06 Résurrection
57. Jérusalem ou Galilée ?
Qui a vu le tombeau vide ?
À propos de la résurrection de Jésus, Celse écrit : « Qui a vu cela ? Une femme à demi folle ou quelque autre du même groupe de charlatans, à qui cela est venu en songe par quelque disposition d’esprit, ou qui s’est laissé volontairement séduire par une vision trompeuse et fantastique, comme cela est arrivé à beaucoup, ou encore, ce qui est plus probable, qui a voulu frapper les autres par une invention de charlatan et, par ce mensonge, ouvrir la voie à des vagabonds » (Celse chez Origène. — Orig.CC.II.55).
D’un point de vue historique, à condition bien sûr de rejeter l’accusation de mensonge délibéré, il n’y a là rien d’invraisemblable. Il est tout à fait possible qu’après la mort de Jésus ses disciples aient fui en Galilée et que là, revenus de leur peur, ils aient avancé l’idée que Jésus avait sans doute ressuscité et s’était assis à la droite de Dieu, puis qu’ils aient eux-mêmes cru à cette version.
Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi c’est le troisième jour qui fut fixé pour la résurrection : Jésus ne devait être mort que pour un temps bref, mais réellement et complètement. La crucifixion eut lieu le vendredi, et le samedi Yahvé se reposa de toutes ses œuvres (Gn.2:2), de sorte qu’on pouvait penser que la résurrection du Messie ce jour-là eût été une violation de la Loi. En outre, en raison de la valeur symbolique du nombre 3, le troisième jour passait sans doute pour le délai minimal requis à l’accomplissement d’un acte. Peut-être quelqu’un se souvint-il des paroles du prophète : « Il nous rendra la vie dans deux jours, le troisième jour il nous relèvera, et nous vivrons devant lui » (Os.6:2).
Selon le témoignage de tous les évangélistes, les disciples gardèrent d’abord le silence sur la résurrection de Jésus ; d’après le récit de Tertius, les apôtres n’en parlèrent qu’au jour de la Pentecôte (Ac.2:1,14,23-24), soit sept semaines après ce troisième jour. De plus, rien n’atteste historiquement l’hypothèse selon laquelle Jésus aurait été enterré dans le tombeau de pierre de Joseph d’Arimathie ; et si Jésus fut enseveli dans quelque endroit non consacré Voir § 52. , il devenait difficile pour ses disciples d’examiner sa tombe, et, lorsqu’ils annoncèrent ensuite sa résurrection, il devenait également plus difficile à leurs adversaires d’identifier et d’exhiber son corps, d’autant que les Juifs éprouvaient toujours de la répugnance pour les cadavres.
Il n’y a rien d’invraisemblable dans toute cette histoire. Mais elle n’explique pas entièrement la psychologie des apôtres. Ont-ils pu croire d’emblée à la résurrection de leur maître sans aucune preuve ? Il faut pourtant se souvenir qu’ils y crurent au point que presque tous sacrifièrent leur vie pour cette foi. N’y eut-il pas quelque cause auxiliaire, quelque nuance, qui engendra en eux la certitude que Jésus était réellement ressuscité ? Ici, semble-t-il, nous devons reconnaître que, le deuxième matin après la crucifixion, le tombeau se trouva effectivement vide.
Renan rapporte plusieurs versions sur la disparition du corps de Jésus Renan E. Histoire des Origines du Christianisme. Livre deuxième : Les Apôtres. Paris : Michel Lévy frères, 1866. P. 42-43. . Il se peut que quelques disciples aient emporté le corps et l’aient transporté en Galilée. Les autres disciples, demeurés à Jérusalem, pouvaient l’ignorer. Et ceux qui avaient emporté le corps en Galilée pouvaient ne rien savoir de ce qui s’était passé à Jérusalem. La foi en la résurrection naquit sans eux et les surprit eux-mêmes (cf. Mt.28:17). C’est peut-être pourquoi, à partir du Nouveau Testament, nous ne voyons pas apparaître sur la scène du christianisme naissant huit des Douze. Il est aussi possible qu’une main féminine ait joué ici un rôle. Marie-Madeleine, « possédée de sept démons » (Mc.16:9 ; Lc.8:2), c’est-à-dire souffrant d’un grave trouble psychique, a pu, lors d’une crise, réensevelir le corps puis n’en plus rien garder en mémoire.
