03 Histoire de Jésus avant son ministère public
19. Jésus, Fils de Dieu
L’expression Fils de Dieu n’avait d’abord qu’un sens figuré ; elle n’excluait nullement que la personne ainsi désignée soit un véritable fils d’homme. Si Jésus en vint à être reconnu comme le vrai Fils de Dieu sans père humain, c’est sous l’influence de représentations païennes qui ont marqué la vision du monde des anciens chrétiens.
Il va de soi que la version de la conception virginale n’est pas devenue un dogme général au Ier siècle. Jésus était alors appelé fils de Joseph, les deux généalogies qui doivent conduire le Messie à la lignée de David passent par Joseph, et Paul lui-même appelle Jésus descendant de David « selon la chair » (Rm 1,3). Même à la fin du Ier siècle, les croyants étaient encore dits nés de Dieu (Jn 1,12-13). Comme on l’a déjà signalé Voir §§ 2 et 4. , les récits de la conception virginale dans le premier et le troisième Évangile ont été introduits dans un texte déjà constitué, et pas avant le tournant des Ier et IIe siècles.
Les premières communautés chrétiennes, les judéo-chrétiens, ne savaient rien d’une conception par l’Esprit saint. Selon Eusèbe, les ébionites considéraient Jésus comme un homme ordinaire, devenu juste par son excellence morale, né de l’union de Marie et de son mari.
Au sens le plus élevé, l’expression Fils de Dieu était synonyme de Messie. C’est bien en ce sens qu’elle fut appliquée à Jésus.
L’Évangile selon Philippe polémique contre les défenseurs de la conception virginale : « Certains disaient que Marie avait conçu du Saint-Esprit. Ils se trompent. Quand a-t-on jamais vu une femme concevoir d’une femme ? » (ÉF 17). Pour l’auteur de cet évangile, l’esprit est un principe féminin. Il faut se rappeler que le mot sémitique ruah (רוּחַ, esprit) est de genre féminin ; bien que l’original grec de l’Évangile selon Philippe emploie τὸ πνεῦμα, neutre L’araméen, comme l’hébreu, ne connaît pas le genre neutre. , l’auteur a conservé la tradition araméenne primitive Comparer le fragment de l’Évangile des Hébreux cité par Origène. . Cela dit, l’évangéliste ajoute aussi que Marie est une vierge que la puissance n’a pas souillée ; il est donc probable qu’il ne reconnaissait pas du tout une naissance charnelle du Christ.
Le même Évangile selon Philippe contient d’ailleurs une sentence étrange sur l’Esprit saint : « Les saints sont servis par des puissances mauvaises… » (ÉF 34).
Les défenseurs de la conception virginale affirment qu’Isaïe lui-même aurait prophétisé la naissance du Christ d’une vierge (Mt 1,23). C’est bien connu : le débat a souvent porté sur Is 7,14 : « Voici, la vierge concevra… », repris ensuite par Matthieu. Mais il ne faut pas oublier qu’ici le mot vierge ne correspond pas à l’hébreu ‘almâ (עַלְמָה), qui signifie jeune femme (Hieronymus. Adversus Helvidium.4). Dans le grec de Matthieu, comme dans la Septante, on lit cependant παρθένος, vierge, et non νεᾶνις, jeune femme, traduction retenue par Aquila, Symmaque et Théodotion Voir Langue et traductions dans Annexe 2. .
Les débats sur ce mot continuent encore aujourd’hui. Certains admettent que le texte original d’Is 7,14 portait bien ‘almâ, puis se réfugient dans la casuistique : le mot jeune femme n’exclurait pas celui de vierge, puisqu’en Gn 24,43 et 24,16 les deux termes s’appliquent à Rébecca. C’est exact ; mais aucune logique sérieuse ne permet de conclure nécessairement de jeune femme à vierge. Dire qu’un terme n’exclut pas l’autre ne signifie pas qu’il le contient nécessairement.
D’autres contestent purement et simplement que le texte original ait porté ‘almâ. L’évêque Nathanaël, dans une préface à une réimpression de Lopoukhin, accusait ainsi les massorètes d’avoir délibérément altéré le texte pour atténuer la clarté de la prophétie christologique. Il prétendait même qu’un manuscrit d’Isaïe antérieur à Jésus portait bien le mot vierge Ici et plus bas, Nathanaël emploie une translittération spirantisée, et de manière inexacte. Évêque Nathanaël. Sur la Sainte Bible. Dans : Lopoukhin A. P. Histoire biblique de l’Ancien Testament. Montréal, 1986. P. XVIII. .
