La crucifixion a une longue histoire. Rome l’a héritée de Carthage. On y condamnait les esclaves, les brigands, les meurtriers, les criminels politiques, bref tous ceux que les Romains ne jugeaient pas dignes d’une mort honorable par le glaive (Jos.AJ.XVII.10:10 ; XX.6:2 ; BJ.V.11:1 ; Cicero. In Verrem. II.5:12,169 ; Suet.Galba.9 ; Apuleius. Metamorphoses.III.9). À cette époque, chez les Romains, les bourreaux étaient des soldats (Tac.Ann.III.14), et Jésus fut livré à un détachement de troupes auxiliaires commandé par un centurion (Mt.27:54 ; Mc.15:39,44-45 ; Lc.23:47), que les apocryphes tardifs appelleront Longinus ou Petronius.

Le condamné à la crucifixion devait lui-même porter jusqu’au lieu du supplice l’instrument de sa mise à mort Patibulum ferat per urbem, deinde adfigatur cruci (Titus Maccius Plautus. Carbonaria, fr. 2). Καὶ τῷ μὲν σώματι τῶν κολαζομένων ἕκαστος κακούργων ἐκφέρει τὸν αὑτοῦ σταυρόν (Plutarchus. De sera numinis vindicta.9[554a]). . Sur le chemin du Golgotha, Jésus ruisselait d’une sueur sanglante à cause de la couronne d’épines et finit par ne plus pouvoir porter le poids de la traverse (patibulum). La centurie rencontra alors un certain Simon, revenant de son travail aux champs (Mt.27:32 ; Lc.23:26), originaire de la ville de Cyrène (Ac.2:10 ; 6:9 ; 11:20 ; 13:1), capitale de la colonie nord-africaine de Cyrénaïque, et le força à porter la traverse jusqu’au lieu de l’exécution. Il semble que Simon entra ensuite dans l’ecclésie chrétienne, et que ses deux fils, Alexandre (Ἀλέξανδρος) et Rufus (Ῥοῦφος = lat. Rufus) (Mc.15:21), en furent des membres assez connus (cf. Rm.16:13). Il semble même que, pour nos Évangiles, Simon de Cyrène soit devenu le principal témoin des dernières heures de Jésus ; en tout cas, aucun des Douze ne se trouvait à ses côtés, puisque « tous […] s’étaient éloignés de lui et l’avaient renié » (Just.Dial.106).

Finalement, le cortège arriva au lieu d’exécution, une colline appelée Golgotha. Le mot Golgotha (Γολγοθᾶ), plus exactement Golgolta (גָּלְגָּלְתָּא), vient du mot goulgolet (גֻּלְגּלֶת), crâne, tête chauve. On ignore aujourd’hui avec précision où se situait cette butte, mais il y a des raisons de penser qu’elle se trouvait au nord-ouest de Jérusalem, « hors de la porte » (He.13:12), « près de la ville » (Jn.19:20). Le fait que Jésus y soit insulté par des passants (παραπορευόμενοι) (Mt.27:39 ; Mc.15:29) nous permet d’affirmer que Golgotha se trouvait au bord d’une route ; or les Romains avaient coutume de crucifier les condamnés à proximité des grands chemins Appianus. Bellum civile.I.120. Appien. Guerres civiles. Leningrad, 1935. .

La centurie, avec le Condamné et une foule de curieux, atteignit donc une élévation située entre les murs de la ville et deux vallées, le Cédron et la Géhenne. Selon la coutume juive, on offrait aux condamnés à mort du vin : « Les femmes distinguées de Jérusalem offraient à ceux qui allaient au supplice une coupe de vin dans laquelle on avait mêlé un grain d’encens, afin d’obscurcir leur conscience » (Bav. Talm. Sanhédrin 43a). À l’encens, ou à la myrrhe, on ajoutait généralement un extrait de pavot, appelé en hébreu rosh (רוֹשׁ). On donnait donc ce vin par compassion (cf. Pr.31:6-7), pour alléger les souffrances ; mais Primus déforme ce détail (Mt.27:34 ; cf. Ps.68:22) Primus est ici suivi par l’auteur de l’Évangile de Pierre (Evangelium Petri.16-17) et par Celse (Orig.CC.IV.22). . Jésus, pourtant, après en avoir goûté à peine, refusa de boire ce narcotique, préférant quitter la vie en pleine conscience (Mc.15:23).