Il n’y eut pas d’apparitions du Christ à Jérusalem
Paul dit que Jésus apparut d’abord à Képha (1 Co.15:5), mais nous ne trouvons le récit d’une apparition individuelle à Pierre dans aucune autre source, à l’exception d’une brève phrase dans l’Évangile de Luc (Lc.24:34), que Tertius inséra probablement d’après Paul lui-même. D’autres manuscrits rapportent qu’au moment où le Christ apparut à Képha d’autres disciples étaient avec lui Mc.16:8b, ex cod. L et Ψ ; Ignatius. Ad Smyrnaeos.3 ; EE. — Hier.De vir. ill.16. , mais nous avons déjà indiqué plus haut le caractère fictif de toutes les apparitions de Jérusalem aux apôtres.
De plus, l’apôtre Paul ne dit rien d’apparitions du Christ à des femmes, alors que Primus et Quartus affirment le contraire (Mt.28:9-10 ; Jn.20:14-18) ; or les versets 9-10 du chapitre 28 de Matthieu n’appartenaient pas au texte primitif. L’ange dit en effet aux femmes que Jésus « est ressuscité des morts et vous précède en Galilée : c’est là que vous le verrez » (Mt.28:7). Pourtant, contrairement à cette annonce, Jésus leur apparaît non en Galilée, mais aussitôt, sur la route de Jérusalem. Peut-être le Ressuscité voulait-il leur donner une nouvelle instruction ? Pas du tout : il répète presque mot pour mot ce que l’ange vient de dire. Bref, cette première apparition du Christ, racontée par l’auteur ou, plus probablement, par le dernier rédacteur de Matthieu, est si inutile et si peu compatible avec le contexte qu’elle montre seulement jusqu’où peut aller la naïveté d’un compilateur. Si l’on retranche mentalement cette première apparition, le récit devient parfaitement cohérent.

\ Jérusalem
Nous pouvons donc supposer sans hésiter qu’aucun des apôtres ne savait rien d’une première apparition du Christ à des femmes ; le récit de Quartus sur l’apparition de Jésus à Marie-Madeleine près du tombeau relève dès lors non d’une tradition apostolique, mais d’une liberté poétique de l’évangéliste. Cette hypothèse est confirmée par les données de l’Évangile de Pierre, selon lesquelles Jésus n’apparut pas aux femmes, tandis que ses disciples, revenant de Jérusalem en Galilée, « pleuraient et se lamentaient » (Evangelium Petri.55-59).
Ainsi, les Évangiles selon Matthieu et selon Pierre montrent de manière irréfutable que la foi en la résurrection de Jésus ne naquit pas à Jérusalem, mais en Galilée.
En outre, nous pouvons affirmer avec assez de certitude que, dès la nuit même de l’arrestation de Jésus, tous les Douze quittèrent Jérusalem, craignant que les « grands prêtres » ne s’en prennent aux partisans les plus connus du Fondateur (cf. Evangelium Petri.26), et que, plus tard, pour justifier leur propre lâcheté, les apôtres avancèrent l’idée que Jésus leur avait lui-même annoncé, avant son arrestation, qu’ils devaient aller en Galilée (Mt.26:31-32 ; Mc.14:27-28). Les femmes, à qui l’accès à la cour des hommes dans le Temple était interdit, n’étaient guère connues de l’aristocratie juive ; elles restèrent donc dans la capitale. Le courage ne revint aux apôtres qu’après la naissance de la foi en la résurrection de Jésus ; alors ils revinrent à Jérusalem et y fondèrent plus tard la première ecclésie chrétienne. Il semble toutefois que, parmi les Douze, tous ne crurent pas à la résurrection, mais seulement Pierre, les frères de Zébédée et peut-être Philippe Ac.1:13 me paraît relever ici de la pieuse reconstruction de Luc ; cf. Mt.28:17. .