Mais il suffit de lire le contexte d’Isaïe pour voir que le passage n’a rien à voir ni avec le Messie ni avec une naissance virginale. Sous le règne d’Achaz, lorsque Retsin et Péqah attaquaient Juda, le prophète rassure le roi en lui donnant un signe : la situation changera avant qu’un enfant à naître n’atteigne l’âge de raison. Le signe n’est donc pas un miracle biologique, mais l’indication temporelle d’un événement politique. Il faut être singulièrement peu attentif au contexte pour faire de ce passage une annonce d’une naissance miraculeuse plusieurs siècles plus tard.
Quant aux textes anciens, les manuscrits d’Isaïe trouvés à Qumrân sont décisifs. Le rouleau 1QIsaa, le plus important ici, porte bien le mot הָעַלְמָה, c’est-à-dire ha-‘almâ, « la jeune femme », et non betoulâ, « la vierge » Le rouleau 1QIsa fut publié par Burrows, Trever et Brownlee. . Il n’y a là aucune ambiguïté possible.
La version de la conception virginale est née sous l’influence d’idées païennes où les unions charnelles entre dieux et humains allaient de soi. Dans le premier Évangile, le récit est plus grossier que chez Luc : Marie s’y trouve enceinte d’un autre que son fiancé, même si l’on ajoute immédiatement qu’elle a conçu du Saint-Esprit. Matthieu ne dit pas si Marie a été prévenue ; son récit fait presque d’elle la victime d’une violence du type de celles qu’on rencontre dans la mythologie païenne.
Si Marie avait réellement su que Jésus était né Messie, et si sa naissance avait été entourée d’annonces angéliques, de conception virginale, de chants célestes et d’adoration des mages, comment aurait-elle pu ensuite ne pas comprendre son comportement (Lc 2,50) ou le croire fou avec le reste de sa famille (Mc 3,20.21.31 sqq.) ? Celse le remarque avec ironie : les chrétiens ont oublié d’effacer des Évangiles les passages où Marie considère Jésus comme dément, et certains fidèles ont tant remanié les textes pour échapper aux objections qu’ils les ont réécrits trois ou quatre fois.
Celse soutient aussi que Jésus était le fils illégitime d’un soldat romain nommé Panthéra. Origène rapporte qu’il mettait dans la bouche d’un Juif l’accusation suivante : Marie, convaincue d’adultère, aurait été chassée par son mari charpentier, puis aurait enfanté Jésus en secret d’un certain Panthéra. Une version analogue apparaît dans le Talmud, où Jésus est appelé ben-Pandira ou ben-Stada et où le calembour l’emporte nettement sur toute valeur historique Variantes toseftiques et talmudiques sur ben-Pandira. Les premiers échos de cette légende remontent peut-être déjà au début du IIe siècle. . Il n’y a aucune raison sérieuse d’y voir un noyau de vérité ; il est très improbable qu’un légionnaire romain se soit trouvé dans le petit Nazareth galiléen. Il est même possible que Panthéra ne soit qu’une déformation de παρθένος, vierge, de sorte que « fils de Panthéra » signifierait en réalité « fils de la vierge ».
L’expression Fils de Dieu, ou simplement Fils, devint pour Jésus l’équivalent de Fils de l’homme En hébreu Ben-Adam, en araméen Bar-Enash ou Barnasha. , c’est-à-dire en pratique de Messie, avec cette différence que Jésus s’appelait lui-même Fils de l’homme et non Fils de Dieu. Le premier titre apparaît quatre-vingt-trois fois dans les Évangiles, toujours dans la bouche du Fondateur Décompte d’Ernest Renan. . Seul le quatrième Évangile lui attribue régulièrement l’usage de Fils de Dieu ou simplement Fils à la place de je. Or les paroles rapportées par Jean ne peuvent pas être considérées comme un document historique direct Voir § 5. . Les trois premiers évangélistes ne mettent que rarement ce titre dans sa bouche, et il s’agit probablement là encore d’insertions tardives Renan E. Histoire des Origines du Christianisme. Livre premier: Vie de Jésus. 22 éd. Paris: Calmann Lévy, 1893. P. 255. .
Jésus, qui disait que les artisans de paix « seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9), n’entendait manifestement pas cette expression au sens physiologique Observer l’emploi du mot votre dans les paroles de Jésus concernant le Père. . Dans le Tanakh, sont appelés fils de Dieu le peuple d’Israël, David, Salomon et d’autres.
Jésus ne fut que le premier-né de Marie (Mt 1,25 ; Lc 2,7) ; après lui, elle eut encore des enfants (Mt 12,46-47 ; 13,55-56 ; Mc 3,31 ; 6,3 ; Lc 8,19 ; Jn 2,12 ; 7,3.5.10 ; Ac 1,14 ; Eus.HE.III.20).