La croix, appelée en hébreu ts’lav (צְלָב), n’était pas très haute. On le déduit du mot ὕσσωπος (Jn.19:29), car une branche d’hysope ne permet pas d’atteindre bien haut L’hysope a toutefois pu être empruntée ici au Houmach (Sh’mot 12:22 = Ex.12:22) : אֵזוֹב, marjolaine ou hysope. .

Les Romains utilisaient pour les crucifixions plusieurs types d’instruments : la crux simplex (poteau sans traverse), la crux commissa (croix en forme de T), la crux immissa (croix en forme de †), la crux decussata (croix en forme de X), etc. Voir plus en détail : Iusti Lipsi de cruce libri tres. Ad sacram profanamque historiam utiles. Editio tertia. Antwerpen: Moretus, 1597.

Les chrétiens de langue grecque traduisaient le mot latin crux par σταυρός (Mt.27:32 ; Mc.15:21 ; Lc.23:26 ; Jn.19:17) et ξύλον (Ac.5:30 ; 10:39 ; 1 P.2:24). Dans l’Antiquité, le premier signifiait pieu et le second poteau, bois coupé, tronc. Mais, lorsque la Grèce fut conquise par Rome et que les Grecs firent l’expérience de la crucifixion romaine, stauros et xylon en vinrent aussi à désigner la croix, quelle qu’en soit la forme ; ces mots ne permettent donc pas, à eux seuls, d’en déterminer l’aspect.

L’épître apocryphe de Barnabé, incluse dans le codex Sinaïticus et rédigée vers 117, affirme encore, à une époque où le souvenir demeurait vivant, que l’instrument du supplice de Jésus, le stauros, symbolise la lettre grecque tau, analogue à notre T (Barn.9). Pourtant, le fait qu’une tablette portant l’inscription de sa faute ait été fixée « au-dessus de sa tête » (Mt.27:37 ; Lc.23:38) incline à penser que l’instrument de la mort du Fondateur fut une crux immissa, c’est-à-dire la croix dite romaine, celle qu’indique l’Église.

Un apologète aussi connu que Tertullien distingue clairement, dans son Apologeticum, la croix avec traverse (crux) et le poteau (stipes) : « Vous attachez les chrétiens à des croix et à des poteaux » (Tert.Apol.12:3). Plus loin, il ajoute : « Tout bois dressé verticalement est une partie de la croix » (Tert.Apol.16:7). Comme on le voit, l’élément vertical n’est encore qu’une partie de l’instrument. Dans Ad nationes, Tertullien dit encore qu’un arbre dressé n’est que la partie principale de la croix, et précise qu’on impute aux chrétiens la croix entière (tota crux), avec sa traverse et son siège : « Pars crucis, et quidem maior, est omne robur quod derecta statione defigitur. Sed nobis tota crux imputatur, cum antemna scilicet sua et cum illo sedilis excessu » (Tert.Ad nationes.I.12:3-4). Plus encore, dans Adversus Marcionem, il indique que la croix avait la forme de la lettre grecque Tau, équivalente du T latin : « Ipsa est enim littera Graecorum Tau, nostra autem T, species crucis » (Tert.Adversus Marcionem.III.22:6).

Nous reviendrons aux témoignages des premiers auteurs chrétiens, mais rappelons d’abord le déroulement même d’une crucifixion telle qu’elle se pratiquait, au moins dans l’époque du Christ.

Les Romains dénudaient habituellement entièrement le condamné avant de le crucifier ; en Judée cependant, pour tenir compte des convictions religieuses juives (Gn.9:22-23 ; Lév.18:6-19 ; 20:17 ; Os.2:3), ils lui laissaient un pagne (Mishna. Sanhédrin 6:3 ; Tosefta. Sanhédrin 9:6). Pour l’exécution, on couchait le condamné sur le dos ; plusieurs bourreaux lui maintenaient les bras et les jambes, tandis qu’un autre enfonçait les clous dans les poignets ou entre le radius et le cubitus. On élevait ensuite la traverse avec l’homme qui y était attaché à l’aide d’une sorte de fourche (furcilla) sur le poteau déjà fiché en terre (Cicero.In Verrem.II.5:66,162 ; Jos.BJ.VII.6:4 ; Evangelium Petri.10-11), puis on fixait la traverse au sommet au moyen de cordes ou de clous.

