; 31:1-5 ; 39:9 ; V.24:2), mais ce fait me paraît douteux, car il peut y avoir confusion entre l’apôtre Philippe et le diacre homonyme, qui « avait quatre filles vierges qui prophétisaient » (Ac.21:8-9) ; du reste, le texte d’Eusèbe montre clairement que les auteurs chrétiens qu’il cite parlent en réalité du diacre Philippe lorsqu’ils croient parler de l’apôtre Selon la tradition, après la crucifixion de Jésus, l’apôtre Philippe prêcha en Galilée, en Grèce, puis chez les Parthes, à Azot, à Hiérapolis de Syrie, en Asie Mineure, en Lydie et en Mysie, avant d’être crucifié à Hiérapolis de Phrygie sur ordre du gouverneur de cette ville. .

Eusèbe parle aussi de l’apôtre Thaddée (Eus.HE.I.13:1,11-22 ; II.1:6-7), mais le tient pour l’un des Soixante-Dix et non des Douze Selon la tradition, Thaddée prêcha après la mort de Jésus en Syrie et en Mésopotamie ; il aurait été à Édesse, où il convertit prétendument le toparque Abgar V le Noir, bien que l’on sache avec certitude que l’évangélisateur d’Édesse fut Addaï, dans la seconde moitié du IIe siècle ; selon certaines sources, il alla jusqu’à la ville phénicienne de Béryte où il mourut en paix en 44 ; selon d’autres, il mourut à Édesse ; la tradition arménienne ancienne veut qu’il ait subi le martyre en Arménie en 50. . Rien ne nous oblige pourtant à penser que Thaddée, ou plus exactement Taddaï (תַּדָּי), ne faisait pas partie des Douze (Mt.10:3 ; Mc.3:18 ; Evangelium Ebionitum. Epiph.Haer.XXX.13). Il avait peut-être aussi un second nom : Lebbaïos, ou, en hébreu, Labbai (לַבָּי).

Le premier cercle de disciples de Jésus se forma encore à Cana de Galilée ; il comprenait N’tan’el, fils de Talmaï Selon la tradition, après la crucifixion de Jésus, l’apôtre Barthélemy prêcha avec Philippe en Syrie et en Asie Mineure ; à Hiérapolis de Phrygie, ils furent crucifiés, Philippe mourut sur la croix, Barthélemy en fut détaché vivant ; puis il partit en Inde, où il traduisit l’Évangile de Matthieu ; il visita aussi l’Arménie et convertit le roi Polymius ; sur ordre du frère du roi, Astyage, il fut saisi et crucifié la tête en bas. (Jn.1:45-49 ; 21:2), et probablement les deux fils de Halpaï (חַלְפָּי), Yehouda et Yaaqob Selon la tradition, Jacques fils d’Alphée, surnommé la semence divine, accompagna l’apôtre André à Édesse, prêcha aussi à Gaza, partit ensuite en Égypte et fut crucifié dans la ville d’Ostracine. , cousins du Fondateur Voir § 19. . Leur mère, Miryam (Mc.16:1 ; Lc.6:15-16 ; 24:10 ; Ac.1:13), sœur de la mère de Jésus (Jn.19:25), accompagna le Fondateur jusqu’au Golgotha (Mt.27:56).

Parmi les disciples de Jésus se trouvait aussi Simon le Zélote (Lc.6:15 ; Ac.1:13), peut-être issu de l’école de Judas le Galiléen ; il n’est pas exclu que Simon (Shim’on) ait rejoint le Fondateur dès Cana (Mt.10:4 ; Mc.3:18). Le mot ὁ Καναναῖος chez Primus et Secundus peut signifier soit originaire de Cana, soit membre du parti des qannaïm, les zélotes. Tertius l’a compris dans ce second sens et l’a traduit en grec par ὁ Ζηλωτής. Nous ne savons donc pas si Simon était réellement zélote ni s’il était né à Cana de Galilée ou ailleurs.