L’idée selon laquelle le mot ἀδελφός signifierait ici compagnon ou coreligionnaire plutôt que frère ne résiste pas à l’examen, d’autant que ces « frères » sont souvent évalués négativement, notamment en Jn 7,5.
La mention des frères et sœurs de Jésus suscita de vives discussions chez les auteurs chrétiens. Origène, s’appuyant sur le Protévangile de Jacques, les tenait pour les enfants de Joseph issus d’un premier mariage. En 383, Jérôme, dans son traité Contre Helvidius, proposa au contraire qu’il s’agît en réalité des fils d’une tante de Jésus, autrement dit de ses cousins.
La mère de Jésus avait une sœur, elle aussi appelée Marie (Jn 19,25). Cette sœur s’identifie probablement à Marie, mère de Jacques, de José et de Jude. Elle était mariée à un certain Cléophas (Jn 19,25), ou Alphée (Mt 10,3 ; Mc 3,18 ; Lc 6,15 ; Ac 1,13). Les deux noms ne sont pas identiques Ἁλφαίος et Κλωπᾶς/Κλεόπας ne sont pas philologiquement le même nom. , mais ils peuvent, dans la tradition, avoir fini par désigner la même personne Hégésippe, selon Eusèbe, tenait Cléophas pour le frère de Joseph. . Jérôme appuyait sa thèse sur le fait étrange que trois des « frères de Jésus » portent les mêmes noms que les fils de Marie de Cléophas : Jacques, José et Jude.
Mais si l’on compare de près les frères du Seigneur aux fils d’Alphée, on constate qu’il faut distinguer les cousins de Jésus, Jacques et Jude, qui furent apôtres de son vivant, de ses frères proprement dits, qui, selon les Évangiles, ne croyaient pas encore en lui avant Pâques (Jn 7,5 ; Mc 3,20.21.31 sqq.) et ne se rallient qu’après Golgotha (Ac 1,13-14). Même au temps d’Eusèbe, on estimait encore que Jacques le Juste était fils du charpentier Joseph, donc frère ou demi-frère de Jésus, non cousin.
Les informations d’Hégésippe sur Jacques, frère du Seigneur, permettent même de supposer que toute la famille de Jésus entretenait des liens avec le naziréat L’auteur note lui-même un possible croisement entre Hégésippe et le Protévangile de Jacques. . Jacques menait une vie d’ascèse rigoureuse, très différente de celle de Jésus, qui, on le sait, ne refusait ni viande, ni vin, ni parfums. L’atmosphère familiale semble avoir été celle d’une piété juive stricte ; Jacques en aurait hérité, tout en finissant par reconnaître dans son frère aîné crucifié le Messie attendu.
L’opinion selon laquelle les frères du Seigneur n’auraient été que des demi-frères issus d’un premier mariage de Joseph ne repose sur rien de solide et s’explique surtout par le développement du culte marial. Une fois la doctrine de la virginité perpétuelle de Marie fragilisée, cette hypothèse devient dogmatiquement superflue et historiquement peu convaincante. Tertullien lui-même tenait que la virginité de Marie avait cessé après la naissance du Christ et que les frères du Seigneur étaient les vrais frères cadets de Jésus.
La doctrine ecclésiastique affirme qu’il fallait, pour expier le péché originel d’Adam, un homme parfait et sans péché. Comme tous les humains héritent du péché d’Adam « Qui fera sortir le pur de l’impur ? Personne » (Jb 14,4). , Dieu aurait dû interrompre, dans le cas de Jésus, la continuité généalogique ordinaire par l’intervention de l’Esprit saint afin que Jésus naquît sans péché.
Mais cette explication ne résout pas tout : il faudrait alors admettre que Jésus a tout de même reçu le péché originel de sa mère humaine. Celse s’en moque : si Dieu voulait envoyer son esprit sur terre, pourquoi l’introduire dans le ventre d’une femme ? Il aurait pu lui former directement un corps achevé ; Jésus n’aurait alors pas suscité pareille défiance et n’aurait pas été exposé aux menaces d’Hérode ni mêlé au massacre des innocents.
Ainsi, le fondement herméneutique du dogme de la conception virginale n’est pas décisif ici ; Paul, lorsqu’il parle du sacrifice rédempteur, ne touche jamais à la question d’une naissance surnaturelle de Jésus (Rm 5,12-21 ; 1 Co 15,22.45-49). La version de la conception virginale et l’interprétation littérale de l’expression Fils de Dieu sont nées, comme on l’a dit, sous l’influence de représentations païennes et ont engendré une foule de rumeurs absurdes et impies.
Jésus était fils de Joseph. C’est ainsi que le tenaient toutes les premières communautés chrétiennes. Selon Quartus lui-même, l’apôtre Philippe appelait Jésus « fils de Joseph » après l’avoir reconnu comme Messie (Jn 1,45).