Pour que les bras ne se déchirent pas et que le corps ne reste pas totalement suspendu, le crucifié était soit assis sur un petit siège fixé au milieu du poteau (sedile, sedecula), passant entre ses jambes, soit appuyait ses pieds sur une planchette clouée plus bas (pedale). Les pieds étaient parfois cloués, parfois simplement liés au poteau. Ainsi, le crucifié ne pendait pas tant à la croix qu’il n’y était assis ou debout, fixé à elle.

L’iconographie ecclésiastique, en représentant une planchette pour les pieds, a retenu la version du pedale, probablement pour des raisons de pudeur, car un sedile placé entre les jambes de Jésus était difficile à représenter, et même à imaginer, pour un chrétien pieux. Pourtant, Quartus (Jn.19:31-32) raconte l’exécution d’un crurifragium (fracture des jambes), qui n’aurait de sens que si le crucifié reposait sur un pedale : une fois les jambes brisées, le corps pendait, et l’homme mourait vite de tétanie, incapable d’expirer l’air inspiré. Même si les Romains pratiquaient parfois réellement le crurifragium, Quartus le mentionne ici probablement surtout pour des raisons dogmatiques, afin de rattacher la scène à la parole du Tanakh sur la victime pascale : « On n’en brisera pas un os » (Nb.9:12, RH ; cf. Jn.19:36). Il est donc plus vraisemblable que Jésus n’était pas debout sur un pedale, mais assis sur un sedile. Justin en donne une indication lorsqu’il compare la forme des cornes de la licorne et celle de la croix : « Ici, un seul bois dressé s’élève comme une corne ; un autre bois y est fixé en travers ; et au milieu est placé un autre bois sur lequel montent ceux qu’on crucifie », c’est-à-dire le sedile lui-même (Just.Dial.91). Irénée parle plus explicitement encore : « La croix a cinq extrémités : deux en longueur, deux en largeur, et une au milieu, sur laquelle repose le crucifié » (Iren.Haer.II.36:2[24:4]).

\ Forme de la croix selon Justin et Irénée

On demande souvent si Jésus fut cloué à la croix ou seulement lié, si seules ses mains furent clouées ou si ses pieds le furent aussi. Les paroles de Paul, disant qu’il porte « les marques (στίγματα) du Seigneur Jésus » sur son corps (Ga.6:17), plaident fortement pour des mains effectivement clouées. Quartus et l’auteur de l’Évangile de Pierre le confirment (Jn.20:25-27 ; Evangelium Petri.21). En outre, selon Tertius, le Ressuscité, pour prouver qu’il est bien Jésus et non un simple esprit (πνεῦμα), propose aux disciples d’examiner et de toucher ses mains et ses pieds (Lc.24:39 ; cf. Orig.CC.II.55) ; on en vient donc à penser que les plaies des clous se trouvaient non seulement aux mains, mais aussi aux pieds. Justin et Tertullien (Just.Dial.97 ; Tert.Apol.21:19) affirment également que les pieds du Fondateur furent cloués : « Jésus-Christ fut étendu de tout son long et crucifié par les Juifs […] Et ces mots : “ils ont percé mes mains et mes pieds” désignaient les clous qui furent enfoncés dans ses mains et ses pieds sur la croix » (Just.Apol.I.35). Nous ignorons cependant s’ils parlaient ainsi parce qu’ils disposaient d’une preuve solide, ou parce qu’ils voulaient montrer que le psaume (Ps.21:17) s’était lui aussi accompli en Jésus.