Parmi les disciples de Jésus, il faut noter encore, non sans réserve, un certain Aristion (Ἀριστίων), que Papias appelle disciple du Seigneur (Eus.HE.III.39:4-5) Renan a d’abord pensé qu’Aristion avait été un disciple direct de Jésus, puis a changé d’avis en proposant chez Eusèbe (Eus.HE.III.39:4) de lire τοῦ κυρίου μαθητῶν μαθηταί au lieu de τοῦ κυρίου μαθηταί (Renan E. Histoire des origines du christianisme. Livre sixième : L’Église chrétienne. Paris : Calmann Lévy, 1879. P. 48). , ainsi que Joseph Barsabbas (Ἰωσὴφ Βαρσαββᾶ), ou plus précisément Yosèp, fils de Shabba (בַּר־שַׁבָּא), surnommé Justus (Ἰοῦστος) Justus est un nom latin qui signifie juste, droit. , et Matthias (Μαθθίας = מַתִּתְיָהוּ) (Ac.1:23 ; Eus.HE.III.39:9-10).

Parmi les disciples de Jésus, il n’y avait pas seulement des pêcheurs, mais aussi des publicains : Lévi fils d’Alphée, ou Lévi bar-Halpaï (לֵוִי בַּר־חַלְפָּי), et peut-être Matthieu, ou Mattityahou (מַתִּתְיָהוּ) Selon la tradition, l’apôtre Matthieu, après avoir rédigé son Évangile dans une langue sémitique, prêcha en Syrie, en Médie, en Perse, chez les Parthes et termina son ministère en Éthiopie, où il fut brûlé en 60 sur ordre du gouverneur Fulvian. (Mt.9:9 ; 10:3 ; Mc.2:14 ; 3:18 ; Lc.5:27 ; 6:15 ; Ac.1:13 ; Eus.HE.III.39:4-5,16 ; Evangelium Ebionitum. Epiph.Haer.XXX.13). La profession de collecteur de taxes n’avait jamais bonne réputation ; chez les Juifs, elle passait même pour criminelle, car les impôts étaient levés au profit des Romains. Les mokès sont mentionnés aux côtés des meurtriers, des brigands et des gens de vie honteuse (Mt.5:46-47 ; 9:10-11 ; 11:19 ; 18:17 ; 21:31-32 ; Mc.2:15-16 ; Lc.5:30 ; 7:34 ; 15:1 ; 18:11 ; 19:1-7 ; Mishna. Nedarim 3:4). Les Juifs qui acceptaient cette charge étaient frappés de hérem (חֶרֶם, anathème, excommunication), perdaient le droit de tester et ne pouvaient plus changer de l’argent (Jér. Talm. Demai 2:3 ; Bav. Talm. Sanhédrin 25b). Jésus leur était toutefois favorable, car il inclinait vers tous ceux que la société rejetait.

Les femmes s’attachaient particulièrement à Jésus. Plusieurs Galiléennes dévouées accompagnaient toujours le Fondateur, se disputant le privilège de l’écouter et de le servir (Mt.27:55-56 ; Mc.15:40-41 ; Lc.8:2-3 ; 23:49). Parmi elles : Jeanne, femme de Chouza Yohana eshet Kouza (יוֹחָנָה אֵשֶׁת כּוּזָא). , l’un des intendants d’Hérode Antipas ; Suzanne, ou plus exactement Shoshanna (שׁוֹשַׁנָּה), et d’autres femmes restées anonymes (Lc.8:3 ; 24:10). Certaines étaient riches et permettaient, par leurs moyens, à Jésus et à son groupe de vivre sans exercer de métier (Lc.8:3). L’une d’entre elles, Marie de Magdala, ou Miryam Magdalit (מִרְיָם מַגְדָּלִית), acquit une gloire particulière dans le monde chrétien. Une tradition la présente comme ayant mené une vie dissolue avant sa rencontre avec Jésus Il n’est probablement pas fortuit que le nom de Marie soit lié aux récits obscènes qu’Épiphane rapporte au sujet de certaines sectes gnostiques. Il raconte qu’elles n’ont pas honte de dire que Jésus se révéla dans des actes de débauche et cite à ce propos les « Grandes Questions de Marie » (Epiph.Haer.XXVI.8). Dans l’édition russe en cinq volumes des œuvres d’Épiphane (1863-1882), l’Académie théologique de Moscou a même remplacé ce passage par une ligne de points. On peut toutefois vérifier qu’il figure bien chez Épiphane dans l’édition grecque de Karl Holl, d’où est tirée ma traduction. . En outre, Marie de Magdala était possédée de sept démons (Mc.16:9 ; Lc.8:2), c’est-à-dire qu’elle souffrait probablement d’un trouble psychique (Tob.3:8 ; 6:14 ; Orig.CC.II.55). Un apocryphe a conservé l’idée que Jésus aimait Madeleine « plus que les disciples, et qu’il l’embrassait » ; les disciples, le voyant, lui demandèrent pourquoi il aimait Marie plus qu’eux, et « le Sauveur leur répondit : pourquoi ne vous aimerais-je pas comme elle ? » (ÉF.55 ; cf. Thom.118). Voilà une réponse essentiellement rhétorique Selon la tradition, après la mort de Jésus, Marie-Madeleine prêcha non seulement à Jérusalem, mais se rendit à Rome, parcourut toute l’Italie, se présenta à l’empereur Tibère avec un œuf rouge en disant : « Le Christ est ressuscité ! », puis partit à Éphèse, où elle aida Jean fils de Zébédée dans sa prédication ; le chapitre 20 de l’Évangile de Jean aurait été écrit d’après son témoignage ; elle mourut à Éphèse. .

