03 Histoire de Jésus avant son ministère public
31. Tentation
Nul n’entrera dans le Royaume des cieux sans passer par l’épreuve. « Nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un qui a été tenté en toutes choses » (He 4,15). « Alors Jésus fut conduit par l’Esprit dans le désert pour y être tenté par le diable » (Mt 4,1 ; Mc 1,12 ; Lc 4,1).
Dieu avait tenté Abraham, et aussi le peuple d’Israël. Mais avec l’apparition, dans le culte de Yahvé, d’éléments dualistes probablement empruntés à la religion de Zoroastre, on en vint à attribuer toutes les tentations non plus à Dieu (Jc 1,13), mais à Satan De l’hébreu שָׂטָן, adversaire. , ou au diable Du grec διάβολος, calomniateur. . Ainsi, dans 2 Samuel, c’est le Seigneur qui pousse David à faire le recensement ; dans 1 Chroniques, c’est Satan.
Dès lors, puisqu’on attribuait à Satan tout ce qu’il y a de mauvais dans l’univers, il était naturel de penser que le Messie, appelé à purifier Israël du péché et à le délivrer du mal, devait être l’adversaire et le vainqueur de Satan. Le Christ est venu détruire les chaînes du diable ; il a vu Satan tomber du ciel comme l’éclair, et il annonce que le prince de ce monde sera jeté dehors. Mais pour le vaincre, il faut que Satan « n’ait rien en lui ». Le diable doit donc le tenter, comme il tenta déjà tant de justes de l’Ancien Testament. Pour les hommes ordinaires, le diable se contente de souffler de mauvais desseins ; face au Messie, il doit intervenir en personne et l’affronter directement. Le désert fut choisi comme lieu de l’épreuve, non seulement parce que les Juifs le considéraient comme la demeure des démons, mais surtout parce que le peuple d’Israël lui-même avait été tenté au désert. Son épreuve avait duré quarante ans ; celle du Christ durera quarante jours.
L’ordre des tentations varie selon les Évangiles : chez Matthieu, d’abord le pain, ensuite le saut du Temple, enfin les royaumes ; chez Luc, les deux dernières sont inversées ; dans l’Évangile des Hébreux, l’ordre est encore différent. Nous suivrons Matthieu.
Après quarante jours et quarante nuits de jeûne, Jésus eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Jésus répondit : « Il est écrit : l’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4,2-4). Cette première tentation s’appuie sur plusieurs souvenirs bibliques : les murmures d’Israël dans le désert ; Moïse jeûnant quarante jours ; la parole de Jean selon laquelle Dieu peut, de ces pierres, susciter des enfants à Abraham ; et surtout Dt 8,3.
Puis le diable le transporte dans la ville sainte, le place sur le pinacle du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : il donnera pour toi des ordres à ses anges… » Jésus lui répond : « Il est aussi écrit : tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu » (Mt 4,5-7). Cette seconde tentation est composée, elle aussi, de citations et d’allusions scripturaires, notamment au Ps 90 et à Dt 6,16.
Enfin, puisque le monde est alors dominé par les païens, autrement dit par l’Empire romain, leur chef est assimilé au diable, « dieu de ce siècle » (2 Co 4,4), ou « prince de ce monde » (Jn 12,31 ; 14,30 ; 16,11). Ainsi, la puissance sur tous les royaumes est assimilée à l’idolâtrie et à l’apostasie.
« Le diable le prend encore sur une très haute montagne, lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire, et lui dit : je te donnerai tout cela si, tombant à mes pieds, tu m’adores. Alors Jésus lui dit : retire-toi, Satan, car il est écrit : tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c’est à lui seul que tu rendras un culte. Alors le diable le laissa, et voici que des anges s’approchèrent et le servirent » (Mt 4,8-11). Le diable agit ici comme Yahvé autrefois lorsqu’il montra à Moïse la terre promise depuis la montagne. Jésus résiste, en citant encore Dt 6,13, et les anges viennent le servir comme ils avaient servi Élie.
Ainsi s’est formée cette belle légende de la tentation de Jésus, que Dostoïevski mettra magnifiquement en œuvre dans la légende du Grand Inquisiteur.
Le quatrième Évangile ne raconte rien de cette tentation. Au contraire, Quartus enchaîne les événements depuis le baptême de Jésus jusqu’au premier miracle à Cana à l’aide de repères temporels très serrés, « le lendemain », « le troisième jour » (Jn 1,29.35.43 ; 2,1), de sorte qu’il n’y a ni temps ni place pour une retraite de quarante jours au désert Strauß D. F. Das Leben Jesu für das deutsche Volk bearbeitet. 3te Auflage. Leipzig: Brockhaus, 1874. S. 391-401. .
Nous ne savons pas si Jésus se retira effectivement dans le désert. S’il l’a fait (Mc 1,12-13), pour rester seul et réfléchir, il a pu séjourner quelque temps, non quarante jours, dans les hauteurs au-dessus de l’oasis d’En-Gédi Dans l’édition synodale : En-Gaddi ou Eنگeddi selon les livres bibliques. , là où les Esséniens exploitaient les vignobles et le sésame. On y trouvait des grottes perchées comme des nids d’aigle au-dessus du vide, avec des rouleaux de prophètes, quelques substances odorantes, des figues sèches et un filet d’eau suintant de la roche. Les Esséniens s’en servaient comme lieu d’épreuve pour ceux de leurs frères qui voulaient s’exercer à la solitude.
Il est pourtant plus probable que Jésus ne s’y retira pas réellement, car toute l’histoire de sa tentation ressemble beaucoup aux récits du Lalitavistara, la biographie légendaire du Bouddha.