Ossuaires

\ Ossuaires découverts à Jérusalem

Dans la littérature athée soviétique, on répétait souvent que le Nouveau Testament décrivait mal la crucifixion, parce qu’on n’y clouait pas les suppliciés, mais on les y attachait Voir par ex. Neikhardt A. Origine de la croix. Moscou, 1956, p. 35. . Mais en 1968, lors de travaux routiers au nord de Jérusalem, dans le faubourg de Giv‘at ha-Mivtar (גִּבְעַת הַמִּבְתָּר), un bulldozer mit au jour une sépulture antique, terrible confirmation de la justesse des évangélistes et des anciens auteurs chrétiens. C’était un ossuaire Du latin ossis, génitif de os, os. Récipient de pierre, d’argile ou d’albâtre destiné à conserver les ossements. d’un Juif crucifié à l’époque romaine. De grands clous étaient restés si solidement fichés dans ses os qu’on n’avait pas pu les retirer lors de l’ensevelissement. Les archéologues israéliens établirent ensuite que ce Juif s’appelait Yehokhanan, qu’il avait été crucifié à l’âge de 24 à 28 ans, à une époque très proche de celle de Jésus Haas N. Anthropological Observations on the Skeletal Remains from Giv‘at ha-Mivtar. // Israel Exploration Journal, 20 (1–2), 1970. P. 38–59 ; Zias J., Sekeles E. The Crucified Man from Giv‘at Ha-Mivtar: A Reappraisal. // Israel Exploration Journal, 35 (1), 1985. P. 22–27. . Les chercheurs indiquent que ses pieds avaient été cloués et que la croix comportait une traverse En tout cas, le matériau présenté plus haut montre que l’affirmation des Témoins de Jéhovah, selon laquelle Jésus aurait souffert sur un simple poteau sans traverse, est sans fondement et contredit même les faits historiques. Les évangélistes eux-mêmes ne pouvaient avoir en vue une crux simplex. « Ils placèrent au-dessus de sa tête l’inscription indiquant sa faute » (Mt.27:37), écrit Primus. Nota bene : la tablette fut placée non au-dessus de lui, ni au-dessus de ses mains, mais bien au-dessus de sa tête. Il est difficile d’imaginer qu’une telle formulation soit entrée dans Matthieu si Jésus avait été exécuté sur un poteau sans traverse, les mains levées et jointes au-dessus de la tête. Le lecteur attentif notera encore ce fait important, tiré des paroles de l’apôtre Thomas : « Si je ne vois dans ses mains la marque des clous […], je ne croirai point » (Jn.20:25). Si les mains de Jésus avaient été réunies au-dessus de la tête et transpercées par un seul clou, comme le veulent les Témoins de Jéhovah, Quartus aurait écrit « la marque du clou » (τοῦ ἥλου) et non « des clous » (τῶν ἥλων). .

Les soldats-bourreaux, auxquels revenaient ordinairement les vêtements des suppliciés (Digesta.XLVII.20), se les partageaient (Mt.27:35 ; Mc.15:24 ; Lc.23:34). Quartus amplifie ce fait : d’une part, il affirme que la tunique de Jésus « n’était pas cousue, mais tissée d’une seule pièce depuis le haut » (Jn.19:23), comparant manifestement le vêtement du Fondateur à l’habit du grand prêtre, puisque le m’il (מְעִיל) du grand prêtre Voir Annexe 6. « n’est pas fait de deux pièces cousues aux épaules et sur les côtés, mais tissé d’une seule pièce sur toute sa longueur » (Jos.AJ.III.7:4) ; d’autre part, il « fait citer » le Tanakh par des soldats païens (Jn.19:24), ce qui, évidemment, ne pouvait pas se produire en réalité.

On raconte qu’à ce moment Jésus s’écria : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font » (Lc.23:34) Le fait que seules ces paroles soient transmises par Tertius jette déjà un doute sur leur authenticité ; elles manquent en outre dans le papyrus p75, dans le codex Vaticanus, dans l’état primitif du codex de Bèze, ainsi que dans plusieurs autres manuscrits (W, Θ, etc.). .

Quartus affirme qu’auprès de la croix de Jésus se tenaient sa mère et le « disciple bien-aimé », c’est-à-dire Jean fils de Zébédée (Jn.19:25-27 ; cf. ÉF.32). Mais d’autres sources disent de manière convaincante qu’aucun des Douze ne se trouvait au Golgotha. En tout cas, une chose est claire : si la mère de Jésus s’était vraiment tenue près de la croix, les autres évangélistes auraient absolument mentionné ce fait capital, ce qu’ils ne font pas. Je pense qu’il s’est produit ici une confusion entre, d’un côté, la mère de Jésus et Jean fils de Zébédée, et, de l’autre, Marie de Jérusalem et son fils Jean-Marc (Ac.12:12).

On peut en revanche affirmer avec assez de sûreté que les fidèles femmes galiléennes se tenaient à une certaine distance de la croix et observaient l’exécution. Parmi elles figuraient Marie-Madeleine, Marie de Clopas, Jeanne femme de Chouza, Salomé, et d’autres (Mt.27:55-56 ; Mc.15:40-41 ; Lc.23:49,55 ; 24:10 ; Jn.19:25).