Parmi les Douze, trois disciples formaient comme un collège tout particulièrement rapproché de Jésus : Simon Képha et les frères fils de Zébédée. Ces trois-là, Pierre, Jacques et Jean, accompagnèrent selon les synoptiques le Fondateur à la Transfiguration (Mt.17:1-8 ; Mc.9:2-8 ; Lc.9:28-36), à l’agonie de Gethsémani (Mt.26:36-46 ; Mc.14:32-42) et à la résurrection de la fille de Jaïre (Mc.5:22,37-42 ; cf. Flavius Philostratus. Vita Apollonii.IV.45), c’est-à-dire qu’ils furent présents lors d’actes mystérieux où, selon les évangélistes, seuls les disciples les plus développés et les plus proches pouvaient être admis. Bien que ces récits soient historiquement très douteux, l’idée de la prééminence de Simon Bariona et des fils de Zébédée s’est formée très tôt et repose probablement sur un fond historique.

Il est vrai que Quartus ne mentionne pas du tout Jacques dans son Évangile ; seuls des « fils de Zébédée » sans noms apparaissent dans le chapitre additionnel (Jn.21:2). On voit ici semble-t-il la volonté de l’auteur anti-judaïsant du quatrième Évangile de diminuer l’importance de l’autre Jacques, le frère du Seigneur, qui dirigeait l’ecclésie de Jérusalem et défendait un mode de vie chrétien judaïque. Bien que Jacques fils de Zébédée et Jacques frère du Seigneur soient deux personnes distinctes, ils échangent souvent leurs rôles dans la conscience des anciens chrétiens (cf. Mc.5:37 ; 9:2 ; 14:33 et Ga.2:9 ; Eus.HE.II.1:2-5).

Les disciples de Jésus comprenaient probablement mal leur maître et n’entraient guère profondément dans ses idées et ses projets. Qu’ils aient rêvé jusqu’à sa mort du rétablissement du royaume d’Israël (Lc.24:21), et qu’ensuite ils aient longtemps résisté à l’admission des païens dans la communauté chrétienne, ne plaide nullement en faveur de la puissance de compréhension des apôtres. L’Apocalypse, dont la partie principale fut probablement écrite par Jean fils de Zébédée, est peu pénétrée de l’esprit véritable de l’enseignement de Jésus ; ce livre est écrit dans un esprit de vengeance et de colère, et son point de vue fortement judaïsant comme sa forme diffèrent tellement du Sermon sur la montagne qu’on en vient presque à douter que Jésus « savait qui il avait choisis » (Jn.13:18). En vérité, les disciples semblent avoir failli faire échouer toute l’affaire. Si les seuls missionnaires avaient été les Douze, l’enseignement du Fondateur se serait peut-être noyé parmi les nombreuses chimères de Palestine, comme les écoles nazaréennes et ébionites tombèrent dans l’oubli. Le christianisme ne commença vraiment à se répandre, à prendre force et un terrain solide dans le monde païen, qu’avec les voyages missionnaires d’hommes qui n’avaient pas personnellement connu Jésus et qui, pour cette raison même, le divinisaient toujours davantage. Ce n’est qu’à la lumière de cette évolution que l’on comprend pourquoi l’apôtre Paul, qui n’avait pas été un disciple direct de Jésus, a pris une si grande place dans l’histoire du christianisme.