Les évangélistes racontent qu’avec Jésus furent crucifiés deux brigands (Mt.27:38 ; Mc.15:27 ; Lc.23:32 ; Jn.19:18). En soi, le fait n’a rien d’impossible, mais son historicité peut être mise en doute. D’abord, il faut se défier de tous les épisodes où apparaissent des nombres « sacrés », c’est-à-dire comme prédéterminés par Dieu : 3, 7, 12, 40, 70, l’exception étant ici les douze apôtres. Les trois crucifiés du Golgotha, la semaine de la Passion, les quarante jours de tentation au désert (Mt.4:2 ; Mc.1:13 ; Lc.4:2), les soixante-dix disciples (Lc.10:1), relèvent de cette logique. Ensuite, les deux « malfaiteurs » ont pu être introduits pour mettre en scène la parole du Deutéro-Isaïe : « Il a livré son âme à la mort et il a été compté parmi les criminels » (Is.53:12).

Le ciel s’assombrit (Mt.27:45 ; Mc.15:33 ; Lc.23:44 ; Evangelium Petri.15), probablement sous l’effet du khamsin. Mais les évangélistes y virent l’accomplissement d’Amos (Am.8:9). Tertius alla même jusqu’à parler d’une éclipse solaire : τοῦ ἡλίου ἐκλιπόντος (Lc.23:45). Scientifiquement, c’est impossible, car à la pleine lune pascale la terre se trouve entre le soleil et la lune, alors qu’en cas d’éclipse c’est la lune qui se place entre la terre et le soleil. C’est précisément à ce sujet qu’Origène écrit qu’en voulant renforcer le miracle on risque surtout de s’exposer au ridicule des sages de ce siècle et de produire chez les hommes raisonnables l’incrédulité plutôt que la foi.

« À la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : “Éloï, Éloï, lamma sabachthani ?”, ce qui signifie : “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?” » (Mc.15:34). Le codex de Bèze donne une autre version : « […] pourquoi m’as-tu livré à l’opprobre ? » (ὠνείδισάς με) ; et une version italique (itc) traduit : « […] pourquoi m’as-tu maudit ? » (maledixisti). On ignore comment cette variante entra dans ces textes, mais je n’exclus pas qu’elle conserve un noyau historique, car, dans certains dialectes sémitiques, les mots Dieu et malédiction sont homographes.

D’un autre côté, la formule canonique Ελωι ελωι λεμα σαβαχθανι (Mc.15:34) paraît elle aussi porter un fort accent historique. D’abord, les mots λεμα et σαβαχθανι remontent à l’araméen לְמָה et שְׁבַקְתָּנִי, non à l’hébreu לָמָה et עֲזַבְתָּנִי (T’hillim 22:2 = Ps.21:2). Ensuite, la forme ελωι (= אֱלֹהִי) n’est ni purement hébraïque (אֵלִי), ni purement araméenne (אֱלָהִי) : les Galiléens prononçaient probablement le mot Dieu comme אֱלֹהָא ou אֱלוֹהַ (Job 4:9). Enfin, σαβαχθανι reflète une forme altérée de l’araméen שְׁבַקְתָּנִי, ce qui indique probablement une prononciation galiléenne (Mt.26:73 ; Mc.14:70).

La version de ce logion conservée par Marc paraît vraisemblablement plus ancienne que celle de Primus (Mt.27:46). Le premier évangéliste donne apparemment un texte mixte : l’invocation y est en hébreu (ηλι = אֵלִי), tandis que la question est en araméen. Mais on peut supposer que le mot אֵלִי appartient à la fois à l’hébreu et à l’araméen, comme le montre la lecture du Targum de Ps.21:2 dans l’édition préparée par Félix Pratensis et imprimée en 1517 chez Daniel Bomberg à Venise : אלי אלי מטול מה שבקתני. Les deux versions, chez Primus (Mt.27:46, אֵלִי) et chez Secundus (Mc.15:34, אֱלֹהִי), répondent donc probablement à des normes araméennes ; cependant la version du premier Évangile, conforme à la tradition commune et à la proximité phonétique avec le nom d’Élie (אֵלִיָּה) (cf. Mt.27:47), semble secondaire par rapport à la forme plus originale de Marc. Il est significatif que le codex Sinaïticus ait ελωι aussi bien chez Secundus que chez Primus, et non ηλι ; le Vaticanus donne ελωι chez Secundus et ελωει chez Primus Ces données ne permettent toutefois pas de conclure de manière absolument tranchée. Jérôme connaît les deux variantes, de même que Clément d’Alexandrie, Eusèbe et Augustin ; Porphyre propose quant à lui pour le premier Évangile la lecture ελωιμ ελωιμ λεμα σαβαχθανει. . En tout cas, les raisons d’une correction de ελωι en ηλι sont compréhensibles, tandis qu’on imagine mal pourquoi on aurait corrigé ηλι en ελωι.

Tertius trouva dans ces paroles une marque de faiblesse, et remplaça le cri par une autre phrase tirée du même T’hillim (Ps.30:6) : « Père, je remets mon esprit entre tes mains ! » (Lc.23:46). La même formule se lit dans les Mémoires apostoliques (Just.Dial.105).

Tertius rapporte aussi un dialogue entre les condamnés (Lc.23:39-43 ; cf. Mt.27:44), mais cet épisode est fort douteux, car peu après la crucifixion, la victime, à cause des troubles circulatoires et de l’asphyxie, perdait la faculté de parler distinctement. Beaucoup des paroles que les évangélistes attribuent à Jésus crucifié doivent donc être tenues pour suspectes quant à leur authenticité.

Il faut aussi relever le caractère douteux de l’affirmation de Secundus selon laquelle « les grands prêtres » se moquaient de Jésus crucifié (Mc.15:31), car les kohanim devaient alors remplir leurs fonctions au Temple Voir §§ 8 et 41. .

La cruauté particulière de la crucifixion tenait au fait qu’on pouvait survivre jusqu’à trois jours dans cette position atroce (Petronius. Satyrica.111). Le saignement des mains et des pieds percés cessait bientôt et n’était pas mortel. La véritable cause de la mort était la position contre nature du corps, qui troublait la circulation, provoquait des douleurs à la tête et au cœur, puis un raidissement des membres : des crampes saisissaient d’abord les avant-bras, puis les biceps, les triceps et la colonne vertébrale ; venait ensuite la tétanie, et la mort survenait généralement par asphyxie ou choc hypovolémique. Il faut toutefois répéter que des hommes vigoureux pouvaient mourir sur la croix de soif et de faim. Eusèbe, racontant les persécutions, dit que certains chrétiens furent crucifiés « soit de la manière ordinaire des criminels, soit plus cruellement encore, la tête en bas, et laissés en vie jusqu’à périr de faim sur la croix même » (Eus.HE.VIII.8).

La soif brûlante, l’un des supplices de la crucifixion, comme toute souffrance liée à une grande perte de sang, tourmentait Jésus, et il demanda à boire : « J’ai soif » (Jn.19:28 ; cf. Orig.CC.II.37). Certains théologiens veulent sans fondement y voir non une demande d’eau, mais une soif d’idéal élevé ; ce n’était pourtant qu’une requête tout ordinaire pour étancher sa soif.

Il y avait là un vase contenant la boisson habituelle des soldats romains, appelée en latin posca, du vinaigre de vin mêlé d’eau. Les soldats emportaient toujours de la posca dans leurs campagnes (Scriptores historiae Augustae : Aelius Spartianus. De vita Hadriani.10 ; Vulcacius Gallicanus. Avidius Cassius.5), et les exécutions entraient dans ce genre de service. L’un des soldats mouilla une éponge, qui bouchait sans doute le récipient, l’attacha à un roseau et la porta aux lèvres de Jésus (Mt.27:48 ; Mc.15:36 ; Lc.23:36 ; Jn.19:29).

Jésus vécut sur la croix environ trois heures (Mt.27:45 ; Lc.23:44) Secundus parle de six heures (Mc.15:25,34), mais il se trompe probablement (cf. Jn.19:14 ; Mc.15:44). ; la délicatesse de sa constitution le préserva d’une agonie lente. La cause de sa mort a pu être l’asphyxie, bien que le récit évangélique, selon lequel Jésus poussa juste avant de mourir un grand cri (Mt.27:50 ; Mc.15:37 ; Lc.23:46) et laissa sa tête retomber sur sa poitrine (Jn.19:30), incline plutôt à penser à une hémorragie cérébrale ou à la rupture d’un vaisseau dans la région du cœur.

Un homme mourut, un grand homme. Non, pas Dieu. La mort d’un Dieu tout-puissant qui, par quelque besoin masochiste, aurait choisi de souffrir et de mourir, ne devrait pas émouvoir l’âme humaine. La mort d’un homme doté du même système nerveux que nous et souffrant de souffrances humaines mérite la compassion la plus digne.